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Au cours de sa longue histoire, l’Acadie a été le lieu de comportements culturels bien caractéristiques et de compromis politiques. C’est sur le territoire désigné sous le nom d’« Acadie » que s’est effectuée la première véritable tentative française de colonisation en Amérique du Nord. L’Acadie avait pour centre la rive méridionale de la baie de Fundy, mais ses frontières exactes ne furent jamais définies avec précision. Si l’on cherche le mot Acadie sur les cartes de l’Amérique du Nord dressées au xvie siècle, on trouvera dans tous les cas ce toponyme au sud du Saint-Laurent, mais pas toujours au même endroit, loin de là. Plusieurs cartes situent l’Acadie dans la région qui comprend aujourd’hui le nord du Maine, le nord du Nouveau-Brunswick et le sud-est du Québec, y compris une bonne partie de la péninsule gaspésienne. Sur une carte de 1587, l’Acadie correspond d’une façon précise à la Nouvelle-Écosse actuelle. En 1601, Guillaume Levasseur, l’un des cartographes européens les plus influents à la fin du xvie siècle, inscrivait les mots « coste de Cadie » sur ce qui est maintenant le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. D’autres cartes de cette région dressées à la fin du xvie siècle ou au début du xviie placent le toponyme « La Cadie » ou « Lacadye » ou encore « Acadie » sur l’ensemble des régions dont nous venons de parler, incluant aussi l’Île-du-Prince-Édouard. On s’entendra bien peu, à quelque époque que ce soit, entre toutes les parties intéressées à l’histoire de l’Acadie – France, Angleterre, Nouvelle-France, Nouvelle-Angleterre, sans oublier les habitants de l’Acadie eux-mêmes – sur le tracé de ses frontières.

La dispute permanente au sujet des frontières de l’Acadie prit une importance accrue à mesure que progressait la colonisation européenne en Amérique du Nord. Les terres occupées par les Acadiens devinrent une région frontière entre la Nouvelle-Angleterre et la Nouvelle-France, une « saillie continentale », selon le mot de John Bartlet Brebner*, objet de litige entre les grands empires. Cette situation façonna d’une manière déterminante les traditions politiques acadiennes.

Revendiquée par la France dans les lettres patentes délivrées par Henri IV à Pierre Du Gua* de Monts en 1603, elle le fut avec non moins de conviction et une égale imprécision par la couronne écossaise en 1621, année au cours de laquelle Jacques VI accorda à sir William Alexander* la permission de coloniser un nouveau territoire appelé Nouvelle-Écosse dont les frontières s’étendaient de façon imprécise entre la région de Gaspé et la rivière Sainte-Croix. De cette époque à 1763, les traités internationaux désigneront cette région sous les noms d’« Acadie ou Nouvelle-Écosse », soulignant par cette double appellation la situation vécue par les Acadiens, peuple frontalier comme les habitants du Monmouthshire, de Cumberland, de l’Alsace-Lorraine ou du Pays Basque.

Que la colonie fût gouvernée par l’Angleterre, comme il arriva de 1654 à 1670, ou non, les habitants du Massachusetts devinrent et restèrent un des groupes de gens qui exerça le plus d’influence sur les Acadiens. Même si le traité de Saint-Germain-en-Laye de 1632 reconnut la France comme la seule puissance européenne autorisée à coloniser l’« Acadie ou Nouvelle-Écosse », la colonie du Massachusetts conserva une influence constante sur la vie des Acadiens et ne fut jamais pour eux une puissance tout à fait hostile. Elle fut presque toujours la partenaire commerciale la plus importante ; son influence, à cet égard, se trouva renforcée de 1656 à 1670, années au cours desquelles sir Thomas Temple* gouverna les Acadiens au nom d’Oliver Cromwell et, par la suite, à celui de Charles II et se ravitailla surtout à Boston. Lors même de la signature du traité de Breda, en 1667, qui rétrocédait l’Acadie à la France, mais qui ne fut pas mis en vigueur dans la colonie avant 1670, ces liens avec le Massachusetts ne furent point rompus. De l’avis des missionnaires qui œuvrèrent dans la colonie pendant les décennies 1640 et 1650, et au jugement aussi de Frontenac [Buade*], pendant la décennie 1680, les Acadiens avaient acquis une déplorable tournure d’esprit « parlementaire », par suite des rapports trop étroits qu’ils entretenaient avec les habitants du Massachusetts. Dans un rapport rédigé à la suite d’un voyage en Acadie, fait en 1685–1686, Jacques de Meulles*, intendant de la Nouvelle-France, notait que les marchands de Boston avaient établi les boutiques les plus grosses dans le plus grand centre de la colonie, Port-Royal (Annapolis Royal, Nouvelle-Écosse). À la fin du siècle, les Anglais étaient devenus, selon l’expression des Acadiens, « nos amis les ennemis », et les rapports qu’ils avaient avec eux étaient plus fréquents, plus étroits et plus amicaux qu’on ne le croit généralement.

En fait, les relations des Acadiens avec les autres groupes ethniques furent beaucoup plus étendues qu’on ne l’a habituellement indiqué. Sur leur propre territoire, leurs rapports avec les Amérindiens furent, pendant un siècle et demi, des plus amicaux, ce qui produisit non seulement les unions libres, déplorées par les missionnaires dès 1616, mais aussi un nombre assez élevé de mariages contractés devant l’Église. François-Edme Rameau de Saint-Père, historien français qui, en 1859, publia son premier ouvrage sur les Acadiens, fait remarquer que, vu la faible population acadienne, le nombre de ces mariages religieux s’avéra un facteur non négligeable dans la formation de cette communauté pendant le xviie siècle. Depuis l’époque du premier mariage de Charles de Saint-Étienne* de La Tour (1593–1666) avec une Micmaque, en 1626, et plus tard de celui de Jean-Vincent d’Abbadie* de Saint-Castin avec une Pentagouet, dans les années 1670, jusqu’après la déportation de 1755, il y eut toujours, dans la plupart des établissements, au moins une famille acadienne dont l’un des conjoints, la femme le plus souvent, était amérindien. Les recensements de 1671 et de 1686 montrent respectivement que sur un total de 75 et 135 familles, il y en a cinq où la femme est dite « sauvagesse ». Cependant, les relations entre Acadiens et Amérindiens apparaissent plus importantes, peut-être, que ces unions particulières. Ces relations firent, ainsi noté par l’un de leurs gouverneurs, François-Marie Perrot*, écrivant dans les années 1680, que les Acadiens adoptèrent rapidement les petites embarcations de type amérindien pour les déplacements le long de la côte et accompagnaient les bandes autochtones dans leurs courses en forêt. Aux yeux des Acadiens, les Amérindiens étaient des voisins installés en permanence et non point des intermédiaires dans quelque entreprise commerciale ni une menace à leur tranquillité. Heureusement pour les uns comme pour les autres, les Micmacs, avec lesquels les Acadiens étaient surtout en contact, étaient des nomades dont le besoin de terres n’était point de nature à susciter des conflits immédiats avec les nouveaux venus européens.

La façon dont la société acadienne dut lutter pour parvenir à vivre et ses difficultés pour se développer favorisèrent l’établissement d’excellentes relations entre Acadiens et Amérindiens. Pendant les quelque 30 premières années du xviie siècle, tous les efforts pour implanter un mode de vie européen autour de la baie de Fundy n’aboutirent qu’à maintenir la présence d’Européens, mais non point à mettre sur pied une colonie de peuplement. Même après 1632, alors que les autorités françaises encouragèrent la colonisation plutôt que l’exploration et la conversion des Amérindiens, le nombre des colons qui partirent de France fut peu élevé [V. Isaac de Razilly* ; Charles de Menou* d’Aulnay]. Au recensement officiel dressé en 1671, la population d’origine européenne dénombrée comptait moins de 75 familles, dont 68 dans les limites territoriales de Port-Royal, les autres vivant à Pobomcoup (Pubnico, Nouvelle-Écosse), au cap Nègre (cap Negro, Nouvelle-Écosse), à Pentagouet (sur la baie de Penobscot, Maine), à Mouscoudabouet (Musquodoboit Harbour, Nouvelle-Écosse) et à Saint-Pierre (St Peters, Nouvelle-Écosse), soit, au total, à peine 500 âmes. Malgré les progrès survenus pendant les dernières décennies du xviie siècle, la population n’atteignit pas un grand nombre. Quand les Britanniques firent l’acquisition de l’« Acadie ou Nouvelle-Écosse » par le traité d’Utrecht en 1713, la population de la Nouvelle-France comptait plus de 19 000 âmes, celle de la Nouvelle-Angleterre, 92 000, mais celle de l’Acadie fut évaluée officiellement à moins de 2 000 âmes. La croissance de la population par l’immigration s’était faite si graduellement et le mode de vie des Acadiens était si peu caractérisé par l’exploitation que, contrairement aux autres sociétés européennes établies en Amérique, les Acadiens ne représentèrent aucune menace sérieuse pour les indigènes. Le peuplement de la Nouvelle-Angleterre entraîna la disparition éventuelle des groupes amérindiens, alors que la logique qui présida à l’expansion de la Nouvelle-France impliquait une exploitation relativement bénigne des populations indigènes placées sous sa dépendance. Ce n’est que chez les Acadiens que l’on vit apparaître quelque chose qui ressemblait à une symbiose avec les Micmacs et autres tribus amérindiennes. Les Acadiens bénéficièrent de ces relations, non seulement en adoptant rapidement les canots amérindiens, mais aussi en utilisant des vêtements comme les mocassins et en faisant usage d’herbes et de légumes inconnus en Europe.

Il est possible que la diversité de leurs origines de même que leur petit nombre disposèrent les Acadiens plus que d’autres à apprendre des Amérindiens. Dans une étude, la linguiste française Geneviève Massignon a démontré à quel point les Acadiens n’avaient pas de « fonds » commun. Cet auteur a entrepris de retrouver la provenance des divers parlers acadiens et a découvert que si certains centres en France, comme Loudun et sa région, contribuèrent notablement au peuplement acadien, plus de la moitié de la population, néanmoins, venait d’autres parties de la France. Bien plus, elle a pu démontrer qu’en 1707, environ 5 p. cent de la population acadienne venait d’une région ou l’autre des îles Britanniques.

Le but principal de Massignon était de déterminer si les formes linguistiques acadiennes étaient avant tout un legs de la culture européenne ou si le vocabulaire a bénéficié d’un apport décisif du milieu nord-américain. Elle en est arrivée à la conclusion que, par suite de l’absence de toute influence unique et déterminante d’une région particulière d’Europe, la constitution du langage acadien fut beaucoup plus une affaire d’évolution coloniale. Il s’est formé par l’amalgame d’une variété de dialectes, français pour la plupart, quelques-uns anglais, et un ou deux amérindiens, unifiés par le mode de vie unique de la société acadienne et par la nécessité qu’elle éprouvait d’un vocabulaire spécial pour exprimer la spécificité de l’expérience qui était la sienne.

Massignon s’en est tenue à l’étude de la langue. Mais son travail de recherche a été l’un des premiers pas vers une meilleure compréhension de l’héritage européen de l’Acadie. Car des colons tels que les Leblanc, qui s’embarquèrent à La Rochelle, et les Bastarache, Basques des Pyrénées qui s’embarquèrent à Bayonne, parlaient non seulement des dialectes différents, mais avaient vécu dans des villages soumis à des coutumes juridiques différentes comme à des traditions religieuses différentes. Il faut se rappeler que la France qui aida à établir la colonie acadienne était alors un pays marqué par un grand nombre de particularismes locaux, où chaque région avait sa façon particulière de relever du gouvernement central, lesquels la différenciaient nettement des régions voisines. L’époque où arriva en Acadie chaque contingent de colons, les pouvoirs dont ils furent dotés, la façon d’emprunter les coutumes d’une région plutôt que celles d’une autre pour régler un problème de rapports entre membres de la collectivité, pour agrémenter les noces de chants traditionnels, pour apprêter les plats de chaque jour, tout cela détermina la formation et l’évolution du mode de vie acadien. Comme aucun groupe d’immigrants n’arriva jamais avec un ensemble d’idées, soit religieuses, soit profanes, qui eussent pu dominer les conceptions existantes, l’intégration graduelle et sans heurts des nouveaux venus aux anciens colons fut particulièrement marquante pour la colonie. Dans ce contexte apparaît toute l’importance des chaînons qui relient la première expédition du sieur de Monts, en 1604, avec ses idéaux d’implantation sur le sol acadien et sa croyance dans la valeur de la collaboration avec les Amérindiens, à toutes les autres arrivées de colons.

Arrêtons-nous à l’un des cas des plus significatifs à cet égard. Jean de Biencourt* de Poutrincourt et de Saint-Just était l’un des plus vigoureux partisans du sieur de Monts ; il avait fait avec lui la traversée de l’Atlantique en 1604 et participé à la fondation de Port-Royal en 1605. À son retour en Acadie, en 1606, il amena son fils, Charles de Biencourt* de Saint-Just. De même que le père se rattache au fondateur de la colonie, de même le fils se rattache à celui qui la fit progresser, Charles de Saint-Étienne de La Tour, arrivé en Acadie en 1610, alors qu’il était tout juste un adolescent. Pendant la décennie suivante, lorsque la colonie fut en butte aux attaques des Anglais et qu’elle était revendiquée, sous le nom de Nouvelle-Écosse, par Jacques VI d’Écosse, les deux jeunes gens travaillèrent de concert pour en assurer la survie. À sa mort, en 1623 ou 1624, Biencourt laissa à Charles de La Tour tous les droits qu’il exerçait dans la colonie. Ces deux familles illustrent un fait courant du processus qui présida à la création du peuple acadien.

Au cours des quelque 40 années suivantes, Charles de La Tour fut l’un des hommes les plus importants d’Acadie ; il travailla au progrès de la colonie, surtout en qualité de propriétaire terrien et de fonctionnaire, dont l’autorité et les droits émanaient de France, mais aussi, à l’occasion, en qualité de fonctionnaire tenant son titre et son autorité du roi d’Écosse. (Son père, Claude*, obtint de Charles Ier, durant l’hiver de 1629–1630, un titre transmissible de baronnet écossais, et lui-même recevait, en 1631, une commission de lieutenant général pour l’Acadie, que lui accordait Louis XIII, roi de France.) L’habileté des La Tour à composer avec les puissances européennes dans leur gouvernement d’Acadie assura puissance et longévité dans la colonie à cette famille dont la première préoccupation était de vivre en accord avec la réalité nord-américaine. Charles de La Tour se maria trois fois, et cinq de ses enfants lui survécurent. Certains de ses descendants épouseront des enfants de colons, tels Charles Melanson* et ses frères, qui vinrent dans la colonie comme immigrants à la recherche d’une vie nouvelle plutôt que comme administrateurs voulant atteindre de nouveaux objectifs. La fille de Jacques de La Tour, fils de Charles, et d’Anne Melanson (qui était de descendance écossaise) fut prénommée Agathe*. Elle épousera par la suite deux officiers subalternes anglais venus s’établir dans la colonie après la signature du traité d’Utrecht ; son fils, John Bradstreet, deviendra major général dans l’armée britannique. Ce sont les amitiés et les liens de famille comme ceux-ci qui soudèrent en quelque sorte les visions des premiers arrivants et les contributions apportées à l’identité acadienne par ceux qui vinrent par la suite.

Ces relations se renforcèrent encore du fait de la longévité de la population. Ce fait fut particulièrement marquant dans une société qui connut, en l’espace de 50 ou 60 ans, toute une succession d’autorités différentes qui revendiquaient le droit de la gouverner. Politiquement, la colonie devint une réalité, sous l’autorité de la France, pendant les années 1632–1654 ; de 1654 à 1670, la population, essentiellement mais pas entièrement française, fut gouvernée au nom de l’Angleterre. Puis, pendant 40 ans, de 1670 à 1710, la colonie fut de nouveau officiellement française. Toutefois, au cours des 20 dernières années, de 1690 à 1710, elle dut subir une série d’incursions anglaises, dont une au moins, l’expédition de sir William Phips* en 1690, amena quelques Acadiens à prêter le serment de fidélité à la couronne anglaise. La présence au sein de la population acadienne, durant les 100 ans précédant la déportation, d’un nombre appréciable de personnes d’âge moyen, capables, pour la plupart, de se rappeler deux, sinon trois changements d’allégeance, faisait que les Acadiens entretenaient une certaine méfiance à l’égard des prétentions soit de la France, soit de l’Angleterre, à la possession à titre permanent de la colonie. Ce même fait explique que les Acadiens prenaient bien à la légère la question de la contrebande, puisque ce qui était illégal aux yeux d’un gouvernement était le seul commerce permis par l’autre. Mais, par-dessus tout, étant donné la lente croissance démographique par l’immigration, les habitudes matrimoniales des Acadiens, jointes à la bonne santé générale de la population, permettaient à la colonie d’absorber tous les nouveaux venus dans un réseau de familles qui se développait lentement et qui rassemblait les générations les plus âgées et les plus jeunes, de même que les villages les plus anciens et les plus récents. Pendant les années critiques qui vont de 1671 à la fin du siècle – années marquées par une immigration française sans grande importance vers la terre ferme – l’Acadie reçut un peu moins de 100 personnes, qui vinrent s’ajouter à la population déjà installée dans la colonie. Comme l’a noté Rameau de Saint-Père, les quatre cinquièmes de ceux qui, en 1755, étaient considérés comme Acadiens pouvaient se réclamer d’un ancêtre inscrit au recensement nominal de la colonie de 1671. Il est remarquable que la population acadienne se soit développée à partir d’un noyau si minime.

Les familles acadiennes se distinguaient tant par la prospérité que par le nombre des enfants. La nourriture était en quantité suffisante et assez variée, non seulement pour assurer la croissance de la population, mais pour y maintenir un haut niveau de fécondité. De plus, les maladies comme la typhoïde, la petite vérole et le choléra n’atteignirent jamais des proportions épidémiques dans la colonie. Lors d’un séjour en Acadie en 1699, le chirurgien français Dièreville* fut stupéfié par le nombre d’enfants que comptait les familles, certaines en ayant 18 ou plus. Dans son pays, le taux habituel de mortalité infantile ne laissait au nouveau-né pas plus d’une chance sur trois de parvenir à l’âge adulte. Mais, en Acadie, il n’était pas rare de trouver des familles comme celles de Pierre Commeau et de Daniel Leblanc. Arrivé en 1636, Pierre Commeau s’était marié en 1641, à Port-Royal, principal point de peuplement de la colonie. Il eut neuf enfants, et quatre de ses fils lui donnèrent 46 petits-enfants parmi lesquels les mâles engendrèrent 68 enfants. Daniel Leblanc, qui se maria aussi à Port-Royal, en 1645 probablement, eut sept enfants, dont six garçons. Ces derniers eurent 52 enfants. Les arrière-petits-enfants étaient plus de 200, y compris les descendants de René Leblanc, notaire immortalisé par Henry Wadsworth Longfellow dans Evangeline ; il eut lui-même trois enfants de sa première femme et 17 de la seconde, dont des triplés nés en 1721.

Ces familles n’assuraient pas seulement de la cohésion à un village particulier, mais établissaient des liens entre chaque nouvel établissement et tous les autres de la colonie. En particulier, et pendant la plus grande partie du xviie siècle, les liens de parenté contribuèrent à étendre l’influence du premier établissement acadien de grande importance, Port-Royal, à presque chaque recoin de la colonie. Beaubassin (près d’Amherst, Nouvelle-Écosse) fut le premier village important établi après la fondation de Port-Royal. Il fut mis sur pied en 1672, grâce en grande partie au travail de Jacques Bourgeois*, qui, venu en Acadie en 1642, avait passé quelque 30 ans à Port-Royal ou dans ses environs avant d’aller s’installer ailleurs. Parmi ses compagnons d’aventure, il y avait des membres de familles de la deuxième génération, comme celles des Bernard et des Commeau, dont les parents se retrouveront bientôt dans de nouveaux villages, tels Pisiquid (Windsor, Nouvelle-Écosse) et Grand-Pré. Les nouveaux venus dans la colonie, comme Pierre Arsenault qui y débarqua en 1671, souvent se mariaient à Port-Royal avant d’aller s’établir dans un autre village. Arsenault, pour sa part, épousa la fille d’Abraham Dugas, lequel, venu en Acadie au début des années 1640, passa toute sa vie à Port-Royal. En somme, la croissance de la population acadienne, loin d’être simplement le résultat de l’augmentation et du développement de familles isolées, s’accompagnait de la création d’un véritable réseau de liens de parenté qui, s’entrecroisant, couvraient la colonie tout entière.

Au moment où le xviie siècle tirait à sa fin, on aurait pu résumer l’histoire acadienne en disant qu’elle fut marquée par la négligence des autorités et par une lutte à peine fructueuse pour pousser la colonisation. À la conclusion du traité d’Utrecht de 1713, néanmoins, qui mit fin à une autre phase de la guerre anglo-française et remit une fois de plus la colonie aux mains des Britanniques, l’« Acadie ou Nouvelle-Écosse » avait un statut international et une population coloniale. Les deux gouvernements, français et britannique, étaient devenus conscients de la valeur stratégique de la « saillie continentale » ; les Français au cours des négociations préalables au traité avaient de fait déployé toutes leurs énergies pour conserver l’Acadie. « Nous avons fait tous nos efforts pour regagner l’Acadie, écrivaient les négociateurs à Louis XIV le 18 avril 1712, mais il nous a été absolument impossible d’en venir à bout. »

Par le traité, la France avait perdu l’Acadie, mais pas définitivement, du moins à ses yeux. L’intérêt marqué que la France continuait de porter à ce territoire était essentiel à la situation des Acadiens. Non seulement les Français ambitionnaient-ils de reprendre l’Acadie, mais les termes mêmes du traité leur offraient une ouverture pour en recouvrer une partie. Le traité stipulait que la Grande-Bretagne obtenait la possession de « la nouvelle E’cosse, autrement dite Acadie, en son entier, conformément à ses anciennes limites : comme aussi de la ville de Port-royal, maintenant appelée Annapolis-royale, & généralement de tout ce qui dépend desdites terres & isles de ce pays-là ». On n’avait pas annexé de carte au traité et l’on n’avait pas non plus précisé les frontières nord et ouest de « la nouvelle E’cosse, autrement dite Acadie ». Aux termes du traité, les Français conservaient l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) et l’île Royale (île du Cap-Breton). En même temps, ces derniers soutenaient que les frontières du territoire cédé à la Grande-Bretagne n’étaient pas celles de la concession accordée à de Monts en 1603, mais celles de la concession beaucoup moins considérable faite à Poutrincourt en 1608. En d’autres termes, le mot « ancien », dans le traité, ne signifiait pas « original », mais « précédent », relativement à la concession de 1608 ou à d’autres interprétations favorables à la cause. Il y avait donc, pour les Français, deux Acadies : l’Acadie française, d’une part, qui comprenait l’île Royale, l’île Saint-Jean et une grande partie de la terre ferme, située entre le Nouveau-Brunswick d’aujourd’hui et le Saint-Laurent, qu’ils étaient disposés à revendiquer, et l’« Acadie ou Nouvelle-Écosse », d’autre part, cédée aux Britanniques et embrassant la plus petite portion possible de la péninsule. Une carte soumise par le gouvernement français, dans une tentative pour régler la question des frontières de ce territoire, après le traité d’Aix-la-Chapelle, en 1748, mettait toujours en cause les droits britanniques, limités à une mince bande de terre sur la côte est de la Nouvelle-Écosse. Quant à eux, bien sûr, les Britanniques étaient convaincus que le document signé le 8 mai 1713 leur avait donné à tout le moins la péninsule tout entière de la Nouvelle-Écosse, tout probablement l’ensemble du Nouveau-Brunswick d’aujourd’hui et, si les Français voulaient être honnêtes, certains droits sur la terre située entre le Nouveau-Brunswick et le Saint-Laurent, y compris la péninsule de Gaspé.

Ces dispositions rendaient presque inévitable une guerre de frontières entre les deux grandes puissances. Mais d’autres clauses du traité compliquaient davantage encore la situation des Acadiens. Un des articles négociés leur donnait la liberté de « se retirer ailleurs dans l’espace d’un an avec tous leurs effets mobiliers qu’ils pourront transporter où il leur plaira ». Si certains décidaient de rester, cependant, ils seraient « sous la domination de la Grande-Bretagne » et ils jouiraient « de l’exercice de la religion catholique romaine, en tant que le permettent les loix de la Grande-Bretagne ». Ces dernières stipulations furent explicitées dans une lettre que la reine Anne adressait le 23 juin 1713 à Francis Nicholson*, gouverneur de la Nouvelle-Écosse et commandant de l’expédition qui s’empara de Port-Royal en 1710. Nicholson reçut l’ordre d’accorder à ceux qui parmi les Acadiens « veulent demeurer nos sujets le droit de conserver leurs dites terres et habitations et d’en jouir, sans empêchements ni molestations, aussi complètement et librement que nos autres sujets, leur étant loisible de conserver leurs terres et d’autres propriétés foncières ou de les vendre s’ils choisissent plutôt de s’en aller ailleurs ». Au fur et à mesure que le temps passait, les Acadiens se demandaient de plus en plus si c’était la clause du traité qui délimitait leurs droits ou les instructions contenues dans la lettre à Nicholson. De plus, une fois l’année écoulée (le début n’en était pas précisé : était-ce depuis la date de signature du traité ou depuis l’annonce aux Acadiens des dispositions les concernant ?), auraient-ils encore le droit de partir avec leurs seuls biens meubles, comme le stipulait le traité, ou après avoir vendu leurs terres et autres propriétés foncières, comme la lettre leur en donnait la possibilité ?

À bien des égards, ces problèmes furent d’une plus grande importance pour les Britanniques et les Français que pour les Acadiens eux-mêmes. De 1714 à 1719, les deux pays pesèrent les avantages et les inconvénients du déplacement éventuel des Acadiens. Les autorités de l’île Royale, en particulier le gouverneur Philippe Pastour* de Costebelle, désiraient que les Acadiens vinssent peupler leur colonie. Mais les autorités de Québec et le ministre de la Marine, Pontchartrain, étaient partagés : valait-il mieux convaincre les Acadiens de rester sous la domination britannique dans l’espoir d’une reconquête française de la colonie où les Acadiens devraient se révéler d’une aide précieuse, ou valait-il mieux les inciter à émigrer ? Les Britanniques étaient tout aussi hésitants. Le lieutenant-gouverneur de la colonie, Thomas Caulfeild*, écrivit aux membres du Board of Trade en 1715 qu’il fallait que les Acadiens restassent, non seulement à cause de leurs bêtes à cornes et de leurs porcs qu’ils emmèneraient avec eux, mais aussi parce que, disait-il, « advenant le départ des Français, nous ne serons jamais capables de faire vivre nos familles anglaises et de les protéger contre les brimades des Indiens, les pires ennemis qui soient ».

La réaction des Acadiens à cette situation a suscité autant de polémique parmi les historiens que n’importe quel autre aspect de leur histoire. Pour beaucoup, tels Francis Parkman* et James Hannay*, la ligne de conduite des Acadiens fut dictée par les prêtres. Pour d’autres, Émile Lauvrière par exemple, leur réaction s’avéra la seule possible devant l’intolérable pression exercée par les Britanniques. Toutefois, on peut considérer l’attitude des Acadiens, à cette époque, comme une façon intelligente de sortir d’un dilemme évident : ils sentirent le besoin d’adopter une ligne de conduite qui leur permit de vivre à l’aise sous l’autorité britannique, sans pour autant abandonner l’exercice de leur religion ni perdre la confiance des Français. Il n’y a aucun doute que les Acadiens jugeaient important qu’on leur procurât des prêtres ; il n’est pas moins certain qu’ils les considéraient comme des membres et non des chefs de leur société. Alors que les Acadiens tentaient de satisfaire aux exigences différentes des Britanniques et des Français, dans les années suivant immédiatement le traité d’Utrecht, l’avis de leurs prêtres, selon ce que révèlent les archives, variait. Le père Dominique de La Marche*, supérieur des récollets à l’île Royale, dépensa en vain beaucoup d’éloquence pour convaincre les habitants des Mines (Wolfville) de partir. D’autre part, le père Félix Pain* semble ne pas avoir tenu compte des directives de Pontchartrain d’encourager l’émigration des Acadiens, étant convaincu que l’île Royale était un pays trop ingrat pour ses ouailles.

Les Acadiens se tracèrent eux-mêmes leur ligne de conduite. Invités par les autorités d’Annapolis Royal à prêter serment de fidélité au roi George Ier, au moment même où les autorités de l’île Royale leur demandaient d’émigrer, les Acadiens élaborèrent leur propre stratégie. Ils envoyèrent aux Britanniques une réponse qui visait à gagner du temps et, aux Français, une délégation. Ils savaient, dirent-ils aux Britanniques, que leur réponse avait été lente à venir, mais ceux qui savaient lire avaient dû se rendre dans les villages pour traduire le serment exigé et en expliquer les termes. Rien ne laisse croire ici qu’on ait pu s’en remettre aux prêtres pour hâter les choses. Ce sont les villageois eux-mêmes qui jugeraient de la suite à donner à cette demande, la réponse étant présentée aux autorités, signée, parfois d’une croix, souvent au long, par les hommes de la région et apportée à Annapolis Royal par les délégués des villages. En plusieurs cas, il fallut trois ans pour mettre les réponses au point, la demande du serment n’ayant pas été faite officiellement avant 1715. Somme toute, les Acadiens refusèrent de se soumettre à ce serment ; ceux de Beaubassin en donnent la raison : « pendant que nos ancêtres ont été sous la domination angloise on ne leur a Jamais exigé de pareille serment ». Cependant, comme le notaient les habitants des Mines, ils promettaient de ne créer aucun ennui aux Britanniques tant que ceux-ci conserveraient l’autorité sur la colonie et qu’eux-mêmes pourraient y demeurer. De plus, comme le laissèrent entendre les gens habitant le long de la rivière Annapolis, ils étaient disposés à étudier un serment par lequel ils s’engageraient à ne prendre les armes ni contre la Grande-Bretagne ni contre la France.

Si ces réponses exaspérèrent les autorités d’Annapolis Royal, elles ne satisfirent pas davantage celles de l’île Royale. Les Acadiens temporisaient aussi habilement avec les demandes d’émigration des Français qu’avec celles des Britanniques de prêter le serment de fidélité. Aux Français, ils firent observer que la saison était trop avancée pour qu’on pût penser à émigrer ou même à examiner cette possibilité ; que, même s’ils voulaient s’expatrier, ils ne disposaient pas de bateaux en nombre suffisant ; et que, même en considérant cette possibilité, l’absence de routes sur l’île Royale rendait le projet fort difficile à réaliser. Quelques historiens pensent que ce sont les Britanniques qui empêchèrent les Acadiens de quitter la Nouvelle-Écosse ; cependant, comme l’a souligné l’historien acadien Joseph-Henri Blanchard, les Acadiens eussent-ils voulu quitter leurs terres, les Britanniques n’auraient pu y faire obstacle. Dans un rapport qu’il rédigea en 1720, Paul Mascarene*, huguenot qui allait devenir lieutenant-gouverneur de la colonie dans les années 1740, note que les Acadiens étaient en mesure de rassembler un millier d’hommes aptes à porter les armes, et que, à eux seuls, ceux qui vivaient le long de la rivière Annapolis pouvaient « armer et rassembler quatre cents hommes en vingt-quatre heures », ce qui était plus que suffisant pour écraser la petite troupe britannique stationnée dans la colonie.

En fait, et comme le gouverneur Richard Philipps* le disait avec justesse en 1719, en résumant la situation, les Acadiens « ne prêteront pas le serment d’allégeance, pas plus qu’ils ne quitteront le pays ». Pendant les années 1720, cependant, les Acadiens constatant que les Britanniques paraissaient solidement installés à Annapolis Royal, leur ligne de conduite se précisa. En 1726, le lieutenant-gouverneur Lawrence Armstrong* convainquit les colons des environs d’Annapolis Royal de prêter un serment de fidélité dont une des clauses les dispenserait de porter les armes ; cette clause, selon une note inscrite dans les archives du conseil mais non transmise aux membres du Board of Trade, « doit être écrit[e] en marge de la traduction française dans l’espoir de surmonter petit à petit leur répulsion ». À la fin de la décennie, la majorité des communautés acadiennes avaient prêté un serment semblable qui comportait des dispositions analogues relatives au port des armes [V. Robert Wroth*]. Dans son rapport définitif aux membres du Board of Trade sur cette affaire, daté du 2 septembre 1730, Philipps affirma que les Acadiens, maintenant au nombre de 4 000 environ, avaient prononcé un serment qui se lisait comme suit : « Je promets et Jure Sincerement en Foi de Chrêtien que Je serai entierement Fidele, et Obeirai Vraiment Sa Majesté Le Roy George le Second, que je reconnoi pour Le Souverain Seigneur de l’Acadie ou Nouvelle Ecosse. Ainsi Dieu me Soit en Aide. » Il ne dit rien des clauses relatives à la neutralité, qu’il avait acceptées verbalement, se contentant de mentionner que les Acadiens constituaient un « groupe formidable, qui, telle la progéniture de Noé, se répand sur toute la face de la province ».

En 1730, la situation des Acadiens en Nouvelle-Écosse réunissait tous les éléments d’une vraie débâcle. En ce qui les concernait, ils étaient parvenus à amener les Britanniques à accepter les conditions qu’ils avaient eux-mêmes posées pour rester en Nouvelle-Écosse. À partir de cette année-là, la plupart des anglophones comme l’a fait ressortir Brebner, les désignaient sous le nom de « neutres » ou de « neutres français ». Pour les Acadiens, cette politique de neutralité n’était pas une position passive, mais une stratégie adaptée à leur vie en pays de frontière. C’était une façon de s’adapter à la réalité de leur existence sur des terres placées sous la domination d’une puissance, pendant qu’une autre, qui avait précédemment exercé son autorité sur la région, était en train d’élever dans le voisinage la puissante forteresse de Louisbourg. Les effectifs militaires dont disposaient les Britanniques dans la colonie n’étaient pas importants mais constituaient plus qu’il n’en fallait pour embarrasser de leur présence les villages visités, sans compter la possibilité d’obtenir en tout temps des renforts du Massachusetts. Les Français veillaient à ne pas provoquer de guerre ouverte, mais ils n’en continuaient pas moins à faire sentir leur présence. Les Amérindiens vivaient dans les forêts autour des villages acadiens, et leurs échauffourées avec les Britanniques rappelaient constamment leur force, leur parti pris pour les Français et la faiblesse des Britanniques. Même si les Acadiens se considéraient, autant que les Amérindiens, originaires des vallées et des terrains marécageux, des rivages de la mer et des forêts, la question était loin d’être aussi claire pour les Français et les Britanniques. Pour ces puissances impériales rivales, les plus importantes caractéristiques des Acadiens paraissaient être leur langue et leur religion, qui les attachaient naturellement aux intérêts de la France et faisaient d’eux des ennemis tout aussi naturels des Britanniques.

Les 18 années suivantes (1730 à 1748) s’avérèrent pour les Acadiens une époque de croissance et de prospérité. Ce fut l’âge d’or, dont conserverait le souvenir ému tout Acadien âgé de plus de dix ans au moment de la déportation. Andrew Hill Clark* a donné une admirable chronique de la croissance de la population, de l’augmentation du menu et du gros bétail, de l’extension toujours croissante des cultures, dans son ouvrage publié en 1968, Acadia : the geography of early Nova Scotia to 1760. Les relevés statistiques mettent en lumière ce qui constitua l’origine de la légende, incorporée par Longfellow dans son poème Evangeline, histoire de l’Acadie, une terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel. À elle seule la population d’Annapolis Royal passa d’environ 900 âmes en 1730 à quelque 2 000 en 1748. À partir de ce village, pendant ces mêmes années, des jeunes gens allaient s’installer aux Mines et à Cobequid (près de Truro, Nouvelle-Écosse) pour y fonder leurs propres familles. En 1714, l’ensemble de la population possédait 4 000 bêtes à cornes, un nombre égal de moutons et quelque 3 000 porcs ; en 1748, aux Mines seulement, on comptait 5 000 bêtes à cornes et, selon l’évaluation de Clark, pour l’ensemble des établissements, de 1748 à 1750, on possédait 17 750 bêtes à cornes, 26 650 moutons, 12 750 porcs et 1 600 chevaux. Ces chiffres bruts sur la croissance économique montrent que les Acadiens ne connurent ni famine ni épidémie. La nourriture y était abondante et variée, et le cidre acadien venait ajouter à la gaîté des fêtes.

Vivant dans une abondance réelle, la société acadienne de la période précédant la déportation, comme l’a démontré l’écrivain acadien Antonine Maillet, devait beaucoup aux traditions qui ont formé Rabelais et peu à l’ascétisme, qu’il fût de la Réforme ou de la Contre-Réforme. Les Acadiens développèrent avec enthousiasme le chant, le violon et la danse ; ils racontaient des histoires, festoyaient et buvaient. Toutes ces activités sont notées sur un ton désapprobateur par les missionnaires qui œuvrèrent en Acadie, d’abord par les récollets dans leurs rapports de 1616 et de 1617, puis par les capucins et les sulpiciens qui formulèrent des plaintes à ce sujet. Dans son étude sur le vocabulaire, Massignon retrace des expressions, telles que « jouer à monter l’échelette », directement dans la France du xvie siècle, et l’étude de Maillet sur le folklore acadien fait remonter des chants et des hymnes acadiens au même siècle. On a comparé les traditions de la fabrication des violons acadiens et des danses à celles existant actuellement dans les provinces Maritimes et en Louisiane : les similitudes dans la musique et la danse ont amené les spécialistes à conclure, quant aux thèmes exploités, à une origine commune antérieure à la déportation. Venant d’une telle variété de villages d’Europe, les Acadiens pouvaient regrouper une vaste collection de contes folkloriques et de légendes, de coutumes pour la fête de Noël ou les mariages, capables de dissiper toute trace de monotonie dans les villages.

La société acadienne ne subissait guère de contrainte extérieure, qu’elle vînt de l’Église catholique ou de l’État. La tradition voulant que l’autoritarisme de l’Église ait été l’un des traits caractéristiques de la société acadienne remonte à la période suivant la déportation, alors que les conditions de vie des Acadiens avaient changé du tout au tout. La préoccupation religieuse des Acadiens jusqu’aux années d’exil et pendant celles-ci se ramenait en grande partie au souci de voir observer le bon fonctionnement d’une institution et d’une activité particulières, et ils pratiquaient leur religion dans un esprit séculier et utilitaire, enregistrant les baptêmes, les mariages et les sépultures. Pareil souci n’allait pas susciter des vocations sacerdotales et religieuses ni donner à l’Église des saints à mettre sur ses autels. Ce souci se manifestait plutôt par des disputes, comme celle enregistrée, avec désapprobation, par les capucins lors de leur rencontre avec la deuxième femme de Charles de La Tour, Françoise-Marie Jacquelin*, en 1640. Cette préoccupation amena le village de Beaubassin à se plaindre amèrement, en 1693, de monsieur Jean Baudoin*, sulpicien, qui, prétendaient-ils, négligeait de dire la messe pour eux, étant plus intéressé à convertir les Amérindiens qu’à sauver les âmes des Acadiens. Un souci semblable fit élever la voix aux habitants du bassin des Mines contre leur curé, le père Cosme, qui était intervenu avec trop de zèle dans une querelle de famille mettant en cause le mari, la femme et la belle-sœur. Pour les Acadiens, les prêtres étaient une nécessité, mais leur autorité n’était pas indiscutée.

Leur attitude envers le catholicisme prenait racine en partie dans la composition du clergé qui les desservait. Les séculiers, qui occupaient autant de place dans leurs communautés que les religieux, étaient, de par leur nature, liés plus directement à la vie de tous les jours. De plus, aucun ordre religieux en particulier n’eut de part prépondérante dans la croissance des Acadiens comme peuple. Dès les débuts, grâce à leurs relations avec les Amérindiens, les Acadiens avaient été mis en contact avec les missionnaires jésuites, tandis que dans les établissements mêmes c'était l’influence des capucins ou des récollets (deux branches issues des franciscains) qui se faisait surtout sentir. Cette double présence des jésuites et des récollets ou des capucins explique l’existence parmi les Acadiens de plus d’une conception du catholicisme. À la toute fin du xviie siècle, on envoya des prêtres du séminaire montréalais de Saint-Sulpice aussi bien que de France. Cette diversité d’expérience dans un domaine non négligeable de la vie communautaire constitue un autre facteur dans la formation de la spécificité acadienne.

Le catholicisme des Acadiens, cela est évident, était beaucoup moins autoritaire que celui de la Nouvelle-France. De même, pendant l’âge d’or, les volontés politiques de la Grande-Bretagne, du moins dans la conscience des Acadiens, n’étaient que des velléités. Même pendant la guerre de la Succession d’Autriche, la société acadienne ne changea rien à l’essentiel de sa vie indépendante. Cela tenait en partie à ce que la transformation de Port-Royal en Annapolis Royal, en 1714, avait contribué à déplacer le centre de la société acadienne, tant d’un point de vue psychologique qu’en termes de densité de population, vers les villages de Beaubassin, des Mines et de Grand-Pré, loin des fonctionnaires et du gouverneur. Avec les années, la croissance de la population acadienne provoqua un mouvement de colonisation dans des régions encore plus éloignées, la population se dispersant dans des établissements situés le long du littoral du Nouveau-Brunswick actuel et traversant même sur l’île Saint-Jean. Si les Acadiens étaient censés être des sujets de la couronne britannique, leurs contacts avec ses représentants, militaires ou civils, se faisaient au petit bonheur, par intermittence et rarement de façon telle qu’ils fussent impressionnés par la puissance britannique. La garnison de la colonie fut toujours sous-approvisionnée pendant la première moitié du xviiie siècle et souvent harcelée par les Amérindiens. Bien que les disputes entre les Acadiens au sujet de la propriété des terres aient commencé à être soumises en assez grand nombre aux autorités d’Annapolis Royal, plusieurs villageois préféraient voir ces questions réglées par les prêtres, à l’occasion de leurs visites. Pour les habitants de la colonie, le gouvernement britannique était une « autorité fantôme », dans la même mesure que l’avait été, pour les générations précédentes, l’autorité française.

Si cet âge d’or se termina en même temps que la guerre de la Succession d’Autriche, cela ne changea pas notablement l’aspect essentiellement pacifique de cette période pour les Acadiens. Les hostilités des années 1740 [V. François Du Pont Duvivier ; Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay] n’eurent guère d’autre conséquence sur les Acadiens que de leur laisser croire qu’ils avaient réussi à faire reconnaître, tant par les Français que par les Britanniques, et sans qu’il leur en coûtât beaucoup, leur politique de neutralité. Ironie du sort, la fin de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne en 1748 marqua véritablement la fin de la paix pour les Acadiens. Les traités signés cette année-là indiquent un intérêt renouvelé de la part des deux puissances pour les terres de l’Acadie. Au cours des sept années suivantes, se prépara, palpitante, une inévitable tragédie. La ligne de conduite suivie par les Acadiens avec tant de succès jusqu’en 1748 devint, après cette année, l’une des principales raisons de la déportation.

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