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SIGOGNE, JEAN-MANDÉ, prêtre catholique et juge de paix, né le 6 avril 1763 à Beaulieu-lès-Loches, France, aîné des enfants de Mandé Sigogne et de Marguerite Robert ; décédé le 9 novembre 1844 à Sainte-Marie (Church Point, Nouvelle-Écosse).

De son père, fabricant de tissus, Jean-Mandé Sigogne hérita une force de caractère peu commune qui, avec son rigorisme, allait être son trait prédominant durant ses années de missionnariat en Nouvelle-Écosse. L’instruction était à l’honneur chez les Sigogne, et Jean-Mandé, qui manifestait des dons particuliers, opta finalement pour la prêtrise. Il apprit à fond le grec, le latin et l’hébreu au petit séminaire de Tours, qui dispensait l’enseignement classique conformément à la tradition de la France prérévolutionnaire, après quoi il fréquenta le grand séminaire, où il étudia là théologie auprès d’adversaires vigoureux du jansénisme. On l’ordonna prêtre du diocèse de Tours en 1787.

Alors âgé de 24 ans, Sigogne était un gallican résolu aussi bien qu’un homme raffiné, sensible et cultivé. Au fil de ses années d’études, il s’était monté une impressionnante bibliothèque personnelle où les œuvres religieuses côtoyaient un bel éventail d’ouvrages de référence et de dictionnaires, de livres d’histoire séculière, de classiques grecs et latins ainsi que plusieurs œuvres d’auteurs français. D’après un minutieux inventaire dressé en 1792, année où les révolutionnaires confisquèrent ses biens au bénéfice de l’État, il possédait près de 200 titres, plus « pelle melle dans une grande Boete, une infinité de mauvais volume, relié et non relié, d’aucune valeur ». Le jeune abbé ne s’intéressait d’ailleurs pas qu’à la lecture : une caisse de moindres dimensions contenait « plusieurs coquillage curieux et autres pièces ».

On disait de Sigogne qu’il était petit « et fluet de sa personne. Il a[vait] l’air modeste et même timide. » De santé fragile, il n’était « pas de forte constitution ». En Nouvelle-Écosse, il se plaindrait tantôt d’asthme, tantôt de troubles urinaires ou d’un « léger bourdonnement dans la tête ». Il souffrira à 45 ans d’une grave maladie, à la suite de laquelle ses cheveux grisonneront en peu de temps.

Nommé en 1787 vicaire de Manthelan, village isolé, situé à une douzaine de milles à l’ouest de Beaulieu-lès-Loches, Sigogne occupa cette charge jusqu’en 1791 et n’eut pas d’autre affectation avant son départ de France. Il refusa dès avril 1791 de prêter serment à la Constitution civile du clergé, mais devant la loi sa situation demeura ambiguë quelque temps. Pendant sept mois au cours desquels il figura dans les registres municipaux sous le titre de « cy devant vicaire », il continua d’exercer ses fonctions, peut-être dans une semi-clandestinité, auprès du curé qui, lui, avait prêté serment. À ses problèmes avec les révolutionnaires s’ajoutait l’hostilité de son père, devenu maire de Beaulieu-lès-Loches, qui lui interdisait la maison familiale en raison de son conservatisme politique.

À la fin de 1791, le harcèlement du clergé réfractaire se transforma en persécution ouverte ; Sigogne exerça donc son ministère en secret à compter de novembre. Lorsqu’en juillet 1792 l’Assemblée législative proclama la patrie en danger, la situation des prêtres insermentés devint intenable. Selon certains témoignages, Sigogne échappa de peu à la mort. Soit par ses propres moyens ou grâce à l’influence de son père, il parvint à quitter la France, comme la majorité des prêtres français.

L’abbé Sigogne passa en Angleterre, où on note sa présence dès le 27 août 1792. Un mois plus tard, il reçut une première allocation d’un comité formé peu de temps auparavant pour prêter assistance aux prêtres émigrés. Ensuite, il travailla peut-être quelques semaines comme tourneur sur bois, mais de janvier 1793 à juin 1796 il ne toucha aucun revenu, sinon les deux guinées que le comité d’assistance lui donnait chaque mois. Par la suite, il fut peut-être engagé comme précepteur chez un noble ou comme répétiteur dans une école anglicane privée, à moins qu’il n’ait occupé ces deux emplois. Ses dernières années en Angleterre se passèrent à Rotherhithe (Londres), où il donna des leçons de français, de latin, de grec et de géographie et vendit de la papeterie et des objets de piété. Il avait fini par acquérir une excellente connaissance de l’anglais.

Dans l’Amérique du Nord britannique, et plus précisément dans les Maritimes, on comptait alors de plus en plus sur le clergé émigré en Angleterre pour corriger une grave pénurie de prêtres francophones. Depuis 1790, les Acadiens de la baie St Mary, dans le district de Clare en Nouvelle-Écosse, supportaient de moins en moins l’impuissance des autorités ecclésiastiques à pourvoir à leurs besoins religieux. Les derniers prêtres de langue française à s’occuper de cette région, et encore de manière occasionnelle, avaient été Joseph-Mathurin Bourg* et Jean-Antoine Ledru*. Depuis le départ de ce dernier en 1788, les Acadiens n’avaient eu que des prêtres anglophones : William Phelan et Thomas Power se rendaient de temps à autre dans la baie St Mary et Thomas Grace*, dit père James, y séjourna en 1790 et 1791. Les requêtes pour obtenir un prêtre francophone résidant et issu du clergé émigré bénéficiaient de l’appui ferme de James Jones*, supérieur des missions des Maritimes, et du lieutenant-gouverneur, sir John Wentworth*. L’évêque de Québec, Mgr Pierre Denaut*, et son coadjuteur désigné Joseph-Octave Plessis* avaient également plaidé la cause des Acadiens en Angleterre. Malgré tout, le problème traîna longtemps. Finalement, en janvier 1799, un prêtre émigré à Boston envoya à Londres 20 guinées pour payer une traversée de l’Atlantique, et en avril le responsable des ecclésiastiques français en Angleterre annonça à Mgr Denaut : « Je viens de procurer le passeport du gouvernement à un bon et vertueux ecclésiastique nommé M. Sigogne, qui est parti pour travailler sous vos ordres. »

Débarqué à Halifax le 12 juin, Sigogne passa une quinzaine de jours chez Jones, son supérieur immédiat, qui lui confia deux paroisses fort éloignées l’une de l’autre. Puis, après avoir juré fidélité à la couronne, il partit en barque de pêche pour Sainte-Anne-du-Ruisseau, dans le district d’Argyle, à la pointe sud-ouest de la province. Trois semaines plus tard, il se mit en route vers le nord et franchit une cinquantaine de milles en région sauvage pour atteindre sa seconde paroisse, Sainte-Marie, dans le district de Clare. Cette mission allait désormais être son point d’attache.

À chaque année de 1799 à 1819, puis occasionnellement après 1824, Sigogne quitta Sainte-Marie, en été et en hiver, pour aller passer deux ou trois mois à Sainte-Anne. C’était un voyage épuisant : trois jours de cheval sur des chemins à peine tracés, avec une étape à Salmon River et à Yarmouth. Par ailleurs, il devait souvent se déplacer pour aller au chevet de quelque malade. Après la fondation d’une desserte à West Pubnico dans le district d’Argyle et d’une autre à Meteghan dans celui de Clare, il dut exercer son ministère dans quatre endroits différents. En 1819, un deuxième prêtre vint enfin prendre en charge la mission du district d’Argyle. Il s’agissait d’André Doucet*, qui fonda peu après une nouvelle mission à Bas-de-Tousquet (Wedgeport) mais qui dut partir en 1824 pour des raisons de santé. Dès lors, Sigogne reprit ses deux voyages annuels dans le district d’Argyle jusqu’à l’arrivée d’un nouveau prêtre en 1829. Celui-ci quitta les lieux à son tour en 1833 de sorte que le vieil abbé, alors septuagénaire, dut exercer de nouveau son ministère dans cette région jusqu’en 1836, lorsqu’on trouva enfin un pasteur permanent. Par surcroît, Sigogne s’occupait de son mieux des catholiques isolés le long de la moitié supérieure de la baie St Mary, entre Sissiboo (Weymouth) et Digby, ainsi que des Micmacs qui se rendaient périodiquement à son presbytère de Sainte-Marie.

À son arrivée chez les Acadiens du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, en 1799, Sigogne ne trouva pas ces communautés idylliques et remplies de crainte de Dieu qu’ont souvent dépeintes le folklore et les écrits historiques. Une génération et demie après la déportation de 1755, une pauvreté abjecte, la négligence des autorités et l’absence d’un clergé stable avaient fait leur œuvre : l’indiscipline, l’ignorance, la superstition et le relâchement moral régnaient. Sigogne fit donc de ses nouvelles ouailles un portrait qui n’a rien de flatteur : « Un peuple ignorant et d’une ignorance crasse [...], entaché des idées d’égalité de liberté, ou plutôt de license et de libertinage [...], et le plus sot souvent est le plus entêté à vouloir donner sa volonté pour règle. » Même les pratiques occultes, qui n’étaient pas inconnues en Acadie, continuaient de proliférer. Encore en 1810, pendant une absence de Sigogne du district d’Argyle, une jeune fille « possédée par un esprit malin, atteinte d’un mal inconnu » reçut un traitement bizarre, fait de prières traditionnelles et d’une mixture concoctée selon une « recette de la vieille Acadie » : 100 épingles et 100 aiguilles, un couteau neuf, le cœur d’un poulet noir et sa propre urine, le tout bouilli dans une marmite de terre cuite fabriquée pour l’occasion.

La réaction plutôt maussade de l’abbé Sigogne devant les Acadiens n’est pas surprenante dans les circonstances. Leur républicanisme primitif le heurtait particulièrement, car il lui rappelait le chaos moral qui l’avait contraint à fuir son pays. Son aversion ressemblait à celle que les fonctionnaires royaux, tant français qu’anglais, avaient manifestée pour ce peuple dès la seconde moitié du xviie siècle. Plus tôt, Jones avait signalé : « [le missionnaire] aura à faire à des gens difficiles à mener ; ils sont de vrais américains à l’égard de leur police ecclésiastique ».

Sans attendre, l’abbé Sigogne s’attela à pourvoir au besoin le plus urgent de ses missions isolées : la reprise de la vie sacramentelle et liturgique. Il administra des centaines de baptêmes, bénit des mariages, se mit à enseigner le catéchisme et forma des conseils d’anciens qui devaient « prendre quelques moyens salutaires et utiles pour [l’]avantage spirituel et temporel [de la communauté] et maintenir la Paix, la Justice et l’Union entre [ses membres] suivant la religion, la conscience et L’honneur ». De toutes les tâches de sa vie active, ce sont la construction et le financement d’églises convenables à Sainte-Marie et à Sainte-Anne qui lui causèrent les angoisses les plus grandes et les plus soutenues. Vers 1800, les effets de la croissance démographique naturelle se faisaient sentir dans les deux districts sans quitter la côte, les jeunes allaient habiter de plus en plus loin de Sainte-Anne et de Sainte-Marie, où s’élevaient les églises, et constituaient de nouveaux villages où l’observance des devoirs religieux devenait de plus en plus difficile. En raison de cette situation, le prêtre et ses paroissiens, de même que les habitants des différents villages, se disputèrent pendant des années au sujet de l’emplacement des nouvelles églises, de la division des paroisses originales et de la création de nouvelles. Sigogne construisit en 1809 de nouvelles églises à Sainte-Anne et à Sainte-Marie car les précédentes ne suffisaient plus aux besoins. Il éleva également la première église de Pubnico en 1815 et celle de Meteghan en 1817. Trois ans plus tard, par suite d’un désastreux incendie qui rasa presque entièrement Sainte-Marie, Petit-Ruisseau (Little Brook) et Grosses Coques, il érigea une nouvelle église et un nouveau presbytère à Sainte-Marie. Vers 1831, il construisit la chapelle micmaque de Bear River et finalement, en 1841, il édifia à Corberrie sa septième église, la seule qui subsiste toujours.

Canaliser les énergies de ses paroissiens récalcitrants demeura une tâche éprouvante pour Sigogne longtemps après qu’il eut résolu le problème des églises. Jusqu’à sa mort, il trouva que les Acadiens étaient des « gens difficiles à contenter et querelleurs ». Il était constamment la cible de rebuffades, de poursuites et de pétitions qu’il ne manquait jamais de signaler à son évêque. Mgr Plessis, successeur de Mgr Denaut en 1806, trouvait manifestement que toute cette agitation sortait de l’ordinaire. Exaspéré, il lui demanda en 1817 : « Quand serez-vous hors de difficultés et de procès ? À votre âge, on vieillit assez sans tous ces chagrins-la. »

Ce qui n’aidait pas, c’est que Sigogne régentait à peu près tous les aspects de la vie temporelle et spirituelle de ses paroissiens. Il n’est pas étonnant que les évêques, l’un après l’autre, aient dû lui signaler ce qui était à leurs yeux des excès de rigueur, et l’inviter à la modération. Ainsi en 1800 Denaut, qui trouvait Sigogne « un peu singulier par sa conduite », lui conseilla d’appliquer avec indulgence les enseignements de l’Église sur des questions comme l’usure, le jeûne et l’abstinence. Pourtant Sigogne, malgré ses invectives contre ce qu’il appelait les « folies, veilleries et la débauche », s’imposait lui aussi de dures pénitences et demandait souvent à l’évêque d’adoucir les règles qui lui semblaient trop sévères pour les fidèles. Par exemple, il lui demanda de comprendre ceux qui, en raison de leur travail, devaient prendre leurs repas chez des protestants, et de permettre aux fidèles de manger des œufs les jours maigres.

Les Acadiens n’en continuaient pas moins de se rebiffer contre l’autoritarisme de l’abbé Sigogne et de se quereller au sujet de la proportion de soutien financier qui devait provenir de chaque village, ce qui mettait sa patience à dure épreuve. Malheureusement pour lui, il ne recevait rien tant que duraient ces disputes et devait souvent mendier du haut de la chaire pour sa subsistance. En dépit de sa constitution fragile, il devait couper et transporter son bois de chauffage et cultiver un potager pour éviter la famine. Les privations de ce genre, comme l’hostilité qui les engendrait, pesaient lourd sur son état d’esprit. Sigogne manquait souvent de confiance en lui et allait jusqu’à regretter d’avoir offert de venir dans le Nouveau Monde. Dans ses accès de découragement, il menaçait de rentrer en France, où la situation religieuse s’était passablement stabilisée. Rejeté par autrui, isolé dans un coin perdu, il écrivait impulsivement des lettres pathétiques et irritées à son évêque ou à des confrères qui ne se donnaient même plus la peine de lui répondre.

L’intérêt de Sigogne pour les choses de l’esprit, sa correspondance, ses sermons, ses amitiés et maints témoignages de ses contemporains confirment qu’il était un homme raffiné et qu’il ne le devint pas moins à force de vivre dans un milieu illettré. Le capitaine William Scarth Moorsom*, à l’occasion d’un voyage en Nouvelle-Écosse à la fin des années 1820, nota que Sigogne, « bien que coupé, dans sa retraite, de toutes les idées et habitudes du monde policé, conserv[ait] l’urbanité des Français de la vieille école ». Il lisait des passages de bréviaire en hébreu et en grec pour ne pas oublier ces langues. Joseph Howe* a dit de lui dans le Novascotian, or Colonial Herald qu’il était érudit et avait des manières distinguées. Aux yeux de Thomas Chandler Haliburton*, c’était « un homme d’une puissante intelligence naturelle, bien informé ».

Il arriva au moins une fois que Sigogne, pour défendre ses goûts intellectuels, se mit dans une colère bien peu convenable pour un homme d’Église. Au cours de sa visite pastorale en 1815, Mgr Plessis avait remarqué la prédilection de Sigogne pour le bréviaire gallican ou parisien. De retour à Québec, l’évêque lui écrivit une verte réprimande et lui ordonna de se servir désormais de la version romaine qui, bien que répétitive et moins vivante, était de rigueur dans le diocèse de Québec. Sigogne s’emporta tellement qu’il menaça d’abandonner sa mission pour ce seul motif. « Je suis plus attaché à mon Brévière qu’au pays, rétorqua-t-il au prélat, & [...] l’or vaut mieux que de vieux plomb. » Plessis laissa tomber l’affaire. Il cessa d’ailleurs d’avoir juridiction sur la péninsule néo-écossaise en 1817, année où ce territoire devint vicariat apostolique sous la responsabilité d’Edmund Burke*.

Mis à part ses quelques accès d’impatience, Mgr Plessis fut d’un grand réconfort pour Sigogne. Il ne manqua jamais d’exprimer ses louanges et même son émerveillement devant le travail immense qu’accomplissait l’abbé dans son difficile ministère. Même après 1817, il l’invita à lui écrire comme par le passé. En 1815, en guise de témoignage d’adieux, il l’avait honoré en plaçant la nouvelle église de Meteghan sous le patronage de saint Mandé. Après le grand incendie du district de Clare en 1820, Plessis tenta, mais sans trop de succès finalement, de venir en aide aux Acadiens en recueillant des aumônes pour eux dans le Bas-Canada.

La tradition orale des districts d’Argyle et de Clare fait encore état de l’indéfectible rigorisme de Sigogne et, parmi les sermons qu’on a conservés de lui, nombreux sont ceux qui attestent à l’évidence ce trait de caractère. L’abbé obtenait des résultats singuliers en brandissant la menace de l’excommunication devant des gens simples qui ne pouvaient pas se passer facilement des consolations de la religion. Ainsi malgré de multiples difficultés il ramenait des villages entiers sur le chemin du devoir (au moins pendant ses mois de séjour) : procurer les fonds, la main-d’œuvre et les matériaux nécessaires à la construction des églises, subvenir aux besoins de leur pasteur et se conformer, dans l’ensemble, aux prescriptions morales de la foi.

La sévérité de Sigogne se manifesta particulièrement envers un jeune homme et une jeune femme à qui il avait refusé le mariage en 1826 pour des raisons de consanguinité ; ceux-ci le défièrent en son absence en recourant aux services d’un ministre protestant. À son retour, le prêtre prit résolument l’affaire en main. Il déclara nul le mariage et interdit l’accès de l’église aux jeunes gens, ainsi qu’à neuf de leurs complices, jusqu’à ce qu’ils aient exprimé leur repentir devant tous et accepté une pénitence publique. Moins de deux semaines plus tard, les jeunes gens vinrent demander pardon et entendre leur pénitence : pendant six ans, ils ne pourraient pas dépasser l’entrée de l’église et porteraient des mouchoirs blancs afin que tous les reconnaissent comme des fomentateurs de scandale. Le pasteur conclut sommairement l’incident en vantant les mérites de la pénitence et en louant ceux qui acceptaient d’un cœur généreux de faire amende honorable. Il avait emprunté la manière forte, conformément à sa réputation. Même s’il n’appliqua probablement pas la peine jusqu’au bout, on ne saurait douter de l’efficacité qu’elle eut sur la vie spirituelle et sociale de ses paroissiens.

Sigogne n’était pas qu’un chef spirituel pour les Acadiens. Ses paroissiens avaient besoin de lui pour veiller à leurs intérêts temporels car il était le seul parmi eux qui ait de l’instruction et parle couramment l’anglais. Aidé par son ami le juge Peleg Wiswall, de Digby, il apprit à rédiger en leur nom des actes, des testaments et d’autres documents juridiques qu’il conservait dans une boîte, au presbytère de Sainte-Marie. En tentant de sauver ces papiers de la conflagration de 1820, il subit de graves brûlures qui exigèrent plus d’un mois de soins médicaux attentifs.

Quelques années après l’arrivée de Sigogne, les services qu’il rendait commencèrent à être connus au delà de ses districts. C’est pourquoi en 1806 on lui demanda de remplacer Amable Doucet* à titre de juge de paix, charge qu’il conserva au moins jusqu’en 1841. Il était très utile aux autorités civiles, qui avaient jusque-là prêté peu d’attention aux besoins judiciaires des Acadiens. Étant donné sa réputation dans les milieux officiels de la province, il était également tout désigné pour diriger des délégations au siège du gouvernement à Halifax. En 1807, Sigogne obtint de nouvelles concessions de terre pour la population croissante de Salmon River ; des années plus tard, c’est principalement grâce à lui que des Acadiens s’installèrent pour la première fois à l’extérieur de la région côtière, à Concession et à Corberrie, où il fonda sa dernière paroisse. Même dans l’année qui précéda sa mort, il se signala lorsqu’il comparut devant le lieutenant-gouverneur lord Falkland [Cary*] au sujet d’une affaire d’intérêt public.

L’ignorance était, d’après Sigogne, le pire des maux dont souffraient les Acadiens. Il fit des efforts considérables pour les aider à corriger cette lacune mais n’y parvint pas : les parents étaient apathiques, les enfants indociles, et l’on manquait d’instituteurs qualifiés. Il leur reprochait sans relâche leur indifférence pour le savoir et, partant, leur infériorité lorsqu’ils traitaient avec leurs voisins anglophones. Compte tenu des privations extrêmes qu’avaient connues les Acadiens dans les décennies qui ont suivi la déportation, Sigogne n’était pas tout à fait juste en leur parlant de leur ignorance avec autant de force et de persistance.

L’abbé Sigogne connut quelque succès en réunissant chez lui, à Sainte-Marie, plusieurs jeunes garçons aux talents prometteurs et en les instruisant de son mieux. Parmi eux se trouvaient Frederick Armand Robicheau, qui fut le premier député acadien de la baie St Mary, et d’autres membres de l’élite acadienne du milieu du siècle. Moins d’un demi-siècle après la mort du prêtre, le problème de l’éducation des Acadiens trouva une solution partielle qu’il aurait sans aucun doute approuvée : en 1890, on fonda à Sainte-Marie un petit collège classique à la française, le collège Sainte-Anne, et ce précisément pour commémorer les efforts qu’il avait déployés pour libérer ses ouailles du joug de l’analphabétisme.

Un autre problème pastoral occupait Sigogne : le mépris dans lequel le reste de la communauté tenait les personnes issues d’unions entre Acadiens et Micmacs. « C’est le seul endroit où leur système d’égalité n’a pas lieu », disait-il avec une pointe d’humour forcée. Bientôt, comme la population n’appréciait guère ses interventions, il décida de laisser au temps et aux mariages mixtes le soin de régler le problème. Il eut plus de succès dans ses initiatives pastorales auprès des Micmacs. Le 26 juillet de chaque année, ceux-ci faisaient le voyage de Bear River à Sainte-Marie pour célébrer la fête de leur patronne, sainte Anne. Désireux de bien remplir son ministère auprès d’eux, Sigogne se mit à apprendre leur langue ; en 1804, il versa une somme considérable pour avoir des manuscrits en micmac. Il put bientôt se vanter d’avoir prêché en trois langues un dimanche. Il souhaitait avant tout que les Micmacs conservent leur foi [V. Andrew James Meuse] ais il conçut aussi pour eux une profonde affection. L’année de sa mort, il évoquait dans une lettre « ce peuple abandonné, qu[’il] appelai[t] [ses] enfants ». Il sollicitait régulièrement de l’aide pour eux auprès du gouvernement. Dans les derniers mois de 1827, avec le juge Wiswall, il put établir dans une petite réserve, à Bear River, une vingtaine de familles qui y menèrent par la suite une vie sédentaire. En 1828, Sigogne rapportait des querelles et des discordes entre elles, mais la réserve survécut. En 1831, grâce à une subvention de £100 de la province, il commença la construction de la chapelle Saint-François-Xavier.

Paradoxalement, tout au long de sa vie pastorale, on tint Sigogne en haute estime à l’extérieur des districts francophones, et ses pires croix lui vinrent de la communauté acadienne. De toute évidence, il goûtait la société de ceux qu’il espérait influencer au bénéfice de ses ouailles. Il échangeait régulièrement avec Wiswall des compliments, des livres et des présents – des pommes et du vin. Il avait beaucoup d’estime pour Haliburton, qui le lui rendait bien, et entretenait des relations cordiales avec Joseph Howe, James Boyle Uniacke*, Laurence O’Connor Doyle* et d’autres. En retour de l’assistance que l’abbé lui avait portée pendant la campagne électorale de 1826, Haliburton défendit des causes qui étaient chères à celui-ci, notamment l’éducation, la construction de routes et l’abolition du serment discriminatoire imposé aux catholiques depuis la loi du Test de 1673. En 1826, au cours du débat sur le projet de loi présenté par Richard John Uniacke* en vue de l’émancipation des catholiques, Haliburton rendit un hommage public à la personnalité de Sigogne ainsi qu’à la loyauté exemplaire et à l’ordre général qu’il suscitait chez les Acadiens.

Sigogne inspirait une considération moins enthousiaste à Edmund Burke, son supérieur ecclésiastique en Nouvelle-Écosse. Capricieux, celui-ci croisait constamment le fer avec Sigogne. Il le trouvait têtu et « d’une humeur un peu bilieuse pour ne pas dire accariâtre ». Cette opinion correspondait précisément à celle de bien des Acadiens et provenait largement de plaintes que lui envoyaient les ennemis de Sigogne dans les districts d’Argyle et de Clare. En 1815, Burke rapporta que malgré ses bonnes manières Sigogne n’avait pas beaucoup de culture, ce qui contraste vivement avec les autres portraits du personnage.

En 1844, Sigogne atteignit l’âge de 81 ans. En 44 ans de ministère auprès des Acadiens de la Nouvelle-Écosse, soit depuis 1799, il n’avait jamais quitté la province et n’avait pris aucun congé, sinon pour se rendre périodiquement dans la capitale provinciale à titre de chef d’une délégation. Homme d’une spiritualité profonde, il ne voyait que des explications surnaturelles à la force extraordinaire qui lui permettait de poursuivre son apostolat malgré sa piètre santé et la dureté inouïe de ses conditions de vie. Vers la fin de son existence, il écrivit : « La Divine providence à qui j’ai tout sacrifié m’a fait trouver des resources bien au dessus de mes mérites & tout à fait suffisantes. » Cette conviction explique pourquoi il sut résister, au fil des ans, à la tentation d’abandonner les Acadiens et de retourner en France.

Toujours fragile, Jean-Mandé Sigogne avait commencé dès 1835 à souffrir de paralysie. En 1844, année de sa mort, dans un compte rendu sur l’état du diocèse de Halifax, on mentionna qu’il lui fallait le soutien de deux hommes pour franchir la cour qui séparait son presbytère de l’église. Le 7 novembre, apparemment en disant la messe, Sigogne eut une dernière attaque qui le laissa complètement paralysé. On le transporta au presbytère, où il reçut l’extrême-onction et eut la consolation d’avoir un prêtre à ses côtés. À sa demande, on le replaça dans le sanctuaire de l’église, où il expira au milieu de la matinée du 9. Il fut inhumé à Sainte-Marie. Près d’un demi-siècle plus tard, en 1892, on transféra ses restes de l’autre côté de la route, au centre de la pelouse située devant le collège qu’on venait d’inaugurer à sa mémoire. Le monument érigé à cette occasion subsiste toujours. Sigogne contribua plus que personne à maintenir les traditions françaises et catholiques parmi les Acadiens du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, et c’est encore à ce titre qu’on le révère aujourd’hui dans les districts où il mena son apostolat.

Bernard Pothier

Les sources manuscrites concernant Jean-Mandé Sigogne sont éparpillées dans plusieurs dépôts en France, en Angleterre, au Vatican et au Canada. En France, on trouve notamment : AD, Indre-et-Loire (Tours), État civil, Beaulieu-lès-Loches, 1762–1790 ; Manthelan, 1787–1791 ; Lv 642 ; Lz 698 ; Arch. municipales, Beaulieu-lès-Loches, Délibérations du Conseil municipal, 1780–1797 ; et Arch. nationales (Paris), D XIX 21, dossier 338 ; 28, dossier 430. Les sources anglaises importantes sont : PRO, CO 217/67 ; 217/156 ; T 93/26 : 1–8 ; 93/51, part. 1, 3 ; et Westminster Diocesan Arch., Archbishop’s House (Londres), Non-British French clergy, no 37. Au Vatican, la source utile est Archivio della Propaganda Fide (Rome), Scritturi originali riferite nelle congregazioni generali, 965 : f° 760 (mfm aux APC).

Toutes les sources documentaires concernant la carrière de Sigogne en Nouvelle-Écosse se trouvent au Canada, et les plus importantes parmi celles-ci se trouvent aux AAQ : 20 A, II ; 210 A, III ; 1 CB, VIII ; 69 CD, V ; 7 CM ; 311 CN, VI ; et particulièrement 312 CN, I, V, VII (sa propre correspondance ecclésiastique). La majeure partie des papiers personnels de Sigogne (la masse de lettres qu’il dut recevoir de ses supérieurs ecclésiastiques et de ses collègues, de sa famille vivant en France et de ses relations laïques) ont été perdus ; les autres qu’il conservait au moment de sa mort ont été remis à son exécuteur testamentaire, Louis-Quentin Bourque. Quelque 40 ans plus tard, Placide Gaudet* fit l’acquisition de ces documents qui lui servirent pour écrire une série d’articles intitulés « l’Abbé Jean-Mandé Sigogne » qui parurent dans le Courrier des provinces maritimes (Bathurst, N.-B.) de nov. à déc. 1885. Plus tard, en 1908, Gaudet vendit une partie de ces papiers aux APC, où ils constituent aujourd’hui la collection des papiers Sigogne (MG 23, C10). Les autres sont demeurés avec la plupart des papiers de Gaudet et se trouvent aujourd’hui au Centre d’études acadiennes, univ. de Moncton (Moncton, N.-B.), Fonds Placide Gaudet.

D’autres sources manuscrites relatives à Sigogne sont disponibles dans des dépôts d’archives canadiens. On en trouve notamment aux PANS, MG 1, 733A (copie dactylographiée) ; 979, folders 1, 8 ; 1693, no 10 ; RG 1, 117 ; et RG 5, P, 69. Ce dépôt conserve aussi des copies sur microfilm des papiers d’Edmund Burke et de William Walsh* ; les originaux se trouvent aux Arch. of the Archdiocese of Halifax. Les Arch. of the Diocese of Yarmouth (Yarmouth, N.-É.) possèdent les registres suivants : District du Cap Sable, reg. des baptêmes, mariages et sépultures ; Sainte-Anne-du-Ruisseau, reg. de la fabrique, 1799–1838 ; et Sainte-Marie, reg. de la fabrique. Au même endroit, le fonds Louis Surette contient la correspondance et les registres paroissiaux, originaux et copies dactylographiées, en plus de d’autres documents de la main de Sigogne, dont son dernier testament. Quelques pièces manuscrites se trouvent aux ASQ, Fonds Viger–Verreau, carton 7. Une lettre unique de Sigogne datée de 1842 se trouve dans les papiers de William Fraser* aux Arch. of the Diocese of Antigonish (Antigonish, N.-É.).

Les ouvrages suivants, mentionnés dans l’ordre chronologique des événements qu’ils décrivent, contiennent des sources qui font référence à Sigogne : Dionne, les Ecclésiastiques et les Royalistes français, 304–306, 438–439 ; « Visite pastorale de Mgr Denaut en Acadie en 1803 », Henri Têtu, édit., BRH, 10 (1904) : 289–290 ; J.-O. Plessis, Journal des visites pastorales de 1815 et 1816, par Monseigneur Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec, Henri Têtu, édit. (Québec, 1903) ; Murdoch, Hist. of N. S., 2 : 571–578, 587–589 ; 3 :146–147 ; T. C. Haliburton, An historical and statistical account of Nova-Scotia (2 vol., Halifax, 1829 ; réimpr., Belleville, Ontario, 1973), 2 : 173 ; et W. S. Moorsom, Letters from Nova Scotia, comprising sketches of a young country (Londres, 1830), 256–258.

Les journaux qui ont publié des comptes rendus contemporains ou des sources documentaires sont : Novascotian, 9 oct. 1828, 23 janv. 1840, 18 nov. 1844 ; le Moniteur acadien (Shédiac, N.-B.), 21 juin 1887 ; et l’Évangéline (Weymouth Bridge, N.-É.), 17 juill., 14 août 1889, 30 oct. 1890, avril, 1er, 26 nov. 1891, 12, 26 mai 1892, 18 févr., oct.–nov. 1897.

La première étude sur Sigogne, et la plus intriguante parce qu’elle est aujourd’hui disparue, est une biographie partielle qui parut dans un ou plusieurs numéros d’un journal parisien religieux en 1860, de la plume, paraît-il, du vicomte Joseph-Alexis Walsh. Le titre en était « Vie de Mr l’abbé Sigogne Robert, missionnaire en Acadie (Nouvelle-Écosse) ». La première étude exhaustive sur Sigogne qui existe est celle que Placide Gaudet écrivit en 1885 dans le Courrier des provinces maritimes, citée plus haut. Les découvertes de Gaudet ont été reprises pour l’essentiel par la plupart des écrivains qui ont suivi, jusqu’à la publication de l’important article de G.-M. Oury, « les Débuts du missionnaire Sigogne en Acadie », Cahiers des Dix, 40 (1975) : 43–86. Les études récentes les plus valables sont : H.-R. Casgrain, Un pèlerinage au pays d’Évangéline (Québec, 1887) ; P.-F. Bourgeois, Panégyrique de l’abbé Jean-Mandé Sigogne, missionnaire français à la baie Sainte-Marie, N.-Écosse, depuis 1799 jusqu’en 1844 [...] (Weymouth, N.-É., 1892) ; Alexandre Braud, « les Acadiens de la baie Sainte-Marie », Rev. du Saint-Cœur de Marie (Abbeville, France), 1898 : 90–93, 144–146, 173–176, 276–279, 336–339 ; 1900 : 90–93, 122–124, 176–179, 214–218, 242–248, 309–315, 346–349 ; P.-M. Dagnaud, les Français du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse [...] (Besançon, France, 1905) ; G. [D.] McLeod Rogers, Pioneer missionaries in the Atlantic provinces (Toronto, [1930]) ; H. L. d’Entremont, « Father Jean Mandé Sigogne, 1799–1844 » ; et L. L. Surette, « Notes on the life of Abbé Jean Mandé Sigogne », N.S. Hist. Soc., Coll., 23 (1936) : 103–115 ; 25 (1942) : 175–194.  [b. p.]

Allaire, Dictionnaire.— Caron, « Inv. de la corr. de Mgr Denaut », ANQ Rapport, 19311932 ; « Inv. de la corr. de Mgr Plessis », 1927–1928 ; 1928–1929.— [H.-R. Casgrain], Mémoire sur les missions de la Nouvelle-Écosse, du cap Breton et de l’île du Prince-Édouard de 1760 à 1820 [...] réponse aux Mémoirs of Bishop Burke par Mgr O’Brien [...] (Québec, 1895).— Henry Faye, la Révolution au jour le jour en Touraine (1789–1800) (Angers, France, 1903 [i.e. 1906]).— André Latreille, l’Église catholique et la Révolution française (2 vol., Paris, 19461950), 1.— A. Montoux, la Municipalité de Beaulieu-lès-Loches avant la Révolution, 1766–1789 (Loches, France, s.d.).— A.-J. Savoie, « l’Enseignement en Acadie de 1604 à 1970 », les Acadiens des Maritimes : études thématiques, Jean Daigle, édit. (Moncton, 1980), 419466.— Upton, Micmacs and colonists.— Margery Weiner, The French exiles, 1789–1815 (Londres, 1960).— René Baudry, « les Pénitences publiques en Acadie », SCHEC Rapport, 23 (1955–1956) 117–123.— Mary Liguori, « Haliburton and the Uniackes : Protestant champions of Catholic liberty (a study in Catholic emancipation in Nova Scotia) », SCHEC Report, 20 (1953) : 3748.— Soc. archéologique de Touraine, Bull. trimestriel (Tours), 27 (1943) : 321.— Mason Wade, « Relations between the French, Irish and Scottish clergy in the Maritime provinces, 1774–1836 », SCHEC Study sessions, 39 (1972) : 9–33.

Bibliographie générale

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Bernard Pothier, « SIGOGNE, JEAN-MANDÉ », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/sigogne_jean_mande_7F.html.

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Auteur de l'article:   Bernard Pothier
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
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