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GARNEAU, PIERRE, homme d’affaires et homme politique, né le 8 mai 1823 à Cap-Santé, Bas-Canada, fils de François-Xavier Garneau, forgeron, et de Julie-Henriette Gignac ; le 15 septembre 1857, il épousa à Québec Charlotte-Louise-Cécile Burroughs, et ils eurent trois enfants ; décédé le 23 juin 1905 à Québec et inhumé le 27 au cimetière Notre-Dame de Belmont, à Sainte-Foy.

Après de courtes études à Cap-Santé, Pierre Carneau part pour Québec en 1839 et s’engage à titre de commis chez Germain Roberge, commerçant d’articles de nouveautés, rue Saint-Jean. Il continue son apprentissage chez Hippolyte Gaudry (1840–1841), Pelletier et Fréchette (1842–1843) et Pierre Boisseau (1844–1847). Il quitte cette firme avec Cirice Têtu en 1847 pour devenir un des premiers commis dans le magasin de nouveautés de Cirice et Laurent Têtu, rue Saint-Jean. Il laisse les Têtu l’année suivante en vue de s’associer à Louis-Eugène Dorion, toujours dans le même secteur d’activité. Sa carrière subit alors un contretemps sérieux après qu’il est gravement blessé à la tête par une pierre détachée d’une fenêtre. C’est en 1851 qu’il reprend ses activités comme associé des Têtu dans la firme L. et C. Têtu et Compagnie. Le commerce, maintenant situé à la basse ville, a pris de l’expansion. À la fois détaillants et grossistes, les Têtu approvisionnent aussi des marchands ruraux. L’année suivante, la firme abandonne ses activités de détail, se fait l’un des plus grands importateurs de la ville, réalise des profits importants et construit des entrepôts qui renferment un éventail étendu de produits. Garneau est responsable en particulier des achats à l’étranger et il se rend fréquemment en Europe. Malgré quelques mauvaises créances, la firme poursuit une croissance continue dans les année 1850. Laurent Têtu se retire des affaires à la fin de 1860, laissant Cirice Têtu et Pierre Garneau poursuivre leurs activités sous la raison sociale de Têtu et Garneau. Avec un chiffre d’affaires annuel d’au moins 150 000 $, l’entreprise croît rapidement dans les années suivantes. Elle exploite même des concessions forestières aux Escoumins et exporte du bois en Grande-Bretagne.

En 1870, la société Têtu et Garneau est dissoute. Garneau demeure en affaires avec son frère Joseph-Prudent comme associé, dans la firme P. Garneau et Frère, jusqu’en 1878, même si Joseph-Prudent doit être interné en 1874. Le chiffre des ventes annuel atteint environ 500 000 $ en 1875. À partir de 1878, Garneau est seul dans la société P. Garneau et Frère puis, en 1882, la firme devient la P. Garneau, Fils et Compagnie avec en guise de nouveaux associés son fils Édouard-Burroughs* et son frère François-Xavier.

Relativement à l’aise dans une société commerciale bien établie, Garneau s’engage dans des entreprises d’intérêt général pour le milieu des affaires, en particulier dans la Compagnie des steamers de Québec et des ports du golfe à partir de 1866, qui devient en 1880 la Compagnie des steamers de Québec. En 1869, il s’intéresse à la Compagnie du chemin à lisses de Québec à Gosford. Il entreprend également une carrière dans l’administration municipale à Québec en 1870. Élu échevin du quartier Saint-Pierre, il se voit propulsé immédiatement à la mairie, fonction qu’il remplit pendant quatre ans, soit du 2 mai 1870 [V. Adolphe Tourangeau*] au 4 mai 1874, après une réélection en 1872.

Garneau fait le saut en politique provinciale en 1873, année où on l’élit sans concurrent député conservateur de la circonscription de Québec, en remplacement de Pierre-Joseph-Olivier Chauveau*. Dès l’année suivante, il accède au Conseil exécutif en tant que commissaire de l’Agriculture et des Travaux publics. Son entrée dans le cabinet de Charles-Eugène Boucher* de Boucherville, dans la foulée du scandale des Tanneries [V. Louis Archambeault*], paraît attribuable en grande partie à l’appui d’Hector-Louis Langevin et à une réputation de rigueur et d’honnêteté. Il se voit donc confier la responsabilité de l’agriculture, de la colonisation, de l’immigration, des travaux publics et des chemins de fer. Malgré son manque d’expérience, il se révèle un administrateur prudent et efficace qui s’intéresse tout particulièrement aux chemins de fer, surtout aux projets de lignes vers le lac Saint-Jean, les Cantons-de-l’Est et la rive nord du Saint-Laurent. Il se montre favorable à la prise en charge par le gouvernement provincial de la Compagnie du chemin de fer de la rive nord en 1875 et il participe à titre de représentant gouvernemental à la création du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, ainsi qu’à son administration. Sur la question de l’immigration, il préside à l’abandon de l’exercice des pouvoirs provinciaux sur les agences d’immigration à l’étranger en 1875. Au moment du remaniement de 1876, qui fait suite à la démission du trésorier Joseph Gibb Robertson*, Boucherville décide de prendre à sa charge le département de l’Agriculture et des Travaux publics, afin de conduire plus directement la politique ferroviaire et d’augmenter le poids de sa présence au cabinet. Il déplace alors Garneau au poste de commissaire des Terres de la couronne, d’une importance économique non négligeable. Celui-ci semble s’y comporter en administrateur solide.

Défait aux élections générales de 1878, dans le contexte de l’affaire Letellier [V. Luc Letellier* de Saint-Just], Garneau ne réintègre l’Assemblée législative qu’en 1881, année où il est élu à nouveau sans opposition dans la circonscription de Québec. Comme il ne fait pas partie des différents cabinets conservateurs jusqu’en 1886, il adopte une attitude modérée et plutôt indépendante, s’intéressant surtout aux chemins de fer et aux questions qui mettent en cause la ville de Québec et sa région immédiate. Il appuie la vente du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental en 1882, mais le regrette deux ans plus tard devant l’inaction gouvernementale et les changements de propriétaires qui nuisent aux intérêts de la ville de Québec. Il appuie avec conviction le projet de chemin de fer de Québec et du lac Saint-Jean en cours de réalisation et dont il est depuis le début l’un des administrateurs. Il insiste à plusieurs reprises sur le nettoyage des casernes, sises sur un terrain qui avait appartenu aux jésuites à Québec et laissées à l’abandon, et participe aux débats sur la législation à portée commerciale. Toujours d’allégeance conservatrice même s’il ne fait pas partie du groupe dirigeant, il sera projeté en 1886 dans les débats entourant l’exécution de Louis Riel*.

Garneau, d’habitude modéré et prudent, est indigné par l’exécution de Riel. Il participe à des assemblées avec d’autres opposants à la décision du gouvernement conservateur fédéral de ne pas commuer la peine de mort prononcée contre Riel. Il se trouve associé à des libéraux et à quelques conservateurs nationalistes désillusionnés par l’action des conservateurs fédéraux. Toutes sortes de stratégies politiques sont alors envisagées, y compris la formation d’un parti national. Garneau se joint à un groupe de conservateurs nationaux de Québec, avec Louis-Philippe Pelletier* et Guillaume Amyot*, qui fondent en janvier 1886 le journal la Justice, qui attaque vigoureusement le cabinet fédéral, mais ménage les conservateurs provinciaux.

Dans la suite de ces activités, Garneau soumet en Chambre, le 28 avril 1886, avec l’appui de Louis Beaubien*, une proposition qui, tout en se gardant de vouloir intervenir dans des questions hors du ressort des assemblées législatives provinciales, exprime les « sentiments de regrets et de douleur que le peuple de cette province [...] a universellement manifesté à l’occasion de la déplorable exécution de Louis Riel, exécution faite même après la recommandation du jury à la clémence et en dépit de toutes les raisons qui, au point de vue humanitaire, militaient en faveur d’une commutation de sentence ». Dans un discours exceptionnel, Garneau va d’abord au devant des objections des membres de son parti en rappelant les précédents à ce type de proposition, en particulier celle qui, récemment, offrait un appui aux Irlandais et à William Ewart Gladstone [V. Felix Carbray]. Après avoir relaté les événements entourant l’affaire Riel, jusqu’à son exécution, il affirme sa conviction que l’absence de commutation a été le résultat « du froid calcul ministériel », d’une concession aux orangistes. Il déclare : « si ma carrière politique doit finir avec ce que je considère être ici un devoir impérieux et sacré, je suis prêt à porter toutes les conséquences de mon acte [...] Ce n’est pas à mon âge qu’on recule devant une responsabilité comme celle-là et mon devoir je le ferai jusqu’au bout. »

Cette proposition a suscité l’un des grands débats de l’Assemblée législative de la province de Québec et une réorganisation majeure des forces politiques. Même si la proposition de Garneau est rejetée par la majorité gouvernementale, elle entraîne la dissidence de quatre conservateurs. Cette division ne se concrétise pas cependant dans une alliance avec les libéraux, puisque Garneau et les autres dissidents refusent d’appuyer une motion libérale de censure à l’endroit des ministres conservateurs provinciaux et qu’ils continuent d’appuyer le gouvernement sur d’autres questions. Avec les élections qui s’en viennent, la situation des conservateurs nationaux se complique et des choix difficiles s’imposent. Carneau, peut-être entraîné par un groupe plus radical, formé de Pelletier et de Georges Duhamel*, mais aussi soumis à la rancune des conservateurs pour sa proposition, se trouve poussé vers une alliance « nationale » avec Honoré Mercier*, chef du Parti libéral. Les conservateurs lui opposent une forte candidature, celle de Thomas Chase-Casgrain*. Le soir de l’élection, Garneau, tout comme Pelletier et Duhamel, est défait, mais cinq conservateurs nationaux sont élus et commandent l’équilibre des partis. Vilipendés par les conservateurs pendant la campagne, les conservateurs nationaux se tournent vers Mercier qui les accueille avec empressement dans un gouvernement dit « national », formé le 29 janvier 1887.

Même battu, Garneau jouit d’une réputation impeccable et possède une expérience ministérielle solide. Mercier consolide l’alliance nationale en lui offrant le poste de commissaire des Terres de la couronne, qu’il avait quitté en 1878, et en le nommant conseiller législatif, le 31 janvier 1887, dans la division de La Durantaye. Garneau jouera un rôle très important et actif au Conseil législatif en qualité de principal porte-parole du gouvernement. À l’occasion-du remaniement d’août 1888, il se voit attribuer le nouveau portefeuille des Travaux publics. En poste jusqu’en 1890, il est particulièrement présent dans plusieurs dossiers délicats, dont celui de la frontière septentrionale de la province de Québec. Les élections de 1890 reportent les nationaux au pouvoir, mais déciment les rangs des conservateurs nationaux. Garneau conserve son poste au cabinet dans le remaniement qui suit. Le groupe des conservateurs nationaux se désintègre l’année suivante dans des querelles intestines, certains s’allient aux libéraux, les autres se radicalisent, mais Garneau reste en poste, fidèle à Mercier.

La fin de la carrière ministérielle de Garneau est assombrie par l’affaire du chemin de fer de la baie des Chaleurs et le règlement de la réclamation de 175 000 $ de l’entrepreneur Charles Newhouse Armstrong, dont 100 000 $ devaient être versés à Ernest Pacaud, financier du Parti libéral [V. Honoré Mercier]. Garneau, en qualité de commissaire des Travaux publics, mais aussi à titre de trésorier de la province et de premier ministre par intérim en avril 1891 pendant le séjour de Mercier en France, est soumis à des pressions du représentant de la compagnie, Angus M. Thom, et de ses collègues Charles Langelier* et Joseph-Emery Robidoux, pour autoriser le paiement de la réclamation. Malgré ses réticences et son désir de démissionner, Garneau signe la réclamation afin de ne pas laisser la province sans gouvernement. Lorsque l’affaire éclate au grand jour en août 1891 et qu’une commission royale d’enquête est formée pour étudier la question, Garneau doit témoigner sur les événements. Un rapport intérimaire du 15 décembre 1891, préparé par deux commissaires, affirme que Garneau a fait preuve d’incurie. Le rapport final, daté du 8 juin 1892, reste très critique en indiquant que la « transaction avec Thom a été conduite avec une singulière précipitation, et que M. Garneau n’a pris aucune des précautions requises tant au point de vue légal que des affaires pour parer aux éventualités », mais il ne met pas en doute sa bonne foi. Plus tôt, le 6 février, le président de la commission, Louis-Amable Jetté*, avait présenté un rapport dissident. Selon lui, Garneau « paraît avoir donné à cette transaction difficile et délicate, tout le soin et toute la prudence qu’il pouvait y apporter et il n’y a absolument rien dans la preuve qui puisse faire naître le plus léger soupçon sur sa parfaite honnêteté et honorabilité ». Aucune des interprétations ne remet en question sa probité ; elles diffèrent cependant sur l’ampleur des précautions qu’il aurait dû prendre en tant qu’administrateur public, et cette appréciation relève de critères plutôt subjectifs, en partie politiques. Quoi qu’il en soit, le rapport intérimaire provoque le retrait de la confiance du lieutenant-gouverneur Auguste-Réal Angers* au premier ministre Mercier, le 16 décembre 1891, la formation d’un nouveau gouvernement conservateur et la fin de la carrière ministérielle de Garneau. Il poursuivra toutefois son action politique au Conseil législatif jusqu’à sa démission le 4 avril 1904.

Comme beaucoup de commerçants de son époque qui ont fait de la politique, Garneau conserve en plus de son entreprise familiale des intérêts financiers et des postes d’administrateur dans toutes sortes d’entreprises et d’associations. Dans les transports, il s’intéresse à la Compagnie des steamers de Québec, à la Compagnie du chemin de fer des rues de Québec, à la Compagnie du chemin de fer de Québec et du lac Saint-Jean, à la Compagnie du chemin de fer de la rive nord et à la Compagnie du chemin de fer le Grand Nord. Dans le secteur financier, il sera engagé à des niveaux divers dans la Banque nationale, la Banque de Stadacona et la Compagnie d’assurances de Québec contre les accidents du feu. D’autres firmes aux activités plus disparates s’ajoutent, dont la Compagnie des mines d’or De Léry, la Quebec Rubber Company, qui devient en 1877 la North American Works, et la Riverside Worsted Company. Garneau intervient parfois dans les débats parlementaires pour appuyer ces entreprises, sans connaître de conflit moral, conformément aux pratiques de l’époque.

Parallèlement à toutes ces activités, Garneau poursuit la gestion des affaires de la maison P. Garneau, Fils et Compagnie. Le crédit et la situation de la firme s’améliorent substantiellement au début des années 1880, puis plus graduellement jusqu’à la mort de Garneau. Un autre fils, Georges*, est entré dans l’entreprise. Il confie à ses associés la gestion courante de la firme. Le contrat de société de 1889 lui conserve la mainmise sur l’affaire, un revenu de 5 % de sa part du capital et la possibilité de retirer à son gré des tranches de son capital. Il peut expulser un des associés et exige que ces derniers consacrent tout leur temps à l’entreprise. En contrepartie, il les laisse se partager les profits (et les pertes) dans une proportion de 35 % pour François-Xavier et variable pour ses deux fils ; la part de Georges s’accroît de 1889 à 1891, passant de 15 % à 33 %, grâce à un nouveau contrat qui répartit les profits en trois parts égales. Dans l’éventualité de son décès, ses divers testaments instituent ses fils légataires du résidu de tous ses biens. À sa mort, le 23 juin 1905, Garneau laisse une fortune de près de un demi-million de dollars (462 527 $), dont 340 000 $ constituent sa part du capital de la firme.

Curieusement, l’itinéraire de la carrière de Pierre Garneau se rapproche de celui d’Isidore Thibaudeau*, voisin de Cap-Santé dont le père, Pierre-Chrisologue, était son parrain. Tous les deux se sont lancés dans le commerce de gros et d’importation de nouveautés avec un succès retentissant et se sont retrouvés voisins rue Dalhousie, dans la basse ville de Québec. Garneau aura eu pour sa part une carrière politique nettement plus remplie.

Marc Vallières

AC, Québec, Minutiers, L.-P. Sirois ; Cyrille Tessier.— ANQ-Q, CE1-1, 15 sept. 1857, 27 juin 1905 ; CE1-8, 8 mai 1823 ; T11-1/4451–4454.— Baker Library, R. G. Dun & Co. credit ledger, Canada, 8 : 14, 16, 71, 109, 119, 153, 186, 242s., 256.— Le Soleil, 23–24, 27 juin 1905.— A[uguste] Béchard, l’Hon. Pierre Garneau (Saint-Hyacinthe, Québec, 1884).— Benoit, « le Développement des mécanismes de crédit et la Croissance économique d’une communauté d’affaires ».— Bradstreet commercial report, 1859–1905.— M. Hamelin, Premières Années du parlementarisme québécois.— Charles Langelier, Souvenirs politiques [de 1878 à 1896] (2 vol., Québec, 1909–1912), 2.— Mercantile agency reference book, 1859–1905.— Pierre Poulin, « Déclin portuaire et Industrialisation : l’évolution de la bourgeoisie d’affaires de Québec à la fin du {{xix}}e et au début du {{xx}}e siècle » (thèse de {{m.a}}., univ. Laval, 1985).— Québec, Assemblée législative, Débats, 28 avril 1886 : 563–576 ; Commission royale d’enquête dans l’affaire du chemin de fer de la baie des Chaleurs, Rapports (Québec, 1892).— Rumilly, Mercier et son temps.

Bibliographie générale

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Marc Vallières, « GARNEAU, PIERRE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 23 nov. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/garneau_pierre_13F.html.

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Auteur de l'article:   Marc Vallières
Titre de l'article:   GARNEAU, PIERRE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 13
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1994
Année de la révision:   1994
Date de consultation:   23 novembre 2014