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MURRAY, JOHN WILSON, détective du gouvernement de l’Ontario, né le 25 juin 1840 à Édimbourg, fils de Daniel Duncan Murray, capitaine au long cours, et de Jeanette Wilson ; décédé le 12 juin 1906 à Toronto.

Les mémoires de John Wilson Murray constituent la seule source de renseignements que l’on ait sur sa jeunesse. Comme ils travestissent bon nombre de faits survenus dans la suite de son existence, on ne doit guère s’y fier, sauf pour les détails relatifs à sa naissance et à sa famille. La famille de Murray s’étant installée aux États-Unis quand il était petit, il fit ses études dans ce pays et en Écosse. Il s’enrôla dans la marine américaine le 5 juin 1857 et rejoignit le Michigan à Chicago. Par la suite, il prétendit avoir eu une commission d’officier en 1862 et avoir servi sous les ordres du contre-amiral David Glasgow Farragut dans le golfe du Mexique et sur le Mississippi, mais ce sont probablement là des inventions. S’il servit dans la région, il ne participa pas aux combats auxquels il disait avoir pris part. En mars 1864, il était canonnier suppléant à bord du Michigan. Ce vapeur légèrement armé avait pour port d’attache Erie, en Pennsylvanie, et était affecté dans les Grands Lacs. Il faisait des patrouilles et du recrutement. De plus, le navire surveillait le camp de l’île Johnson, en face de Sandusky, dans l’Ohio, où étaient emprisonnés des officiers confédérés. Pendant la période où Murray servit sur le Michigan, des agents confédérés tentèrent à deux reprises de capturer le bateau et de libérer les prisonniers. Dans ses mémoires, Murray dit avoir contribué largement à l’échec de la deuxième de ces tentatives, survenue en 1864, et avoir ainsi connu sa première expérience de détective. Cependant, il n’eut probablement rien à voir dans cette histoire.

Murray reçut son congé de la marine le 31 janvier 1866. Il prétendit par la suite être entré à la fin de la même année au département du Trésor en tant qu’enquêteur sur les cas de contrefaçon, mais ce n’est probablement pas vrai. Par contre, on a la certitude qu’il fut engagé en 1868 comme détective par la police d’Erie. En mai ou en juin 1873, grâce à l’une de ses connaissances, William Lawrence Scott, homme d’affaires d’Erie, il devint le détective du Canada Southern Railway, dont la construction venait de se terminer. Murray avait probablement fait du travail de détective à titre de contractuel pour Scott sur des chemins de fer américains. Lorsqu’il passa au Canada Southern Railway, Scott venait d’accéder à la présidence de la compagnie. À l’époque, les entreprises, surtout les sociétés ferroviaires, faisaient couramment appel à des services de sécurité privés, souvent pour déceler les organisateurs syndicaux, mais aussi pour lutter contre les voleurs – employés ou autres. Le Canada Southern Railway, qui reliait Detroit à Buffalo, dans l’État de New York, en passant par le Canada, livrait une dure concurrence au Great Western Railway. On peut supposer que Murray fut engagé autant pour combattre les excès occasionnels de la rivalité commerciale que le crime en tant que tel. Son bureau était à St Thomas. Plus d’une fois, il empêcha des malfaiteurs de faire dérailler ou de dévaliser des trains du Canada Southern Railway.

Dans les cercles gouvernementaux de l’Ontario, on ne tarda pas à se répéter que Murray était « bien au fait de son métier ». Dès l’automne de 1874, il fut détaché auprès du gouvernement pour mettre au jour une opération de contrefaçon, ce qu’il réussit apparemment à faire. En mai 1875, il se vit offrir un emploi à plein temps, mais temporaire, en tant qu’« officier détective gouvernemental », à un salaire annuel de 1 500 $. Son poste devint permanent peu après et fut intégré en 1877 aux forces régulières de police. Murray était désormais considéré comme agent de la paix de « tous les comtés et districts de l’Ontario » et avait le pouvoir d’agir dans l’ensemble de la province. En 1884, il s’installa dans un bureau de la rue King ouest à Toronto.

La nomination de Murray visait à corriger les faiblesses du système de police et de poursuites judiciaires. Les grands centres urbains avaient des services de police depuis les années 1830. Les modifications apportées en 1858 au Municipal Corporations Act obligeaient les municipalités de plus de 15 000 habitants à avoir leurs propres policiers. Dans les régions rurales, le maintien de l’ordre incombait aux juges de paix locaux et aux policiers de comté, qui étaient rémunérés à l’acte. Dans tout l’Ontario, l’initiative des poursuites revenait aux procureurs de la couronne des comtés, qui ne faisaient pas d’enquêtes, mais entamaient des procédures en s’appuyant sur les renseignements fournis par la police. Il n’y avait guère de détectives dans ce système. Avant la nomination de Murray, le gouvernement provincial avait fait appel à l’occasion à des détectives privés ; des « détectives » spécialisés avaient aussi été employés à des fins politiques, par exemple pour la surveillance et la répression de l’activité des féniens [V. Gilbert McMicken*]. En outre, le nouveau gouvernement du dominion confiait la garde des édifices publics et le dépistage des opérations de contrefaçon à des détectives. Certains services de police, dans les villes ou les comtés, en employaient depuis les années 1860, mais ce n’était pas systématique.

Dans les années 1870, on diagnostiquait dans ce système trois grandes faiblesses, manifestes surtout en région rurale. D’abord, comme le disait Hugh McKinnon, chef de la police de Belleville, l’agent de police, qui était « ordinairement pauvre », pouvait se permettre uniquement de « jeter un coup d’œil dans le voisinage immédiat ». Il n’allait pas plus loin, car ses honoraires « ne suffis[aient] pas du tout à payer son temps ni ses dépenses nécessaires ». Ensuite, l’organisation locale du système engendrait favoritisme, corruption et querelles de compétences, ce qui gênait les enquêtes sur les crimes mettant en cause des personnalités et sur bon nombre de crimes graves. Enfin, on estimait de plus en plus que les agents de police ruraux n’étaient tout simplement pas capables d’enquêter sur autre chose que les petits délits. Ainsi, William Aird Ross, juge du comté de Carleton, faisait valoir en 1882 la nécessité de nommer dans les régions rurales du comté « un officier compétent [...] qui prendrait sans tarder des mesures pour découvrir et arrêter [...] les coupables ». On commençait à être convaincu que, pour avoir un système efficace de dépistage du crime, il fallait des hommes bien formés et chevronnés.

Telles étaient les principales préoccupations qui justifiaient que le département du procureur général offre à Murray un poste permanent de détective. À la réunion du Conseil exécutif qui précéda cette nomination, le procureur général Oliver Mowat signala que, comme les criminels étaient de plus en plus raffinés et de mieux en mieux organisés, il fallait un détective d’expérience ayant une « qualification supérieure » à celle des enquêteurs qui travaillaient à contrat pour le gouvernement. Murray fut le seul détective à plein temps du gouvernement de l’Ontario jusqu’à la nomination de Joseph E. Rogers en 1884. William Greer, qui avait fait du travail à contrat après la nomination de Murray, se joignit à eux en 1887. Lorsque le bureau du procureur général se dota d’un service d’enquêtes criminelles, en 1897, les trois hommes reçurent le titre d’inspecteur, et Murray devint inspecteur en chef.

Murray avait pour tâche, disait-il, de « suivre les criminels en tout lieu et [de] découvrir [leur retraite] ». En fait, il semble qu’en général, il n’intervenait qu’à la demande des autorités locales. Manifestement, celles-ci recouraient souvent à ses services, car ses mémoires, la correspondance gouvernementale et les journaux révèlent qu’il fit des enquêtes dans une multitude d’endroits, dont Cornwall, Ottawa, Pickering, Toronto, Caledonia, Welland et l’île Manitoulin. Il ne tarda pas à être bien connu dans les milieux de la justice criminelle. En plus, il devint une sorte de vedette : au bout de quelques années, les articles de journal parlant des affaires célèbres auxquelles il était associé [V. Reginald Birchall*] signalaient toujours sa présence, et il n’avait plus besoin d’être présenté aux lecteurs. Au moment de sa mort, Murray était « le plus célèbre fonctionnaire de police du Canada » et « des milliers de personnes le connaissaient de vue », selon la une du Globe de Toronto. La nécrologie du Mail and Empire de Toronto disait que son nom avait été « intimement lié à presque toutes les poursuites criminelles d’importance [entamées] dans la province à l’extérieur des grandes villes », ce qui ne devait pas être tellement exagéré.

Murray était encore employé du gouvernement lorsque, le 12 juin 1906, il mourut chez lui, avenue Brunswick à Toronto, des suites d’une crise d’apoplexie survenue le 9. Il laissait dans le deuil deux filles : Mary Murray, célibataire, et Mme William Boyd, domiciliée à Sydney, en Nouvelle-Écosse. On ne sait rien de sa femme, sinon qu’elle mourut avant lui. Il était de foi catholique et avait été membre actif d’une loge maçonnique.

La carrière de Murray marque un jalon dans l’histoire de la police canadienne et illustre l’importance croissante des enquêtes dans l’ensemble des opérations policières. On peut supposer que, à cause des déplacements de population et de l’urbanisation, la police pouvait moins escompter qu’auparavant être informée par les résidents de l’endroit où se commettait tel délit ou crime ou voir des malfaiteurs se livrer à elle de leur propre initiative. Mais la nomination de Murray venait certainement combler une lacune dans le système de police et de poursuites judiciaires. Il fallait un fonctionnaire qui pourrait accomplir son travail sans se préoccuper des frontières entre juridictions, des préjugés locaux et de sa rémunération. Le greffier du comté de Victoria, T. Matchett, a peut-être fait ressortir mieux que quiconque la nécessité d’un tel fonctionnaire en notant en 1882 que la présence d’un détective gouvernemental après un « crime flagrant, difficile à résoudre », avait « un effet stimulant sur les agents de la paix locaux ». La première affaire dont Murray s’occupa après sa nomination à plein temps – le meurtre d’un fermier du comté de Lambton, Ralph Findlay – démontre combien il pouvait être efficace. Pendant que les policiers de l’endroit se hâtaient de chercher des indices qui pourraient les mener au coupable, qu’ils soupçonnaient d’être un étranger surpris en train de voler des chevaux, le procureur du comté, Julius Poussett Bucke, réclama l’assistance du détective gouvernemental. Ce fut Murray, semble-t-il, qui fit avouer à la veuve de la victime qu’elle avait aidé son amant à commettre le crime. Certes, en nommant un détective, le gouvernement de la province se donnait un moyen d’intervenir, à des moments critiques, dans la vie des communautés rurales. Pourtant, cette intervention était peut-être minimale et elle ne suscitait guère de manifestations de ressentiment, probablement parce que, dès le début, Murray avait reçu l’ordre de collaborer avec les autorités locales et de les tenir au courant. La nomination de Murray peut aussi être considérée comme un compromis entre les deux solutions suivantes : conserver tel quel le système existant ou le remplacer par un service central de police dont les dirigeants auraient été à Ottawa ou à Toronto.

Idéalement, il faudrait également situer la carrière de Murray par rapport à l’évolution des techniques d’enquête, mais ses mémoires ne sont guère utiles à ce propos. Murray parle çà et là de l’usage de la photographie, des analyses sanguines, des autopsies et des empreintes digitales, mais le plus souvent, on le voit recourir à des techniques plus rudimentaires : prendre et mesurer des empreintes de pas, suivre les traces d’une voiture ou établir le signalement d’un suspect. Pour le reste, sa carrière ne révèle pas grand-chose sur le métier de détective. Précisément parce qu’il travaillait seul, on ne peut pas en apprendre beaucoup sur les changements qui menèrent à la bureaucratisation de la police – tenue des dossiers, enquêtes de routine et ainsi de suite.

On peut voir, d’après ses mémoires, que Murray faisait une distinction importante entre le travail de policier et celui d’enquêteur : « Le travail de détective est la plus haute des activités policières, écrit-il. On peut être un excellent policier et un très mauvais détective ; [par contre,] j’ai vu plus d’un détective astucieux être complètement pris au dépourvu devant les tâches simples du policier. » Pourtant, ce qu’il dit du bon détective ou des bonnes enquêtes n’est pas très révélateur et est parfois inconséquent. Ainsi, il déclare à un moment donné que l’enquête réussie est « le produit d’un travail consciencieux, de l’exercice de l’intelligence humaine, d’un système efficace d’organisation et de communication, et de la chance ». Cependant, il fait allusion ailleurs au fait que le bon détective est celui qui connaît les « escrocs », en tant que groupe et individus, et qui sait les identifier au premier coup d’œil, le crime étant une maladie, une « faiblesse innée, héréditaire ». Selon lui, l’aptitude à élucider le crime est aussi innée dans une certaine mesure, semble-t-il, puisque la capacité de distinguer la vérité du mensonge est « largement une affaire d’instinct ».

John Wilson Murray est connu de la postérité surtout à cause de ses mémoires. Ils ont été écrits par le journaliste Victor Speer, ou du moins avec son aide. Il se peut qu’ils s’inspirent du document dans lequel Murray exposa 25 affaires au premier ministre de l’Ontario George William Ross* au début du xxe siècle. Dans les mémoires, c’est tantôt Speer qui parle, tantôt Murray, ce qui évoque irrésistiblement les histoires de sir Arthur Conan Doyle, par exemple. Une édition parue en 1977 ne reprend qu’environ la moitié des récits du volume original, mais une autre datant de 1980 reproduit la plus grande partie de l’autre moitié. Ces versions modernes omettent les histoires dans lesquelles Murray fait montre de préjugés raciaux. Bien que la plupart de ses enquêtes aient porté sur des crimes ordinaires – vol simple, vol qualifié, cambriolage –, ses mémoires portent principalement sur une vingtaine d’affaires de meurtre ainsi que sur des opérations de contrefaçon, des incendies criminels et trois affaires impliquant ce qu’il appelait, des « dynamiteurs », c’est-à-dire des terroristes politiques. Il s’agissait là d’affaires à sensation, de crimes graves commis par des desperados et des fins renards ; les résoudre exigeait énergie, intelligence et ténacité. Les récits sont d’une haute intensité dramatique et Murray y joue un rôle prépondérant. Si l’on en juge par les autres comptes rendus qui portent sur quelques-uns de ces cas, cette partie des mémoires trahit un désir, chez Murray, d’exagérer le caractère dramatique de certaines affaires et sa propre participation aux événements. Cependant, il s’agit bien d’exagération seulement ; dans l’ensemble, les principaux faits sont exacts.

Jim Phillips et Joel Fortune

Memoirs of a great detective : incidents in the life of John Wilson Murray, de John Wilson Murray, a d’abord paru à Londres en 1904. Le nom de Victor Speer ne figure pas dans cette version, mais dans les éditions de Toronto et de New York de l’année suivante, on le présente respectivement comme le compilateur et comme l’éditeur. Certains de ces textes ont fait l’objet de deux éditions relativement récentes : Memoirs of a great Canadian detective : incidents in the life of John Wilson Murray (Don Mills [Toronto], 1977) et Further adventures of the great detective : incidents in the life of John Wilson Murray (Don Mills, 1980).

AO, RG 4–26 ; RG 22, Ser. 390, box 206.— Advocate and East Lambton Reflector (Watford, Ontario), 21 avril 1876.— Daily Mail and Empire, 13 juin 1906.— Evening Telegram (Toronto), 13 juin 1906.— Globe, 13 juin 1906.— News (Toronto), 13 juin 1906.— Sarnia Observer and Lambton Advertiser (Sarnia, Ontario), 28 mai, 4 juin 1875.— Telegraph (Welland, Ontario), 29 janv. 1886.— Toronto Daily Star, 13 juin 1906.— Weekly Dispatch and County of Elgin General Advertiser (St Thomas, Ontario), 26 nov. 1874.— Complete general navy register of the United States of America from 1776 to 1887 [...], T. H. S. Hamersly, compil. (New York, 1888).— É.-U., Naval War Records Office, Official records of the Union and Confederate navies in the war of the rebellion (30 vol. en 2 séries, Washington, 1894–1922), accompagné d’un General index, D. W. Knox, compil. (Washington, 1927).— Loyall Farragut, The life of David Glasgow Farragut, first admiral of the United States Navy, embodying his journal and letters ; by his son (New York, 1879).— Marjorie Freeman Campbell, A century of crime : the development of crime detection methods in Canada (Toronto, 1970).— D. D. Higley, O.P.P. : the history of the Ontario Provincial Police Force (Toronto, 1984).— J. N. Jackson et John Burtniak, Railways in the Niagara peninsula : their development, progress and community significance (Belleville, Ontario, 1978).— Rhodri Jeffreys-Jones, American espionage : from Secret Service to CIA (New York et Londres, 1977).— William Kelly et Nora [Hickson] Kelly, Policing in Canada (Toronto, 1976).— Ontario, Legislature, Sessional papers, 1869, no 2 ; 1870–1871, n° 3 ; 1875–1876, no 2 ; 1884, no 91.— Paul Romney, Mr Attorney : the attorney general for Ontario in court, cabinet and legislature, 1791–1899 (Toronto, 1986).— F. J. Shepard, « The Johnson’s Island plot [...] », Buffalo Hist. Soc., Pub. (Buffalo, N.Y.), 9 (1906) : 1–51.— R. D. Tennant, Canada Southern country (Erin, Ontario, 1991).— W. F. Zornow, « Confederate raiders on Lake Erie : their propaganda value in 1864 », et « John Wilson Murray and the Johnson’s Island plot », Inland Seas (Cleveland, Ohio), 5 (1949) : 42–47, 101–105, et 6 (1950) : 249–257, respectivement.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Jim Phillips et Joel Fortune, « MURRAY, JOHN WILSON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 19 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/murray_john_wilson_13F.html.

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Auteur de l'article:   Jim Phillips et Joel Fortune
Titre de l'article:   MURRAY, JOHN WILSON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   19 avril 2014