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MONROE, MOSES, homme d’affaires et homme politique, né en 1842 à Moira (Irlande du Nord), fils de John Monroe ; le 16 mai 1871, il épousa à St John’s Jessie Gordon McMurdo ; décédé le 19 mai 1895 au même endroit.

Après avoir fréquenté l’école à Armagh et à Galway, en Irlande, Moses Monroe travailla pour un manufacturier de vêtements installé près de chez lui. En 1860, sur l’insistance de son oncle, le ministre presbytérien Moses Harvey*, il immigra à St John’s et devint commis aux marchandises sèches à la McBride and Kerr, dont James Goodfellow prit la direction en 1864. Goodfellow acheta la compagnie en 1869 et prit Monroe comme associé en second l’année suivante. À la suite d’un différend, Goodfellow mit fin à leur association le 31 décembre 1872 en alléguant que Monroe avait falsifié le prix de certaines marchandises vendues par la compagnie. Il refusa les offres de médiation de Harvey, mais à long terme l’incident ne ternit pas son amitié pour Monroe, dont la réputation dans le milieu des affaires demeura intacte. En 1873, Monroe lança sa propre entreprise de marchandises sèches et d’approvisionnement des pêcheurs. Le capital nécessaire provenait peut-être de son beau-père, Thomas McMurdo, un prospère propriétaire de pharmacie.

La société M. Monroe, qui approvisionnait des marchands et des pêcheurs dans toute l’île de Terre Neuve et au Labrador, se révéla un succès. Toutefois, en 1890, Monroe n’aurait presque plus aucun lien avec la pêche labradorienne, car le poisson salé serait devenu de trop piètre qualité pour être rentable [V. Robert Stewart Munn]. Vers 1875, il s’engagea dans les opérations de pêche hauturière, qui se faisaient surtout à partir de la presqu’île de Burin, en louant des bateaux et en embauchant leur équipage. En 1885 par exemple, il arma 12 bâtiments et engagea 120 hommes ; quatre ans plus tard, ces chiffres atteignaient 40 bâtiments et 500 hommes, qui prirent 30 000 quintaux de poisson dont la valeur s’élevait à 126 000 $. Jamais il n’essaya vraiment de se tailler une place dans l’exportation du poisson, mais il investit avec d’autres marchands dans les conserveries de homard du littoral ouest.

À la fin des années 1870 et dans les années 1880, Monroe avait aussi des intérêts dans les industries de St John’s qui étaient liées au domaine maritime. Il était, dit-on, actionnaire de nombreuses sociétés par actions, mais il investit surtout dans la Newfoundland Boot and Shoe Manufacturing Company (1875), la Newfoundland Pioneer Woolen Company (1881), la Colonial Cordage Company (1882), la St John’s Electric Light Company (1885) et l’Atlantic Building Company (1885). Toutefois, c’est en raison de sa participation à la Colonial Cordage Company, appelée simplement « Ropewalk », c’est-à-dire la corderie, que ses adversaires politiques le surnommèrent « Monroe le Monopolisateur ».

Avant 1882, l’industrie terre-neuvienne de la pêche devait importer ses lignes, lignettes, filets, cordages et câbles. Les marchands avaient beaucoup de mal à maintenir leurs stocks au début des années 1880, et James Johnstone Rogerson* et Ambrose Shea* demandèrent à Monroe d’ouvrir à Terre-Neuve même une fabrique de lignettes et filets. Comme ce domaine ne lui était pas familier, il offrit à la firme anglaise Joseph Grundy and Company de former avec elle une société en nom collectif. Après que Grundy eut refusé, Monroe et son frère James H., venu d’Irlande pour gérer l’entreprise, investirent 80 000 $ en 1882 pour construire l’usine. De 1883 à 1885, la corderie donna du travail à environ 180 personnes, ce qui en faisait l’un des plus gros employeurs locaux de main-d’œuvre salariée. Vers la fin des années 1880, Monroe, sur le conseil de Shea, qui était devenu gouverneur de l’endroit, fonda la Monroe Fibre Company dans les Bahamas.

La corderie dut en bonne partie sa réussite immédiate aux mesures protectionnistes du gouvernement conservateur de sir William Valance Whiteway*, qui en 1882 l’exempta pour cinq ans des droits d’importation et lui alloua une prime de 5 % sur les matières premières qu’elle importait. Elle bénéficia aussi du droit de douane de 8 % qui, depuis 1871, frappait les lignettes, câbles et cordages d’importation. La Colonial Cordage Company fut constituée en 1883 en société par actions ; elle avait alors un capital-actions d’une valeur nominale de 120 000 $, et dès la fin de l’année elle en avait émis pour 96 000 $. Bon nombre des grands hommes politiques et hommes d’affaires de l’île, dont Charles R. Bowring*, Robert Thorburn* et le premier ministre Whiteway, figuraient parmi les actionnaires. La part des frères Monroe était la plus importante : elle s’élevait à 60 000 $.

Le 23 décembre 1885, un incendie rasa l’usine en bois de la Colonial Cordage Company, qui était peu assurée. Grâce à l’aide du gouvernement, elle fut reconstruite l’année suivante, en pierre et en brique. Monroe persuada le gouvernement Thorburn, récemment élu, de porter à 7,5 % la prime allouée à la corderie et d’en reporter l’échéance à la fin de 1895. Le droit de douane sur les cordages et produits connexes passa à 10 % en 1886. Le 23 février de cette année-là ; la Colonial Cordage Company se donna une nouvelle constitution ; cette fois, son capital-actions avait une valeur nominale de 160 000 $, dont 120 000 $ furent versés dès la première année. La corderie était un investissement sûr pour les actionnaires de la ville et, comme elle employait une main-d’œuvre nombreuse, Monroe avait une énorme influence politique dans l’ouest de la ville, où habitait une bonne partie de son personnel.

Monroe avait du poids en affaires et en politique, ce que Whiteway avait reconnu le 19 février 1884 en le nommant au Conseil législatif, où il n’hésita pas à prendre quelques positions impopulaires. Par exemple, il se prononça pour la création d’un système d’enseignement non confessionnel et s’opposa à une loi qui permettait la prohibition locale. En 1885, il servit d’intermédiaire à Whiteway, qui souhaitait former une coalition soit avec le parti libéral catholique de Shea, soit avec un groupe de marchands protestants dirigé par Thorburn. Contrairement à Whiteway et à Monroe, le parti des marchands ne rêvait pas de construire un chemin de fer transinsulaire en vue d’exploiter les richesses qui étaient censées se trouver dans l’arrière-pays et sur le littoral ouest, régions où Monroe spéculait sur le bois et les mines. De plus, au début de 1885, les partisans de Thorburn avaient soigneusement exploité les antagonismes religieux – conséquences d’un affrontement survenu peu de temps auparavant entre protestants et catholiques à Harbour Grace [V. Robert John Kent] – de manière à forcer le gouvernement Whiteway à apporter, au discours du trône, des changements qui lui donnaient un ton si manifestement anticatholique que les libéraux avaient dû se retirer du gouvernement.

En prévision des élections générales de l’automne, Whiteway, avec le concours de Monroe, tenta en vain de se réconcilier d’abord avec les libéraux, puis avec le parti protestant. Finalement, en octobre, il conclut un marché avec Thorburn : il démissionnerait du poste de premier ministre en faveur de celui-ci, qui se présenterait aux élections générales du 31 octobre à la tête d’un parti entièrement protestant. En retour, Whiteway pourrait occuper le siège de juge en chef dès qu’il deviendrait vacant, promesse qui ne fut jamais tenue. Thorburn n’eut aucun mal à remporter le scrutin. Il fit campagne en clamant « pas de fusion avec les catholiques », tout en laissant entendre aux libéraux les plus influents qu’une coalition de ce genre serait souhaitable après les élections. Monroe resta fidèle à Whiteway et appuya le candidat indépendant Alfred Bishop Morine*, l’un de ses proches amis et partisan de Whiteway, qui se présenta sans succès dans le district protestant de Bonavista.

Pendant une bonne partie du mandat du gouvernement Thorburn, qui dura de 1885 à 1889, Monroe maintint une position indépendante, sans se dissocier publiquement de Whiteway. En 1887, il reprocha à Thorburn, qui avait pourtant promis pendant la campagne électorale de mettre fin à la construction ferroviaire, de vouloir à présent construire une ligne secondaire vers Placentia. En fait, Thorburn avait pris cet engagement dans le cadre d’une entente de coalition en vertu de laquelle certains catholiques importants l’avaient appuyé en échange de la nomination, en juillet 1886, de Maurice Fenelon et de William J. S. Donnelly au Conseil exécutif. Les autres libéraux de la chambre d’Assemblée, sous la direction de Patrick J. Scott, député de St John’s West, demeuraient dans l’opposition mais soutenaient la politique de Thorburn. En 1887, l’opposition comptait aussi deux partisans de Whiteway et un indépendant, Edward Patrick Morris*, jeune avocat catholique et populiste élu en 1885 à l’un des trois sièges de St John’s West. À compter de 1889, Morris allait disputer à Monroe le soutien des électeurs de la partie ouest de la ville.

Monroe rompit officiellement avec Whiteway aux élections générales de 1889 en tentant, sans succès, de battre les candidats de ce dernier qui, sous la direction de Morris, se définissaient à présent comme libéraux. Cependant, la véritable rupture avait peut-être eu lieu un an auparavant, le 30 août, soit le jour où Monroe avait été élu conseiller du quartier n° 3 au conseil municipal formé depuis peu. Scott l’avait aidé à organiser sa campagne. Le conseil, constitué de sept membres, comprenait deux personnes nommées par le gouvernement, dont le président, James Goodfellow. Monroe sut vite y établir son hégémonie. Moins de deux mois après l’entrée en fonction du conseil naissait un mouvement de réforme municipale inspiré par Whiteway ; il critiquait le favoritisme qui présidait à la dotation des postes municipaux et le contrat d’éclairage que le conseil avait conclu pour la ville. Comme Monroe était le secrétaire de la St John’s Electric Light Company, il fut une cible de choix pour les condamnations publiques. Au cours de son mandat au conseil municipal, de 1888 à 1892, il eut souvent des démêlés publics avec Morris ; tous deux cherchaient à s’attribuer le mérite des ouvrages municipaux et tentaient d’utiliser le conseil à leurs propres fins politiques. En conséquence, la presse gouvernementale reprochait constamment à Monroe, « bourré de primes », de s’être enrichi aux « dépens des classes laborieuses de toute la communauté » alors que ses employés, femmes et enfants surtout, travaillaient à la corderie pour des « salaires de famine ». Au lieu de se présenter aux élections municipales du 23 janvier 1892, il s’éclipsa pour permettre à Goodfellow de briguer son ancien siège. Ce dernier remporta la victoire contre un candidat de Morris.

Une fois les libéraux de Whiteway reportés au pouvoir, en 1890, Monroe continua de les critiquer au Conseil législatif, tout en se dissociant de la politique de l’ancien gouvernement Thorburn. Bien qu’il n’y ait pas eu de véritable parti d’opposition, Monroe était généralement reconnu comme l’un des principaux adversaires du gouvernement, et on savait qu’il finançait généreusement l’Evening Herald, journal d’opposition dirigé par Morine, qui était un partisan convaincu de la Confédération. Monroe lui-même n’était pas connu pour ses tendances confédératrices, mais il était favorable aux relations avec les États-Unis et le Canada.

En 1890, Morine et Monroe contribuèrent à l’émergence partout à Terre-Neuve d’un vaste mouvement de protestation contre l’entente que le gouvernement britannique avait conclue plus tôt dans l’année avec la France au sujet des droits de pêche de celle-ci sur le littoral ouest de l’île. La Grande-Bretagne avait consenti à interdire aux Terre-Neuviens d’établir de nouvelles conserveries de homard sur ce qu’on appelait « la côte française ». Le premier ministre Whiteway était prêt à accepter cet accord en échange d’une aide financière pour terminer la construction du chemin de fer transinsulaire. Les tories, qui se faisaient maintenant appeler la Patriotic Association, dénoncèrent l’entente, et Whiteway se rendit à leurs arguments. Entre-temps, le gouvernement britannique avait découvert qu’il n’avait pas le pouvoir légal de faire valoir les droits de pêche des Français et il avait présenté un projet de loi d’habilitation à cette fin.

En avril 1890, le Parlement de Terre-Neuve envoya une délégation bipartite à Londres afin d’empêcher l’adoption de ce projet de loi et de défendre la position de la colonie. Le mandat des délégués était tel que, si la majorité d’entre eux acceptaient un règlement, les autres seraient tenus de l’appuyer lorsque la sanction en serait recommandée au Parlement. On désigna Monroe et Morine pour représenter l’opposition ; les délégués libéraux étaient Whiteway lui-même, Augustus W. Harvey* et George Henry Emerson. Une fois à Londres, ils constatèrent que les Britanniques refusaient de retirer leur projet de loi tant qu’eux-mêmes n’auraient pas accepté que Terre-Neuve adopte une loi permanente. Ils recommandèrent donc au Parlement terre-neuvien un compromis selon lequel une loi temporaire viendrait garantir les droits de pêche jusqu’à la fin de 1893, en échange du retrait du projet de loi britannique. À la suite d’une telle entente, le Parlement terre-neuvien serait obligé d’adopter une loi permanente qui confierait aux tribunaux coloniaux le soin de veiller au respect des droits de pêche. Whiteway resta à Londres pour négocier les termes de cette loi permanente, tandis que les autres délégués rentraient à Terre-Neuve. Morine et Monroe contribuèrent fortement à convaincre leurs collègues législateurs d’adopter le projet de loi temporaire. Cependant, le projet de loi sur lequel Whiteway s’entendit avec le ministère des Colonies plaçait les droits français de pêche sous la juridiction de l’Empire et de ses tribunaux. Lorsque le premier ministre le présenta à l’Assemblée, en 1892, Morine et Monroe le condamnèrent violemment en faisant valoir – et Emerson appuya cette position – qu’il était contraire au projet de loi auquel les délégués avaient consenti à Londres l’année précédente. Cet argument amena la majorité des partisans de Whiteway à rejeter le projet. Tout comme Monroe, ils estimaient qu’en fait une loi permanente n’était pas nécessaire et que la colonie ne devait rien faire tant que la France n’aurait pas reconnu que Terre-Neuve avait le droit d’établir des conserveries de homard sur le littoral ouest. En fin de compte, il y aurait des lois temporaires jusqu’à ce que la France, dans le cadre d’une entente conclue en 1904 avec l’Angleterre au sujet des colonies, accepte de renoncer à ses droits de pêche dans l’île.

L’incendie des 8 et 9 juillet 1892, qui détruisit l’est et le centre de St John’s, sema aussi la discorde sur la scène politique locale. Le débat sur la reconstruction prit un tour nettement partisan quand le Parlement examina la délicate question du régime foncier en vigueur dans les zones sinistrées. Le problème était le suivant : après l’incendie de 1846, qui avait détruit une bonne partie de St John’s, les propriétaires absentéistes, qui vivaient surtout en Grande-Bretagne et possédaient une bonne partie des meilleurs terrains commerciaux et résidentiels de la ville, avaient profité de la situation pour imposer des loyers exorbitants et des baux à court terme (40 ans). Les locataires étaient désavantagés car, à la fin du bail, le terrain revenait au propriétaire, qui dictait les conditions de renouvellement. Monroe ne fut pas touché par l’incendie de 1892 mais, comme il devait renégocier l’année suivante le bail de sa propriété de la rue Water, il espérait tourner à son avantage la situation engendrée par le désastre. Douze jours après l’incendie, d’influents locataires se réunirent dans son établissement et décidèrent de former la ligue des locataires (Tenants’ League), qui ferait pression sur le gouvernement Whiteway afin d’obtenir la création d’un tribunal des terres auquel les locataires pourraient demander de fixer des loyers justes et équitables. Il serait constitué selon le modèle du tribunal irlandais des terres dont le président était John Monroe, le frère de Moses. Ce dernier voulait que le droit d’appel au tribunal local s’étende non seulement aux baux auxquels l’incendie avait mis fin, mais aussi à ceux qui viendraient à échéance dans un proche avenir. Cependant, Whiteway, mandaté par des propriétaires absentéistes, rejeta la proposition, car il estimait que les propriétaires et les locataires étaient mieux placés que quiconque pour régler leurs propres affaires. Monroe dut donc se contenter d’une loi qui incitait les propriétaires à signer des baux de 99 ans, ce qui les dispensait d’indemniser les locataires pour toute amélioration apportée à la propriété durant cette période.

L’incendie de 1892 occasionna un autre débat important. À cause de l’augmentation soudaine de l’importation de matériaux de construction, la colonie avait perçu en droits de douane un fort excédent de revenus. Le 30 septembre, Monroe convoqua une assemblée publique en vue de promouvoir la position du conseil municipal, où dominaient les tories : cet excédent devait aller au conseil, qui était dans une mauvaise situation financière. Évidemment, le gouvernement fit la sourde oreille, même si Monroe et ses collègues tories continuèrent d’en faire une question politique.

La raison en était que 1893 était une année d’élections. Le gouvernement s’empressa d’ailleurs de mettre Monroe et la corderie en évidence. Comme il était officieusement le chef des tories, il fut blâmé d’avoir profité de la vente des biens et vivres qui avaient servi aux victimes de l’incendie, accusation que les libéraux au pouvoir ne parvinrent pas à étayer. Le 16 juin, à St John’s, après de nombreuses spéculations sur l’identité de celui qui dirigerait l’opposition en prévision des élections du 6 novembre, les conservateurs tinrent une assemblée publique afin d’annoncer la formation du parti Grieve-Monroe, ainsi baptisé en l’honneur de ses deux chefs, Walter Baine Grieve*, un marchand de St John’s, et Monroe. Tous deux reprochaient au gouvernement d’avoir négligé les pêches et de ne pas avoir défendu énergiquement contre la France les intérêts de la colonie sur le littoral ouest. Ils avaient aussi à redire contre le contrat signé plus tôt en 1893 par Whiteway avec l’entrepreneur canadien Robert Gillespie Reid*, à qui la colonie avait confié le soin d’exploiter le chemin de fer de Placentia et de terminer la ligne principale qui devait mener au littoral ouest. Monroe s’opposait non pas à la construction du chemin de fer mais aux conditions de l’entente qui cédait une trop grande part des ressources coloniales en échange d’un contrat d’exploitation de dix ans. En tête de la liste des candidats tories, où étaient inscrits avec lui Patrick J. Scott et un autre candidat, il fit la lutte à Morris et à ses collègues dans St John’s West. Comme l’a noté à l’époque l’historien Daniel Woodley Prowse*, tenant de Whiteway, Morris et Monroe ne ménagèrent pas leurs efforts : « [Monroe,] un des plus habiles hommes politiques de l’île, a mené sa propre campagne dans l’extrémité ouest de St John’s avec une énergie considérable, remuant ciel et terre pour se faire élire. » Les deux partis appâtèrent les électeurs en leur donnant du travail et de l’alcool ; les partisans de Monroe allèrent jusqu’à comparer une manifestation du groupe de Morris à un spectacle de rodéo, la leur s’apparentant à une « parade du peuple ».

C’était la première fois que Monroe tentait sa chance en politique, et il perdit ; les libéraux, quant à eux, l’emportèrent haut la main. L’opposition ne prit pas sa défaite à la légère : le 6 janvier 1894, elle déposa en Cour suprême, en vertu du Corrupt Practices Act de 1889, des requêtes dans lesquelles elle accusait 17 membres du gouvernement d’avoir utilisé illégalement des fonds publics au cours de leur campagne. Une fois que le tribunal eut rendu ses verdicts, Whiteway, Morris et d’autres députés perdirent leur siège, ce qui entraîna la démission des libéraux et la formation d’un nouveau gouvernement dirigé par le marchand conservateur Augustus Frederick Goodridge*. Sa majorité au Parlement dépendait de la victoire des candidats tories aux élections partielles qui se tiendraient plus tard dans l’année dans les districts devenus vacants par suite du départ des libéraux déchus de leur mandat.

Monroe, qui avait été nommé de nouveau au Conseil législatif en août, connut la défaite le 16 octobre dans Trinity, l’ancien siège de Whiteway. Morris avait été surpris d’apprendre qu’il s’y portait candidat. Néanmoins, il tenta de l’atteindre en faisant paraître, dans l’édition hebdomadaire que l’Evening Telegram publiait à l’intention des petits ports de pêche, les détails de « l’un des plus sordides complots jamais ourdis par le politicien le plus dénué de scrupules ». Morris affirmait que, en mars, Monroe lui avait envoyé un employé dans l’espoir de le convaincre d’user de son influence au gouvernement pour faire prolonger au delà de 1895 la prime dont bénéficiait la corderie. Il n’avait pas révélé la chose auparavant, disait-il, parce qu’il « attend[ait] patiemment que Mr. Monroe brigue les suffrages dans St John’s pour le mettre publiquement en face de l’instrument de sa perfidie ». James Monroe défendit son frère contre cette accusation et nia avoir lui-même usé de coercition, comme le prétendait Morris, pour obtenir de l’employé une rétractation publique. Il nia aussi que l’employé ait été ivre au moment de sa rétractation.

Le 10 décembre 1894 – « lundi noir » –, la faillite des deux banques privées de l’île [V. James Goodfellow] relégua au second plan le chaos politique des derniers mois. Par la suite, une enquête publique allait révéler que les administrateurs de ces banques avaient outrepassé leur crédit en se prêtant à eux-mêmes ainsi qu’à d’autres marchands exportateurs des sommes importantes. Deux jours après la faillite, Monroe, qui ne faisait pas partie des marchands qui avaient recouru à ces emprunts, écrivit à la presse qu’il s’était organisé pour que la Banque de la Nouvelle-Écosse ouvre une succursale à St John’s. Il prévenait aussi la population que ce n’était « pas le moment des récriminations ni des condamnations », car « on aurait amplement le temps, plus tard, de faire enquête et de punir le cas échéant ». Avec l’aide immédiate des banques de l’extérieur, croyait-il, beaucoup d’entreprises marchandes pourraient se tenir à flot si leurs créanciers leur donnaient le temps de réaliser leur actif. L’ensemble des marchands ne suivirent pas son conseil, et bon nombre de sociétés furent mises en faillite. Monroe parvint à l’éviter en convenant avec ses créanciers de les rembourser en totalité s’ils lui en donnaient le temps. Il tint sa promesse, mais se retrouva presque à sec et vit sa santé se détériorer rapidement. Quand son testament fut homologué, trois mois après sa mort (survenue en mai 1895), on évalua sa succession à seulement 10 500 $ ; ses actions de la Colonial Cordage Company représentaient sans doute une bonne partie de cette somme. Le 8 février, il était parti prendre du repos dans son Irlande natale. Son état s’était beaucoup amélioré et il était revenu à Terre-Neuve le 19 avril. Cependant, même s’il semblait parfaitement remis, il succomba à une attaque d’apoplexie le 19 mai.

La mort de Moses Monroe prit toute la colonie par surprise. Quand la chambre d’Assemblée se réunit, le lendemain, ses ennemis comme ses amis prononcèrent des éloges puis ajournèrent leurs travaux en son honneur. Morine, son vieil ami et solicitor, fut « si anéanti qu’il dut se rasseoir ». « [Ses] opposants politiques, déclara Morris, trouvaient en lui un adversaire digne de leur épée ; on constatait rapidement que pour gagner une bataille, il fallait recourir à toutes les tactiques et manœuvres les plus habiles. » Cependant, « une fois que le [sort en était jeté] et que la lutte prenait fin, on voyait briller la noblesse de cet homme et, vainqueur ou vaincu, son grand cœur aspirait à la réconciliation ». Deux ans plus tard, des résidents de St John’s lui élevèrent un monument commémoratif au Victoria Park, à l’aménagement duquel il avait contribué quand il était conseiller municipal. On peut notamment y lire : « Érigé grâce aux souscriptions volontaires de citoyens appartenant à toutes les classes et à toutes les confessions, en témoignage du respect et de l’estime qu’ils portent à sa mémoire ».

Melvin Baker

PANL, GN 2/1/A, 1883–1893 ; GN 9/1, 1860–1895 ; P5/4 ; P8/A/25, reg. of marriages, 16 mai 1871 (mfm).— PRO, CO 199/80–90 (copie aux PANL).— Supreme Court of Newfoundland (St John’s), Registry, 4 : 74 (testament de Thomas McMurdo) ; 6 : 224 (testament de Moses Munro) (mfm aux PANL).— [T. R.] Bennett, Report of judge Bennett, together with evidence respecting bait protection service, 1890 (St John’s, 1891).— Decisions of the Supreme Court of Newfoundland, E. P. Morris et al., édit. (14 vol., St John’s, 1897–1954).— T.-N., House of Assembly, Journal, 1860–1895 ; Legislative Council, Journal, 1860–1895.— Colonist (St John’s), 1886–1892.— Daily News (St John’s), 1894–1895, particulièrement 20 mai 1895.— Evening Herald (St John’s), 1890–1895.— Evening Mercury (St John’s), 1885–1889.— Evening Telegram (St John’s), 1883–1895.— Times and General Commercial Gazette (St John’s), 1882–1887.— Nfld. men (Mott), 55.— Melvin Baker, « The government of St. John’s, Newfoundland, 1800–1921 » (thèse de ph.d., Univ. of Western Ontario, London, 1981).— Hiller, « Hist. of Nfld. ».— J. L. Joy, « The growth and development of trades and manufacturing in St. John’s, 1870–1914 » (thèse de {{m.a}}., Memorial Univ. of Nfld., St John’s, 1977).— Keith Matthews, Profiles of Water Street merchants (miméographie, [St John’s], 1980).— D. W. Prowse, A history of Newfoundland from the English, colonial, and foreign records (Londres et New York, 1895 ; réimpr., Belleville, Ontario, 1972).— F. F. Thompson, The French Shore problem in Newfoundland : an imperial study (Toronto, 1961).— Melvin Baker, « The influence of absentee landlordism on the development of municipal government in 19th century St. John’s », Newfoundland Quarterly (St John’s), 81 (1985–1986), n° 2 : 19–25.

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Melvin Baker, « MONROE, MOSES », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 12, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/monroe_moses_12F.html.

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Auteur de l'article:   Melvin Baker
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Titre de la publication:   FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 12
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1990
Année de la révision:   1990
Date de consultation:   20 décembre 2014