DCB/DBC Mobile beta
+

CHARTIER DE LOTBINIÈRE, MICHEL, marquis de LOTBINIÈRE, officier dans les troupes de la Marine, ingénieur militaire et seigneur, né à Québec le 23 avril 1723, fils d’Eustache Chartier* de Lotbinière et de Marie-Françoise Renaud d’Avène de Desmeloizes ; il épousa, à Québec le 20 novembre 1747, Louise-Madeleine, fille de Gaspard-Joseph Chaussegros* de Léry, ingénieur du roi, et ils eurent huit enfants dont seulement deux, un fils et une fille, atteignirent l’âge adulte ; décédé à, New York le 14 octobre 1798.

Orphelin de mère dès sa naissance, Michel Chartier de Lotbinière fut, en outre, privé de la présence de son père qui embrassa la vie religieuse trois ans après le décès de sa femme. Le jeune Michel fréquente le collège des jésuites de Québec puis entre, adolescent, dans les troupes de la Marine, en qualité de cadet, rompant ainsi avec la tradition familiale de s’illustrer dans la magistrature. Enseigne en second en 1744, il participe à ce titre aux campagnes militaires d’Acadie, de 1746 à 1747, sous le commandement de Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay ; il se fait alors remarquer par son courage et ses capacités. En 1749, le commandant général de la Nouvelle-France, Roland-Michel Barrin* de La Galissonière, le nomme enseigne en pied et lui confie une mission de reconnaissance dans l’Ouest pour rassembler des renseignements d’ordre stratégique et scientifique sur le territoire entre Montréal et Michillimakinac (Mackinaw City, Michigan).

De retour en France, La Galissonière fait venir son protégé, en 1750, pour qu’il y acquiert une formation d’ingénieur et d’artilleur de la Marine. Trois ans plus tard, Chartier de Lotbinière revient au Canada avec le titre d’ingénieur ordinaire du roi et le grade de lieutenant. Il travaille à Québec à la réfection des remparts, sous les ordres de son beau-père. En 1755, le gouverneur Vaudreuil [Rigaud], son cousin, lui confie la construction du fort Carillon (Ticonderoga, New York). Promu capitaine en 1757, il se voit cependant refuser le poste d’ingénieur en chef de la Nouvelle-France qu’il avait sollicité après la mort de son beau-père en mars 1756, la cour lui préférant Nicolas Sarrebource* Maladre de Pontleroy, ingénieur des troupes régulières françaises. L’arrivée de ce dernier marque le début d’une série de déboires pour Chartier de Lotbinière : en plus de gêner son action au fort Carillon, Pontleroy et ses amis expédient à Paris des rapports l’accusant d’incompétence et de malversations. À partir de cette époque et pendant plus de 20 ans, Chartier de Lotbinière perd toute crédibilité auprès du ministère de la Marine, et la cour de France ne lui accorde plus aucune récompense ou distinction. Par contre, en 1758, Vaudreuil lui concède la seigneurie d’Alainville, située au sud-ouest du lac Champlain.

Après la victoire de Montcalm* à Carillon et jusqu’à la prise de Québec par les Britanniques, Chartier de Lotbinière demeure dans les environs de la capitale où le gouverneur l’emploie à construire des ouvrages défensifs. Il participe à la campagne de septembre 1759 à titre d’aide de camp de Vaudreuil. Au printemps de 1760, il est chargé de fortifier l’île aux Noix pour arrêter l’avance ennemie au sud, mais il doit abandonner ce poste aux troupes du général de brigade William Haviland et se replier sur Montréal. Après la capitulation, il se rend en France avec son fils Michel-Eustache-Gaspard-Alain*, laissant sa femme et sa fille, Marie-Charlotte, au pays.

La Conquête, qui a modifié les conditions d’existence des Canadiens, a particulièrement touché le groupe des seigneurs militaires de carrière. Chacun des membres de cette petite noblesse d’épée doit s’adapter à la conjoncture : Chartier de Lotbinière se distingue par l’originalité, sinon par le succès, de ses tentatives d’adaptation à la situation nouvelle. Après n’avoir rencontré que des déceptions en France, où il a essayé de poursuivre sa carrière de soldat, il reporte ses espoirs vers son pays natal. Il décide de se transformer en grand propriétaire foncier et acquiert plusieurs seigneuries dont celles de Vaudreuil, Rigaud et Saint-François-de-la-Nouvelle-Beauce, propriétés des Vaudreuil, Villechauve, ayant appartenu à Beauharnois*, et enfin celle de l’ancien intendant Hocquart, qui porte son nom, sise sur la rive sud-est du lac Champlain. Ces affaires conclues, il passe à Londres, en route vers le Canada, et y apprend que ses deux seigneuries du lac Champlain, Alainville et Hocquart, placées en territoire new-yorkais depuis la Proclamation royale du 7 octobre 1763, sont menacées d’être occupées par les habitants des régions environnantes. Il prolonge alors son séjour dans la capitale britannique pour s’en faire reconnaître la propriété par le Board of Trade, mais un an de démarches n’aboutit qu’à une vague promesse que Chartier de Lotbinière prend pour une garantie.

De 1764 à 1770, le nouveau propriétaire s’attache à mettre en valeur sa seigneurie de Vaudreuil et y fait construire sa demeure familiale, un moulin et l’église Saint-Michel (qui existe toujours). Ses revenus ne lui permettant pas de rencontrer ses obligations, particulièrement celles contractées envers les Vaudreuil, il est contraint, en 1770, de vendre à son fils sa seigneurie de Lotbinière, héritée de son père, puis, en 1771, de lui céder celles de Vaudreuil, de Rigaud et de Saint-François-de-la-Nouvelle-Beauce ; il ne conserve que la seigneurie de Villechauve, également hypothéquée. De plus, malgré de nombreuses démarches auprès du gouverneur de New York appuyées sur la promesse de Londres, il ne peut récupérer les deux seigneuries du lac Champlain. En décembre 1771, il décide de retourner dans la capitale anglaise pour y plaider sa cause une seconde fois. Dans son jugement, rendu en février 1776, le Board of Trade rejette ses prétentions sur les terres d’Alainville et lui offre en compensation de la seigneurie de Hocquart une concession de superficie égale dans la province de Québec. Chartier de Lotbinière refuse ce compromis, quitte la Grande-Bretagne et décide de ne plus être sujet britannique. Il est d’autant plus ulcéré qu’il a déjà essuyé un échec cuisant en 1774, alors qu’il s’opposait aux projets du gouverneur Guy Carleton* et se présentait comme le porte-parole des seigneurs canadiens, malgré le peu de soutien de la part de ces derniers. Invité à exprimer ses idées devant le comité de la chambre des Communes chargé d’étudier l’Acte de Québec, il avait proposé la création d’une chambre d’Assemblée formée de tous les grands propriétaires terriens, nouveaux ou anciens sujets, catholiques comme protestants, afin de rétablir la prédominance de la classe seigneuriale réduite à un rang de subalterne par le gouverneur. Il avait aussi plaidé en faveur du maintien des lois civiles et criminelles françaises et de l’emploi du français dans les affaires publiques. L’adoption de l’Acte de Québec met un terme à ses ambitions politiques au Canada et le convainc du caractère despotique du régime.

Chartier de Lotbinière se tourne alors vers la France où, sur les conseils du chevalier de Lévis, son ancien supérieur, il offre ses services au comte de Vergennes, ministre français des Affaires étrangères, qui lui confie une mission officieuse d’observateur. Chartier de Lotbinière quitte la France en juin 1776 et arrive au Massachusetts en novembre. Tout de suite, il adresse une missive au président du Congrès continental, John Hancock, auquel il se présente comme l’envoyé officieux du comte de Vergennes, malgré l’interdiction expresse du ministre de se réclamer du gouvernement français. Il passe quelque six mois à Boston où son agitation lui attire l’animosité de plusieurs citoyens. En fait, s’il souhaite l’intervention de la France en Amérique, ce n’est pas tant par sympathie pour la cause des insurgés, qui le laisse tiède malgré ce qu’il en écrit à son fils prisonnier des Américains depuis novembre 1775, mais par intérêt personnel. Dans sa perspective, la France devrait profiter du conflit pour reprendre possession de son ancienne colonie, auquel cas il pourrait se réinstaller chez lui et jouir des bonnes grâces de l’État. Il retourne en France en août 1777 pour rendre compte de sa mission, mais le ministre ne juge pas opportun de lui en confier d’autres. Malgré cela, Chartier de Lotbinière conserve ses espoirs de reconquête jusqu’en 1782, année où il adresse, à cet effet, un mémoire à Vergennes. Le traité de Versailles, en 1783, lui enlève cependant tout espoir de retour au Canada.

Chartier de Lotbinière demeure une dizaine d’années en France où il tente d’améliorer sa situation. Soutenu par Lévis, il rétablit sa réputation anciennement ternie par les accusations de Pontleroy et obtient alors la croix de Saint-Louis, une pension de 600#, portée à 1 200# en 1781, et enfin le marquisat en 1784, pour les sacrifices consentis lorsqu’il s’était allié à la cause française en 1776.

En 1787, Chartier de Lotbinière, infatigable, traverse derechef l’Atlantique pour tenter encore une fois auprès des états indépendants de recouvrer ses seigneuries d’Alainville et de Hocquart, mais c’est peine perdue, après deux ans d’efforts. Par ailleurs, dès son arrivée à New York, il avait tenté d’obtenir la permission d’aller dans son pays, mais lord Dorchester y opposa un refus catégorique. En octobre 1790 cependant, il franchit, tout simplement et sans être inquiété, la frontière, en compagnie de son fils, homme de confiance de Dorchester. Après 19 ans d’absence, il retrouve sa famille et sa seigneurie de Villechauve. Mais l’euphorie des retrouvailles est de courte durée, et il reprend le chemin de l’exil après avoir vendu Villechauve à Alexander Ellice*, le 30 juillet 1795. Pour toucher sa part de la vente, Mme Chartier de Lotbinière demande, et obtient, la séparation de biens en juin 1796.

Brouillé avec sa famille, aigri, Chartier de Lotbinière, qui s’était distingué des autres seigneurs par la hardiesse de ses prises de position contre le gouverneur Carleton, termine sa vie seul à New York. Il meurt de la fièvre jaune en octobre 1798, à l’âge de 75 ans.

F. J. Thorpe et Sylvette Nicolini-Maschino

Les sources concernant Michel Chartier de Lotbinière sont nombreuses ; on les estime à environ 2 000 folios. Les biographes sérieux seront déçus de constater les lacunes dans les journaux et la correspondance, car ces derniers projettent une image séduisante mais voilée de l’homme privé, sans révéler plus sur ses relations avec sa femme et ses enfants, desquels il vécut séparé pendant plus de 25 ans. Les papiers Lotbinière sont éparpillés dans des dépôts d’archives au Québec, dans l’état de New York et ailleurs ; heureusement, il existe des copies aux APC et, jusqu’à un certain point, aux ANQ-Q.  [f. j. t. et sn.-m.]

Certaines lettres de Michel Chartier de Lotbinière ont paru dans le BRH : Lettre du marquis de Lotbinière à John Hancock, président du Congrès, XLIX (1943) ; 114s. Lettre du marquis de Lotbinière à son fils, 190–192 ; Lettre du marquis de Lotbinière au président du Congrès, LIV (1948) : 115–118.

AMA, SHA, A1, 3 498, no 175 ; 3 499, nos 31, 83, 156.— AN, Col., B, 96, ff.96, 179 ; 105, f.181 ; C11A, 91, f.214 ; 101, ff.333, 335 ; D1, 10, f.59 ; D2C, 48, f.268 ; E, 75 (dossier Chartier de Lotbinière).— ANQ-Q, AP-G-229, E.-G.-M.-A. de Lotbinière à Nicolas Renaud d’Avène Des Méloizes ; 24 oct. 1803 ; Greffe de C.-H. Du Laurent, 15 nov. 1747.— APC, MG 18, K3.— Archives du ministère des Affaires étrangères (Paris), Corr. politique, Angleterre, 508, ff.49–54v. ; 516, ff.247–248v. ; 519, ff.440–446 ; États-Unis, 1, ff.96–98, 107–108, 255–256 ; Mémoires et doc., Angleterre, 47, ff.283–308v., 327, 339–340.— Archives privées, Henry de Lotbinière-Harwood (Vaudreuil, Québec), Acte de cession des seigneuries de Vaudreuil et de Rigaud, 14 sept. 1771.— ASQ, Polygraphie, XXX : 30 ; Séminaire, 14/7, nos 18a, 18d.— N.Y. Hist. Soc. (New York), Canada-Lotbinière, {{mss}}, Correspondence, 1746–1790 ; Journals, reports, miscellaneous papers.— PRO, CO 42/1, f.139.— American archives (Clarke et Force), 5e sér., III : 642–646, 1 079s., 1 412–1 415, 1 564.— Au sujet de la famille de Lotbinière, BRH, XXXIII (1927) : 392, 395s.— Coll. des manuscrits de Lévis (Casgrain), II : 66–72 ; VI : 38–41 ; VII : 409 ; IX : 7s., 19–21.— Docs. relating to constitutional history, 1759–1791 (Shortt et Doughty ; 1918), I : 532.— Inv. des papiers de Léry (P.-G. Roy), II : 117–132.— NYCD (O’Callaghan et Fernow), VII : 320s., 642s. ; VIII : 577–579, 669s. ; X : 746, 769.— Brunet, Les Canadiens après la Conquête, 240–242.— Sylvette Nicolini-Maschino, Michel Chartier de Lotbinière : l’action et la pensée d’un Canadien du 18e siècle (thèse de ph.{{d}}., université de Montréal, 1978).— L.-L. Paradis, Les annales de Lotbinière, 1672–1933 (Québec, 1933).— Marcel Trudel, Louis XVI, le Congrès américain et le Canada, 1774–1789 (Québec, [1949]), 15, 118.— Elizabeth Arthur, French Canadian participation in the government of Canada, 1775–1785, CHR, XXXII (1951) : 304, 306.— C.-A. de Lotbinière-Harwood, L’honorable M. E.-G.-A. Chartier de Lotbinière, BRH, XL (1934) : 73.— R.-L. Séguin, La persévérance d’un Canadien enquête d’une croix de Saint-Louis, RHAF, IX (1955–1956) : 361–375.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

F. J. Thorpe et Sylvette Nicolini-Maschino, « CHARTIER DE LOTBINIÈRE, MICHEL, marquis de LOTBINIÈRE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/chartier_de_lotbiniere_michel_4F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/chartier_de_lotbiniere_michel_4F.html
Auteur de l'article:   F. J. Thorpe et Sylvette Nicolini-Maschino
Titre de l'article:   CHARTIER DE LOTBINIÈRE, MICHEL, marquis de LOTBINIÈRE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   20 avril 2014