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WILKIE, WILLIAM, pamphlétaire et réformateur ; circa 1820.

Le passage de la guerre à la paix causa, après 1815, une dislocation de la société qui déclencha un accès d’agitation dans toute l’Amérique du Nord britannique. Le radical le mieux connu de cette époque est Robert Fleming Gourlay*, du Haut-Canada ; or, la Nouvelle-Écosse possédait son pareil en la personne de William Wilkie.

On sait peu de chose de Wilkie, soit avant qu’il eût atteint une notoriété politique, soit par la suite. Il était fils de Walter Coltheart Wilkie, capitaine au long cours de Halifax, issu des premiers colons de 1749. Au début du xixe siècle, la famille Wilkie avait atteint un rang modeste dans la société de Halifax. Walter fit partie du jury d’accusation en 1817, et l’un de ses fils, James Charles William, devint commis à la Halifax Banking Company en 1825. Quoiqu’on ne puisse en trouver aucune confirmation dans les archives de l’Église anglicane, il semble que William Wilkie soit né au milieu ou à la fin des années 1790. Il reçut ce qui, pour l’époque, était une éducation au-dessus de la moyenne et alla probablement travailler comme commis dans le bureau de comptabilité d’un marchand. Son nom n’apparaît dans aucun document, public ou privé, avant le mois d’avril 1820, date à laquelle la couronne l’accusa de diffamation pour avoir publié, sous le couvert de l’anonymat, un pamphlet intitulé : A letter to the people of Halifax, containing strictures on the conduct of the magistrates [...].

L’incursion de Wilkie dans le monde de la publication eut lieu dans un climat de faillites, de chômage, de crimes, de maigres récoltes et de forte immigration vers les États-Unis. Les habitants de la Nouvelle-Écosse, déconcertés par la disparition soudaine de la prospérité du temps de guerre, étaient prêts à écouter des soi-disant spécialistes prétendant savoir ce qui n’allait pas. Dans la presse hebdomadaire, John Young*, Thomas McCulloch* et d’autres hasardèrent des remèdes aux temps difficiles. Presque tous les critiques présentaient des commentaires dont la nuance politique était soit neutre, soit conservatrice. Parfois, cependant, s’insinuait un commentaire radical. Ce fut particulièrement vrai du pamphlet que Wilkie avait écrit.

Son épître de 21 pages, imprimée apparemment par Anthony Henry Holland*, propriétaire de l’Acadian Recorder, se concentra sur les prétendues carences des autorités municipales non élues de Halifax. Aux yeux de Wilkie, la principale faute des édiles provenait de ce qu’ils avaient autorisé une augmentation des taxes municipales de 85 p. cent entre 1817 et 1819. Cette forte hausse, due surtout à l’assistance sociale de plus en plus coûteuse, Wilkie l’imputa à l’extravagance et à la corruption. Il soutenait que les autorités municipales touchaient des revenus excessifs, demandaient des honoraires exorbitants, permettaient au shérif d’extorquer de l’argent aux débiteurs emprisonnés, exploitaient les résidents de l’hospice pour leur bénéfice personnel, exemptaient d’impôts leurs amis et refusaient de présenter les comptes justificatifs des dépenses publiques. L’accusation, dont au moins une partie semble fondée, atteignit son point culminant par cette remarque exaltée : « Nous sommes gouvernés par une bande d’idiots dont nous ne pouvons attendre nul remède, sinon dans le poison, nul soulagement, sinon dans la mort. »

Une fois réglé le compte des magistrats, Wilkie se mit à dénoncer presque tous les autres membres de l’autorité établie. Les tribunaux se firent critiquer parce que leurs honoraires élevés privaient de recours en justice les petits hommes d’affaires désireux de recouvrer les dettes. En outre, l’application des lois contre le vol était si relâchée que cela mettait en danger la propriété. Le Conseil de la Nouvelle-Écosse, dominé par l’élite opulente de Halifax, fut condamné pour avoir bloqué un projet de loi sur les banques, maintenant ainsi la rareté du crédit disponible dans la province. L’Assemblée se fit également attaquer pour ne pas avoir effectué une refonte de la carte électorale, de même que pour avoir décidé d’augmenter l’indemnité de session de ses membres. La nature de ces griefs où l’accent est mis sur la situation critique des petits propriétaires semble indiquer que Wilkie appartenait à la classe des boutiquiers de la société de Halifax et qu’il s’identifiait à elle.

Le pamphlet de Wilkie aurait pu ne pas être remarqué si le langage avait été moins violent ou si le rang social de l’auteur avait été plus élevé. Dans les circonstances, Wilkie souleva la colère et la paranoïa des principaux membres de l’establishment, qui se vengèrent en exerçant des poursuites contre lui, le faisant passer en justice devant la Cour suprême en avril 1820. Il demanda le droit, qui lui fut accordé, d’assurer sa propre défense ; le procureur de la couronne était Samuel George William Archibald*, conseiller du roi et membre de la chambre d’Assemblée. Loin de se montrer évasif ou respectueux, Wilkie « avoua être l’auteur de l’écrit diffamatoire et se mit à répéter son contenu et à le commenter en des termes tellement plus injurieux que le langage du pamphlet lui-même que cela ôtait à tout esprit impartial le moindre doute qu’il était coupable ». Après une délibération qui ne dura que cinq minutes, le jury rendit un verdict de culpabilité. Le tribunal condamna alors Wilkie à deux ans de gros travaux à l’hospice local. En un geste de clémence, le juge en chef Sampson Salter Blowers* déclara que la durée de la peine serait réduite de moitié si Wilkie observait une bonne conduite.

L’affaire avait intéressé un large public, et un contemporain fit remarquer plus tard que « la sympathie à [l’]égard [de Wilkie] était très répandue dans la ville tout entière ». La presse reçut des lettres de menace anonymes, mais personne n’osa intercéder ouvertement en sa faveur. Les journaux de Halifax, y compris l’Acadian Recorder de Holland, l’accusèrent d’être un « jeune homme fou et malavisé » qui méritait bien ce qui lui arrivait. Nul ne désirait, apparemment, être associé publiquement à des manifestations d’« esprit licencieux ».

Autant qu’on sache, William Wilkie purgea une partie de sa peine à l’hospice, puis il disparut ; probablement immigra-t-il aux États-Unis. Il semble que la société de Halifax l’ait oublié. Les réformateurs des années 1830, comme Joseph Howe*, ne citèrent jamais son nom lorsqu’ils critiquèrent l’oligarchie de la Nouvelle-Écosse. La carrière politique avortée de Wilkie préfigurait toutefois une bonne partie de ce qui allait suivre lors de la campagne menée pour l’obtention d’un gouvernement responsable ; cette carrière suggérait aussi qu’une protestation, lorsqu’elle serait de vaste envergure, ne se concentrerait pas chez les très pauvres mais plutôt au sein de la petite bourgeoisie urbaine.

David A. Sutherland

William Wilkie est l’auteur de A letter to the people of Halifax, containing strictures on the conduct of the magistrates with regard to the police office, Court of Quarter Session, work house, poor house, jail, &c ; also, strictures on the court of commissioners, Supreme Court, &c. ; also, strictures on his majesty’s Council and House of Assembly, bank bill, militia, issuing tickets for [seats], Digby election, raising the pay, &c. &c, by a Nova Scotian ([Halifax], 1820).

PANS, RG 34312, P, 89. [George Ramsay], comte de Dalhousie, The Dalhousie journals, Marjorie Whitelaw, édit. ([Toronto], 1978).— Acadian Recorder, 2 mars 1816, 18 sept., 30 oct., 6 nov. 1819, 22 avril 1820.— Free Press (Halifax), 21 sept., 14 déc. 1819.— Nova Scotia Royal Gazette, 19 avril 1820.— Weekly Chronicle (Halifax), 21 avril 1820. Akins, Hist. of Halifax City. W. M. Brown, « Recollections of old Halifax », N.S. Hist. Soc., Coll., 13 (1908) : 79. G. V. V. Nicholls, « A forerunner of Joseph Howe », CHR, 8 (1927) : 224232.

Bibliographie générale

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David A. Sutherland, « WILKIE, WILLIAM », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/wilkie_william_5F.html.

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Auteur de l'article:   David A. Sutherland
Titre de l'article:   WILKIE, WILLIAM
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   20 septembre 2014