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CURTIS, sir ROGER, officier de marine, né le 4 juin 1746 à Downton, Angleterre, fils unique de Roger Curtis, fermier en vue, et de Christabella Blachford ; en décembre 1778, il épousa Jane Sarah Brady, fille héritière de Matthew Brady, de Gatcombe House (Gatcombe, Angleterre), et ils eurent deux fils et une fille ; décédé le 14 novembre 1816 à Gatcombe House.

À l’âge de 16 ans, Roger Curtis se rendit à Portsmouth pour s’embarquer, le 22 juin 1762, sur son premier navire, le Royal Sovereign. Par la suite, il navigua sur d’autres bâtiments et, pendant le mandat du gouverneur Hugh Palliser*, il séjourna trois ans à la station de Terre-Neuve comme midshipman à bord de la frégate Gibraltar. Il servit ensuite quelque temps à bord du Venus et de l’Albion, sous les ordres du capitaine Samuel Barrington, avec qui il allait se lier d’amitié pour la vie.

Le 28 janvier 1771, Curtis fut promu lieutenant de vaisseau et affecté au sloop Otter, à bord duquel il passa trois étés sur la côte du Labrador. Il se familiarisa rapidement avec la géographie, les pêcheries et les peuplades de cette lointaine région. Á la fin du deuxième été, il rédigea un long compte rendu sur la côte, qu’il dédicaça au secrétaire d’État aux Colonies américaines, lord Dartmouth, qui s’intéressait particulièrement au bien-être des indigènes. Il parla avec dédain de la côte du Labrador comme n’étant « rien d’autre qu’un amoncellement prodigieux de roc dénudé », pour traiter avec enthousiasme des perspectives intéressantes qu’offrait la pêche à la morue. Il croyait fermement qu’elle devait être le fait de navires de pêche venus annuellement de Grande-Bretagne, plutôt que de Canadiens sédentaires, installés dans des postes côtiers. Autant qu’il pouvait voir, les Inuit n’avaient ni religion, ni lois, ni gouvernement d’aucune sorte ; mais, notait-il, ils ne buvaient point, se querellaient rarement entre eux, et avaient jusque-là échappé à la plupart des maladies, et même à la petite vérole, « de sorte qu’ils [avaient] le bonheur de n’avoir pas de médecins ».

En 1773, le gouvernement britannique manifesta un nouvel intérêt pour la côte du Labrador et ses pêcheries. Entre autres conséquences, Curtis reçut l’ordre de rendre visite aux missionnaires moraves à leur poste de Nain et de voir s’il n’y avait pas au nord de la côte des ressources « susceptibles d’être mises au profit de la nation ». Le 14 juillet, Curtis quitta la baie des Châteaux à bord d’une pinasse armée, le Sandwich, en compagnie d’un pilote inuk. Après avoir remonté la côte presque jusqu’au détroit d’Hudson et avoir fait relâche à Nain, le Sandwich rentra à la baie des Châteaux le 26 août. Le gouverneur de Terre-Neuve, Molyneux Shuldham*, y était déjà arrivé, et Curtis put lui faire directement rapport. Favorablement impressionné par Curtis, Shuldham le qualifia d’« officier très sensé » et envoya en Angleterre les rapports que le lieutenant de vaisseau avait rédigés sur la côte nord du Labrador et sur la mission des frères moraves.

Curtis joignit à son rapport sur le nord du Labrador une carte de la côte, qu’il jugeait supérieure à tout ce qui avait été fait jusqu’alors. Elle représentait la côte assez exactement, mais il est évident que Curtis n’avait pas eu le temps d’explorer le dédale des baies et des nombreux inlets qui s’y trouvent ; il put toutefois effacer l’idée que l’inlet Davis pouvait conduire à la baie d’Hudson, et même au delà. Il croyait à la possibilité de chasser le phoque et le morse avec profit dans la partie nord du Labrador ; les Inuit, en effet, n’avaient pas de mots pour décrire l’immense quantité de phoques qui venaient à certains endroits au printemps et à l’automne, et les morses se regroupaient en vastes troupeaux sur le rivage des îles situées au nord de Nain. Il identifiait les principales tribus inuit, ou indiquait leurs principaux villages, et, en se fondant sur ses observations et ses enquêtes, il évaluait le nombre de ces indigènes à 1 625 environ, ce qui probablement correspondait assez bien à la réalité.

Curtis ne tarissait pas d’éloges au sujet des frères moraves, et il admirait le travail qu’ils avaient déjà accompli [V. Christian Larsen Drachart* ; Jens Haven*]. Curtis s’était adressé, par le truchement d’un interprète missionnaire, aux Inuit rassemblés à Nain et il les avait mis en garde contre l’assassinat et le pillage tant des Européens que d’autres Inuit, et ces indigènes avaient juré fidélité au roi de la Grande-Bretagne et obéissance à ses représentants. En conclusion, Curtis écrivait que cette mission était « d’une utilité incommensurable pour les pêcheries sur ces côtes, car, en poliçant les sauvages, elle diminuerait les risques d’ennuis pour ceux qui s’y aventureraient ; [il croyait qu’ils] méritaient au plus haut point la protection et l’encouragement du gouvernement ». Le rapport favorable que Curtis fit de leur mission aida sans aucun doute les frères moraves à obtenir, en 1774, des concessions de terrains pour l’établissement d’autres postes. Si l’offre de Curtis de poursuivre ses explorations en 1774 ne fut pas acceptée, il réussit tout de même à donner ses impressions sur le Labrador à la Royal Society, cette même année, par l’intermédiaire de Daines Barrington, frère du capitaine Samuel Barrington.

Les travaux de Curtis suscitèrent des avis opposés de la part des spécialistes du Labrador. Thomas Pennant affirma, dans son Artic zoology (2 vol., Londres, 1784–1785), que la côte du Labrador, « si admirablement décrite par cet homme au nom respecté, sir Roger Curtis, [était] à ce point dénudée qu’elle n’[était] pas cultivable », quoiqu’il n’eût aucune raison de douter des affirmations de Curtis, son ouvrage étant fondé sur des renseignements de deuxième main. Le capitaine George Cartwright, qui vécut sur la côte pendant les décennies 1770 et 1780, et qui sans aucun doute y avait rencontré Curtis, notait plutôt amèrement, dans son exemplaire de l’ouvrage de Pennant, que Curtis avait pillé sa carte et inventé la plupart de ses observations sur le pays, omettant de parler du sol fertile et des grands arbres qu’on pouvait y trouver en beaucoup d’endroits. Quant à William Gilbert Gosling*, historien du Labrador, il jugeait la carte de Curtis « très grossière et incorrecte », et un spécialiste contemporain, Averil M. Lysaght, croit que certaines cartes des frères moraves valent mieux que celle de Curtis. Mais, comme ce dernier n’explora guère que le littoral, ses impressions sur l’aspect désertique du pays sont compréhensibles.

Curtis ne retourna jamais au Labrador après 1773. Shuldham l’avait alors en haute estime et, quand il fut nommé commandant en chef de la station nord-américaine, en 1775, il amena Curtis avec lui à New York. L’amiral lord Howe, qui succéda à Shuldham, en arriva vite à estimer Curtis tout autant. Celui-ci fut promu capitaine en avril 1777 et reçut le commandement du vaisseau amiral de Howe, l’Eagle. Curtis fut envoyé dans la Méditerranée en 1780, comme capitaine de la frégate Brilliant. En avril de l’année suivante, il conduisit un convoi de secours à Gibraltar, qui était assiégé, et il organisa une brigade navale qui participa à la défense de la forteresse contre les Espagnols. Après que lord Howe eut forcé les assiégeants-à lever le siège en 1782, Curtis fut promu commodore et créé chevalier. À la même époque, il dut se défendre d’une vive attaque dirigée contre lui par un officier de marine mécontent, le lieutenant Coll Campbell, qui avait servi à bord du Brilliant. Campbell écrivit un pamphlet l’accusant d’erreurs de jugement et, dans certains cas, d’une conduite foncièrement déshonorante sous la pression des événements. Même si certaines accusations étaient fondées, la haute direction de la marine resta fermement du côté du héros de Gibraltar, et l’affaire n’eut aucune suite.

Selon un biographe du temps, Curtis avait de l’élégance et des manières engageantes, une intelligence hautement développée, et un cœur chaleureux et amical. Il avait certainement le don de la parole de même que le talent de plaire à ceux dont il voulait cultiver l’amitié. Nommé ambassadeur auprès de l’empereur du Maroc et de la Barbarie en 1783, il réussit à y restaurer de bonnes relations commerciales et diplomatiques. Une autre mission diplomatique, de nature confidentielle, le conduisit en Suède, au Danemark et en Russie, en 1789. Et quand éclata la guerre avec la France, en 1793, Curtis prit le commandement du Queen Charlotte, navire amiral de son vieux protecteur, lord Howe. La fameuse victoire du « glorieux 1er juin » en 1794 lui valut d’être promu contre-amiral et d’être créé baronnet. En 1799, il fut promu vice-amiral et nommé commandant en chef au cap de Bonne-Espérance (république d’Afrique du Sud), où il jeta les fondements de la base navale renommée de Simonstown. Curtis se retira du service actif sur mer lors du traité d’Amiens en 1802 ; il devint cependant amiral en titre en 1804, et, en janvier 1809, il fut nommé commandant en chef de la base navale de Portsmouth, où il s’était embarqué pour la première fois presque 50 ans plus tôt. Par sa femme, Curtis était entré en possession de Gatcombe House ; il y vécut jusqu’à sa mort, en 1816. Son fils aîné, Roger, capitaine dans la marine, mourut avant lui ; le gros de ses biens passa alors à son deuxième fils, Lucius, également capitaine dans la marine.

Le premier contact de Roger Curtis avec le Canada survint au début de son illustre carrière, au moment où il n’était qu’un jeune officier désireux de se distinguer. Il fut le premier officier de marine britannique à explorer la côte nord du Labrador, et aucun autre ne l’y suivit pendant près de 50 ans. Que ses rapports soient à certains égards superficiels et naïfs, il ne faut pas s’en surprendre, étant donné sa jeunesse, son manque de formation professionnelle et le peu de temps dont il disposait. Si on retrouve les préjugés d’un officier de marine du xviiie siècle, on y remarque aussi l’humanité et le sens de l’honnêteté dont souvent ces officiers faisaient montre. En dépit de leurs faiblesses, ces rapports firent progresser les connaissances sur une région éloignée, aux conditions difficiles.

W. H. Whiteley

Les PRO conservent les comptes rendus suivants de sir Roger Curtis sur la côte du Labrador : « A short account of the territory of Labradore » (CO 194/30 : ff.156–191), daté de 1772 ; « An account of the Moravian mission upon the coast of Labrador » (CO 194/31 : ff.58–65), daté de 1773 ; et « Remarks upon the northern parts of the coast of Labrador » (CO 194/31 : ff.38–53), daté de 1773. Tous sont disponibles sur microfilm aux APC, qui possèdent aussi le rapport original de Curtis intitulé « Proposal for a further exploration of the northern coast of Labrador » (MG 23, A1, 2 : 2417–2429), daté de 1773. Ses observations sur la région ont été publiées dans « Particulars of the country of Labradore, extracted from the papers of Lieutenant Roger Curtis, of his majesty’s sloop the Otter, with a plane-chart of the coast », Royal Soc. of London, Philosophical Trans. (Londres), 64 (1774) : 372–388. Son « Memorandum relative to my embassy to the emperor of Morocco », daté de 1784, est conservé au National Maritime Museum, JOD/157/1–2.

PRO, ADM 1/470 ; 1/2118 ; ADM 36/6801 ; 36/7456 ; 36/7530 ; ADM 51/663 ; ADM 52/1387 ; PROB 11/1586/610.— Annual biog. and obituary (Londres), 1 (1817) : 380–391.— « Biographical memoir of Sir Roger Curtis, Bart [...] », Naval Chronicle, 6 (juill.-déc. 1801) : 261–276.— [Coll] Campbell, A new edition of the appeal of a neglected naval officer : to which are now added, the reply of Sir Roger Curtis, intersected with remarks of Lieut. Campbell [...] (Londres, [1785]).— Naval Chronicle, 36 (juill.-déc. 1816) : 440.— James Ralfe, The naval biography of Great Britain [...] (4 vol., Londres, 1828), 2 : 32–44.— DNB. W. G. Gosling, Labrador : its discovery, exploration, and development (Londres, 1910).— A. M. Lysaght, Joseph Banks in Newfoundland and Labrador, 1766 : his diary, manuscripts and collections (Londres, et Berkeley, Calif., 1971).

Bibliographie générale

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W. H. Whiteley, « CURTIS, sir ROGER », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/curtis_roger_5F.html.

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Auteur de l'article:   W. H. Whiteley
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 5
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1983
Année de la révision:   1983
Date de consultation:   1 août 2014