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WRIGLEY, GEORGE WESTON, instituteur, journaliste et réformateur social, né le 24 juin 1847 à Wrigley Corners, Haut-Canada, fils de Sylvanus Wrigley et d’Isabella Stoddard ; décédé le 14 janvier 1907 à Winnipeg.

Dans le Canada du xixe siècle, bon nombre de fils de fermier brillants et ambitieux trouvèrent dans l’enseignement la possibilité d’échapper aux durs travaux, d’élargir leurs horizons et d’entrer par la suite dans une carrière plus prometteuse. Ce fut certainement le cas de George Weston Wrigley. Né et élevé à la ferme paternelle, près de Galt (Cambridge), il fit ses études dans des écoles de la région. Il enseigna ensuite dans les comtés de Brant et de Waterloo, puis fut directeur d’école à London et à Wallaceburg, mais ses ambitions le portaient de plus en plus vers les affaires publiques.

Attiré par le journalisme au début des années 1880, Wrigley exerça d’abord tout naturellement ses talents dans le secteur de l’éducation. Ses intérêts ne tardèrent pas toutefois à se diversifier et, au milieu de la décennie, il devint rédacteur en chef du Valley Record de Wallaceburg puis du Record de Drumbo. En 1886, il fonda, à St Thomas, le Canada Labour Courier : ce fut la première manifestation du radicalisme politico-social qui allait caractériser sa vie.

À la fin des années 1880, une nouvelle organisation ouvrière, les Chevaliers du Travail, essaimait dans les petits et grands centres industriels de l’Ontario et du Québec. Dès ses débuts, le Canada Labour Courier s’y associa. Fondée à Philadelphie en 1869, l’organisation comptait, dès les années 1880, plus de 250 assemblées ouvrières disséminées dans 83 villes et villages ontariens. Méliorisme chrétien, opposition aux monopoles, réformisme ouvrier, doctrine économique de Henry George et principes du mouvement coopératif, tels étaient les éléments de son idéologie. Selon elle, pour prévenir « la paupérisation et la dégradation irrémédiable des masses laborieuses » il fallait « organiser, éduquer et guider » le pouvoir des travailleurs. Même si l’organisation refusait de se transformer en parti, ses actions et ses buts étaient aussi souvent politiques, voire utopistes, que fidèles à la conception classique du syndicalisme ouvrier. Les Chevaliers du Travail se montraient plus radicaux dans leur quête de la fraternité humaine, et plus conservateurs par leur réticence à recourir à la grève, que les syndicats affiliés à l’American Federation of Labor, qui en vint à dominer l’organisation ouvrière à la fois aux États-Unis et au Canada.

Lorsqu’il fonda son journal à St Thomas, Wrigley ne soutenait peut-être pas sans réserve les objectifs des Chevaliers du Travail, car par la suite, il reconnut avoir parié sur la réussite future de l’organisation. Toutefois, le journal fit faillite en juin 1887, avant même l’effondrement des Chevaliers du Travail au début des années 1890, les lecteurs étant incapables ou refusant de régler leur abonnement. Bien sûr, le Canada Labour Courier avait été une affaire commerciale, mais le genre d’éducation chrétienne que Wrigley avait reçue (ses parents étaient presbytériens, mais il se tourna vers une foi plus libérale, inspirée du Social Gospel) l’avait sans aucun doute rendu sensible aux souffrances que le capitalisme industriel, alors en pleine émergence, infligeait aux ouvriers. Plus tard, il allait rappeler que sa brève alliance avec les Chevaliers du Travail avait orienté toute sa carrière. « Mon expérience à St Thomas, écrivit-il en 1896 au moment de l’échec d’une autre tentative de journalisme radical, [...] m’a été de quelque utilité ; car c’est là que j’ai compris que les conditions de la vie étaient telles que beaucoup subissaient l’injustice, alors qu’un petit nombre était en mesure d’accaparer des quantités énormes d’argent, de biens et de terres. » Pour enrayer l’injustice et instaurer un ordre social véritablement humain, il n’y avait pas d’autre voie que de réunir, dans une action politique commune, les travailleurs des champs et les travailleurs des usines, « qui [étaient] [...] partout des alliés naturels ». Tel était le but auquel Wrigley allait consacrer le reste de son existence.

Son objectif était donc clair dès les années 1890, mais les moyens de l’atteindre demeuraient vagues. Dans l’infatigable combat qu’il menait pour semer les graines de la réforme parmi les ouvriers et les agriculteurs, Wrigley pouvait compter sur la loyauté de sa femme, Sarah, figure éminente de l’Union chrétienne de tempérance des femmes, et de ses trois fils, S. Edward, Cliffe et George Weston. Il s’associa à de nombreux groupes de réforme, tant à titre d’organisateur que d’orateur. Toutefois, sa véritable vocation était le journalisme. Il gagnait sa vie en collaborant à des journaux à grand tirage : le London Advertiser, le Globe et le Daily Mail and Empire de Toronto. Il écrivait aussi dans des périodiques comme le Templar de Hamilton, qui prônait la tempérance. Mais il se signala surtout en dirigeant le Canada Farmers’ Sun, qu’il fonda à London en 1892 pour appuyer un mouvement rural de protestation de plus en plus actif.

À la fin des années 1880, la chute des prix des produits de la ferme et l’augmentation de la dette agricole suscitèrent l’apparition d’une nouvelle organisation dans le paysage rural de la province. Les Patrons of Industry, comme l’organisation qui les avait précédés, la Grange, avaient été fondés aux États-Unis, mais ils ne tardèrent pas à gagner des adeptes dans le sud-ouest de l’Ontario. En février 1890, les associations de dix comtés se réunirent à Sarnia pour fonder la Grand Association of Patrons of Industry of the Province of Ontario, qui fit immédiatement le nécessaire pour se désaffilier de l’organisation mère, aux États-Unis. Dès 1891, les Patrons de l’Ontario avaient défini un programme de réformes, élu Caleb Alvord Mallory* à la présidence générale et noué des relations avec les organisations de Patrons en voie de formation au Manitoba et au Québec. Par la suite, ils allaient entretenir aussi des liens avec les Maritimes. C’est en Ontario qu’ils connurent l’essor le plus spectaculaire : en 1892 seulement, quelque 600 loges virent le jour.

Les Patrons of Industry, contrairement à la Grange, se fixèrent tout de suite des objectifs politiques, mais assez paradoxalement, ils refusaient de devenir un parti. Au début, ils escomptaient convertir à leur doctrine l’un des partis existants, voire les deux. Une fois qu’ils eurent compris que leurs chances de ce côté étaient minces, ils tentèrent de faire élire des candidats fermiers qui, espéraient-ils, seraient assez nombreux pour commander l’équilibre des partis. Sans être extrémiste, ni même radical, leur programme allait bien plus loin que ce que les conservateurs et les libéraux pouvaient accepter. Les Patrons of Industry réclamaient la réduction des dépenses gouvernementales, la diminution de la bureaucratie et la simplification de l’appareil judiciaire, la réforme du régime électoral et l’abolition du Sénat, l’élimination des subventions aux compagnies de chemins de fer et une réforme tarifaire qui instaurerait « sur des bases justes et équitables la réciprocité commerciale entre le Canada et le monde ». À ces revendications essentiellement libérales s’en ajoutait une autre, manifestement destinée à plaire à la classe ouvrière des villes. L’article 10 proposait « des lois [qui] protéger[aient] efficacement la main-d’œuvre, et les produits du travail, contre les consortiums et monopoles qui augment[aient] indûment le prix des articles produits par ces consortiums et monopoles ».

La croissance fulgurante de l’organisation des Patrons of Industry, au début des années 1890, fournit à George Wrigley l’occasion de retourner au journalisme radical et de promouvoir une alliance entre ouvriers de la terre et ouvriers d’usine. Au printemps de 1892, il lança le Canada Farmers’ Sun qui, tout de suite, noua des liens solides avec les Patrons. Wrigley devint membre de l’organisation qui, de son côté, contribuait aux frais d’exploitation du journal. En 1893, il accepta de consacrer « en tout trois pages à de la matière portant exclusivement sur les Patrons et à un choix d’extraits de Press and People afin que [les] membres [de l’organisation] soient au courant des propos tenus par les hommes que l’on reconna[issait] comme des leaders d’opinion dans les diverses branches du mouvement de réforme sociale ». Deux ans plus tard, les Patrons of Industry devinrent propriétaires de la moitié du Sun, qui comptait alors 30 000 abonnés. En mai 1894, les bureaux de la rédaction emménagèrent dans l’édifice de l’Evening Star, à Toronto, dans des locaux loués. De ce point stratégique, Wrigley put jouer un rôle central aussi bien dans la conception de la tactique des Patrons que dans la diffusion des doctrines agrariennes et d’un choix éclectique de ses diverses idées réformistes.

Sous la direction de Wrigley, le Sun consacra régulièrement une attention minutieuse aux divers aspects du programme des Patrons. Toutefois, il donna autant sinon plus de place à la description et à la discussion du vaste éventail de plans de réforme que proposaient alors des censeurs de tout poil. Même si Wrigley proposait des solutions originales aux divers maux sociaux, il ouvrait ses pages à bon nombre de gens qui ne privilégiaient pas les mêmes. John Wilson Bengough* du Grip lui apportait des caricatures en faveur de l’impôt unique ; Thomas Phillips Thompson* attaquait le capitalisme et défendait le socialisme d’Edward Bellamy ; Alexander Whyte Wright*, depuis longtemps partisan de l’inflation fiduciaire grâce aux beaverbacks, parlait de réforme monétaire ; Marie Joussaye* exposait les buts de la Working Women’s Protective Association de Toronto ; un ministre radical de l’Église d’Angleterre, le révérend Charles Harper Shortt, faisait voir les similitudes entre christianisme et socialisme. Et encore, cette liste n’est pas exhaustive : des arguments en faveur de la prohibition, du droit d’initiative et du référendum, du mouvement ouvrier et du suffrage féminin paraissaient aux côtés des réimpressions de la déclaration de principes des Chevaliers du Travail, du programme adopté à Omaha par le People’s Party of the United States of America et des revendications de la Social Democratic Federation de Grande-Bretagne.

Même si le Sun débattait rarement les questions religieuses dans une perspective théologique ou confessionnelle – les Patrons of Industry savaient à quel point les différends religieux pouvaient diviser –, Wrigley et ses collaborateurs partageaient presque tous la conviction que la valeur du christianisme tenait à son application pratique, sociale. En fait, Wrigley ne doutait pas que bon nombre d’assemblées de fidèles étaient insatisfaites des pasteurs qui consacraient leurs sermons à des exposés de « pure doctrine » et n’appliquaient pas leurs enseignements aux « maux contemporains ». Les prédicateurs qui avaient du succès étaient ceux qui faisaient le contraire. « Et [...] s’il prononce des sermons brefs, concluait Wrigley dans un parfait résumé du Social Gospel, il peut invoquer pour cela l’autorité du grand exemple de la religion chrétienne. Le sermon le plus divin qui ait jamais été prononcé est le Sermon sur la montagne. Il n’était pas long. »

Pour Wrigley et pour un grand nombre des réformateurs qui collaboraient au Sun, la nouvelle société industrielle était immorale et injuste ; selon les critères éthiques du Sermon sur la montagne, elle était tout à fait déficiente. L’agriculture, que les Patrons of Industry et beaucoup d’autres réformateurs considéraient comme la pierre angulaire de la société juste – la source des « deux grands biens essentiels de la vie », proclamait le programme des Patrons, « la nourriture et le vêtement » – l’agriculture, donc, était particulièrement menacée par les monopoles, car ils imposaient des prix honteusement élevés aux consommateurs et en payaient de misérables aux producteurs. Et, tandis que les monopoles étouffaient la concurrence intérieure, le tarif protecteur éliminait toute concurrence étrangère. En conséquence, affirmait Wrigley, le Canada était devenu le jouet des « gros intérêts ». « Quand la loi de la Confédération a été adoptée, disait-il, le Canada était censé être doté d’une bonne forme de gouvernement, c’est-à-dire un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. Or, nous avons un gouvernement du peuple, par les représentants, pour les classes qui peuvent tirer les ficelles. » La puissante rhétorique populiste s’accommodait bien des raccourcis historiques.

Wrigley, de même que les dirigeants des Patrons of Industry, estimait que seule une coalition politique d’organisations agricoles et d’organisations ouvrières pouvait arracher le gouvernement aux griffes des gros intérêts. En 1893, à la deuxième assemblée annuelle de la Patrons’ Grand Association, le frère Wrigley soumit une proposition en faveur de l’action politique directe. L’assemblée l’adopta mais laissa aux associations locales le soin de prendre une décision définitive quant à la nomination des candidats des Patrons. Wrigley joua aussi un rôle capital dans les négociations que les Patrons menèrent à compter de 1893 avec le Congrès des métiers et du travail du Canada en vue de forger une coalition qui allait déboucher sur une action politique commune. Les discussions se tinrent principalement à Toronto, non seulement parce que le siège social des Patrons s’y trouvait, mais aussi parce que, dans cette ville, plusieurs radicaux urbains, surtout Thomas Phillips Thompson, jouissaient d’une grande influence sur le Trades and Labor Council. Cependant, Toronto ne fut pas le seul centre où les leaders des fermiers et des ouvriers collaborèrent. À Cornwall par exemple, certaines personnes étaient à la fois membres des Patrons of Industry et du Trades and Labor Council de la ville.

Wrigley ne doutait pas que les intérêts des fermiers et des travailleurs de l’industrie se rejoignaient. En août 1892, en parlant de la terrible grève de Homestead, en Pennsylvanie, il écrivait : « Quand le capital trouve une victime, il regarde tomber l’ennemi avec un plaisir mauvais et s’empresse de lancer son filet sur la tête de nouvelles victimes. Quand les ouvriers subissent la défaite, les fermiers doivent tomber eux aussi et partager leur sort. » Cela étant, il était logique que les victimes des monopoles s’allient. Après tout, le bon droit se trouvait du côté des gens ordinaires, non seulement parce qu’ils formaient la majorité, mais aussi parce qu’ils étaient les producteurs primaires. Wrigley résuma ainsi la raison d’être de son projet populiste dans un éditorial du 22 mai 1895 : « Le peuple a besoin d’un nouveau parti [qui ne serait] pas uni par le goût du lucre, ne se bousculer[ait] pas pour grappiller des places, ne se démèner[ait] pas simplement pour engraisser ceux qui intriguent en haut lieu, mais un parti fait d’hommes indépendants, issus de chez les fermiers et les intérêts industriels du pays, qui créent la richesse, mettent en valeur les ressources et supportent le poids de la taxation. »

Les négociations entre les fermiers et le mouvement ouvrier s’intensifièrent après les élections ontariennes de 1894, où les Patrons of Industry firent élire pas moins de 16 députés. « Aujourd’hui, le patronisme est la plus grande force au pays », s’écria Wrigley... un peu prématurément. Pendant la campagne, les syndicalistes et les réformateurs sociaux avaient appuyé les candidats fermiers, et plusieurs leaders ouvriers, tout en assistant à la débandade des Chevaliers du Travail, s’étaient réfugiés dans le giron des Patrons of Industry.

En fait, le scrutin ontarien n’annonçait pas un printemps de réformes ; il marquait plutôt les derniers jours de l’été. Sous la direction inefficace de Joseph Langford Haycock, les Patrons of Industry ne réussirent jamais à trouver leur équilibre en politique parlementaire. Au moment même où le mouvement se préparait aux élections fédérales de 1896, les dissensions internes atteignirent leur paroxysme. La méfiance régnait entre les anciens libéraux comme le président général Caleb Alvord Mallory et les anciens conservateurs comme le trésorier général L. A. Welch. Cette méfiance se répercutait souvent au niveau local, sapant les énergies et l’enthousiasme des membres. Convaincu que Mallory complotait de faire passer les Patrons of Industry dans le camp de Wilfrid Laurier*, Welch donna son appui à sir Charles Tupper* et aux conservateurs. Pour les Patrons, ce fut la débâcle : ils firent élire seulement trois députés.

Surtout du point de vue d’un réformateur radical comme Wrigley, le problème venait en partie de ce que la coalition entre les fermiers et les ouvriers n’avait jamais réussi. À l’exception des vagues promesses de l’article 10, le programme des Patrons of Industry n’avait guère de quoi attirer les ouvriers. On tenta bien de l’élargir en y ajoutant le droit d’initiative et le référendum (Wrigley y tenait particulièrement), le scrutin cumulatif, le suffrage féminin et la prohibition, mais sans succès. Les « réformateurs ouvriers » comme Alexander Whyte Wright en sortirent désillusionnés, et George Wrigley furieux. En fait, l’idéologie du Sun et le leadership des Patrons of Industry avaient eu peu d’effet chez les fermiers de l’Ontario, pour qui les grands problèmes étaient le prix des produits agricoles, la mécanisation, la rareté de la main-d’œuvre, les taux hypothécaires et le tarif. Les sermons de Wrigley ne les avaient pas amenés à se radicaliser et n’avaient même pas persuadé la majorité d’entre eux de retirer leur allégeance aux partis traditionnels.

Le Sun était tellement lié aux Patrons of Industry qu’il était quasi inévitable que le déclin du mouvement provoque le départ de Wrigley. Les coffres du Sun étaient vides et le nombre de lecteurs s’amenuisait lorsque Goldwin Smith devint propriétaire du journal en avril 1896. Contrairement à Wrigley, il ne croyait nullement aux panacées réformatrices de la fin du xixe siècle. Pour lui, le libre-échange, la réduction des dépenses gouvernementales et l’économie de marché constituaient des solutions aussi valables pour le Canada de la fin du siècle que lorsqu’elles lui avaient été révélées comme les lois naturelles de l’Angleterre du milieu de l’époque victorienne. Wrigley perdit sa place de rédacteur en chef et devint simple correspondant. En même temps, il continuait à travailler pour ce qu’il restait de l’organisation des Patrons of Industry. Sa grande époque de régénérateur social était révolue. Au début de 1898, il n’était même plus correspondant du Sun de Smith – triste conclusion pour cet homme qui avait fondé, et dirigé ce journal avec tant de panache durant quatre trop brèves années.

Déçu, certes, Wrigley demeurait optimiste et combatif. Dès la fin de 1897, il avait rassemblé ses amis autour de lui et institué un autre organe de réforme. Le Citizen and Country, qui publiait une feuille qui survivait tant bien que mal depuis les années 1870, Social Justice, s’inscrivait davantage dans la foulée du Brotherhood Era que dans celle du Canada Farmers’ Sun. Le Brotherhood Era était un journal que Wrigley avait publié et inséré aussi en supplément dans le Sun pendant une courte période en 1895–1896. Il s’adressait au lectorat urbain et parlait surtout de l’injustice sociale du capitalisme industriel. Ce furent les thèmes du Brotherhood Era qui dominèrent les pages du Citizen and Country : impôt unique, nationalisation des terres, égalité du suffrage, journée de huit heures, opposition au militarisme, y compris à la participation du Canada à la guerre des Boers. Au cœur de la pensée de Wrigley se trouvait ce qu’il appelait le socialisme chrétien. Bien que les petits cercles de socialistes laïques qui commençaient à se former au Canada à la fin du {{xix}}e siècle l’aient parfois critiqué, Wrigley parlait probablement au nom de bien des groupes de réforme quand il définit sa position, le 11 mars 1899, dans un éditorial du Citizen and Country. « La multitude des réformateurs sociaux du Canada, affirmait-il, [...] sont des hommes et des femmes qui croient que l’Église elle-même a été le premier corps socialiste, que son Chef et Fondateur a été le premier socialiste, que c’est de Lui que nous, réformateurs sociaux, recevons notre inspiration, et que nous ne pouvons pas être de vrais socialistes si nous ne reconnaissons pas Ses enseignements et n’obéissons pas aux lois de la Fraternité qu’Il nous a léguées. » Pour Wrigley et pour ceux qui pensaient comme lui, le christianisme était une recette de rédemption sociale.

Tout en écrivant, Wrigley organisait des groupes de réforme sociale, et surtout des cercles Social Progress, émanations de la Canadian Direct Legislation League. Pendant l’été de 1899, il traversa les Prairies et se rendit jusqu’en Colombie-Britannique ; le vif intérêt que la réforme sociale suscitait dans l’Ouest le frappa. Comme les Torontois retiraient progressivement leur appui au Citizen and Country, les Wrigley décidèrent de s’installer là-bas. Leur fils, George Weston, qui avait appris à défendre la cause de la réforme en travaillant au Sun, avait graduellement remplacé son père au Citizen and Country, et il fit de même au Canadian Socialist, qu’ils publièrent à Vancouver pendant une brève période. En septembre 1902, Wrigley se rendit à l’île de Vancouver et participa par la suite à la mise sur pied de l’American Labor Union ; il passa du Canadian Socialist à un journal militant qui le remplaça, le Western Socialist, qui devint ensuite le Western Clarion.

En 1904, George Wrigley subit plusieurs graves attaques d’apoplexie. En septembre 1905, la famille s’installa à Winnipeg, où l’un des fils, S. Edward, se lança en affaires. Épuisante et ingrate, la vie de réformateur avait miné George Wrigley tant physiquement que financièrement. Il mourut le 14 janvier 1907 ; la levée du corps eut lieu dans sa maison de Winnipeg.

George Weston Wrigley mena une existence semblable à celle de bien des réformateurs qui virent le Canada passer de l’état de société rurale à celui de société urbaine et industrielle. Touché par les injustices et les inégalités qui accompagnaient cette transition, il traduisit les valeurs religieuses de sa jeunesse en un message de réforme parfois vague, mais toujours généreux. Il était convaincu de la nécessité de christianiser l’ordre social et passa sa vie à propager une vision du Canada dans laquelle fermiers et ouvriers s’uniraient pour chasser du temple monopoleurs et financiers. Jusqu’à la fin, et malgré son échec, son irrépressible quête de régénération sociale s’appuya sur la conviction que « les travailleurs de la terre et les travailleurs d’usine [étaient] en parfaite harmonie ».

Ramsay Cook

AN, MG 28, I 44, 1–5 (consultation limitée) ; MG 29, A15.— QUA, W. D. Gregory papers.— Canada Farmers’ Sun (London, Ontario ; Toronto), 1892–1896.— Citizen and Country (Toronto), 1897–1899.— Winnipeg Tribune, 15 janv. 1907 : 10.— Western Clarion (Vancouver), 1903–1907.— Ramsay Cook, « Tillers and toilers : the rise and fall of populism in Canada in the 1890s », SHC Communications hist., 1984 : 5–20.— R. G. Hann, Some historical perspectives on Canadian agrarian political movements : the Ontario origins of agrarian criticism of Canadian industrial society (Toronto, [1972 ?]).— G. S. Kealey et Palmer, Dreaming of what might be.— D. A. Lawr, « The development of Ontario farming, 1870–1914 : patterns of growth and change », OH, 64 (1972) : 239–251.— C. A. Mallory, « The Patrons of Industry order », Canada, an encyclopœdia (Hopkins), 5 : 100–105.— Ontario, Bureau of Industries, Annual report (Toronto), 1897 : 95–103.— Patrons of Industry, Grand Assoc. of Ontario, Hand-book introducing facts and figures in support of the Patron platform and principles (Toronto, 1895) ; Minutes of the annual meeting (Strathroy, Ontario), 1893–1895.— S. E. D. Shortt, « Social change and political crisis in rural Ontario : the Patrons of Industry, 1889–1896 », Oliver Mowat’s Ontario : papers presented to the Oliver Mowat colloquium, Queen’s University, November 25–26, 1970, Donald Swain son, édit. (Toronto, 1972), 211–235.— J. D. Smart, « The Patrons of Industry in Ontario » (thèse de m.a., Carleton Univ., Ottawa, 1969).— Ron Verzuh, Radical rag : the pioneer labour press in Canada (Ottawa, 1988).— L. A. Wood, A history of farmers’ movements in Canada (Toronto, 1924 ; réimpr., introd. de F. J. K. Griezic, Toronto et Buffalo, N.Y., 1975).

Bibliographie générale

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Ramsay Cook, « WRIGLEY, GEORGE WESTON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 juill. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/wrigley_george_weston_13F.html.

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Auteur de l'article:   Ramsay Cook
Titre de l'article:   WRIGLEY, GEORGE WESTON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   22 juillet 2014