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CHERRIER, CÔME-SÉRAPHIN, avocat, homme politique et homme d’affaires, né à Repentigny, Bas Canada, le 22 juillet 1798, fils de Joseph-Marie Cherrier, cultivateur et marchand, et de Marie-Josephte Gaté ; le 18 novembre 1833, il épousa à Montréal Mélanie Quesnel, veuve du marchand Michel Cour sol, et ils eurent quatre enfants ; décédé à Montréal le 10 avril 1885.

Côme-Séraphin Cherrier appartient au puissant ré seau familial des Viger-Papineau-Lartigue-Dessaulles. Une sœur de son père avait épousé Joseph Papineau*, père de Louis-Joseph Papineau*, et une autre sœur, Denis Viger*, père de Denis-Benjamin Viger*. À la suite du décès de sa mère en 1801 Côme-Séraphin est recueilli et élevé par la famille Viger. Après des études au petit séminaire de Mont réal, de 1806 à 1816, il fait son droit sous la direction de Denis-Benjamin Viger et est admis au Barreau du Bas-Canada le 23 août 1822.

Cherrier pratiquera le droit jusqu’au début des an nées 1860, date à laquelle il se retirera, sans cesse pour autant, d’après les témoignages, d’occuper son bureau d’avocat, rue Saint-Vincent à Montréal, à titre de simple conseiller. D’abord associé à Louis-Michel Viger*, il travaille ensuite avec Denis-Aristide Laberge de 1832 à 1834, avec Charles-Elzéar Mondelet* de 1835 à 1841 et avec Antoine-Aimé Dorion* et Vincislas-Paul-Wilfrid Dorion* de 1841 à 1860. D’une manière générale, les témoignages concordent sur l’importance de sa carrière d’avocat. C’est surtout à l’occasion de procès politiques qu’il commence à s’illustrer. À la suite des élections de 1827, le procureur général James Stuart*, défait par Wolfred Nelson* dans la circonscription de William Henry, poursuit un grand nombre d’électeurs pour parjure parce qu’ils avaient déclaré, sous serment, avoir satisfait au cens électoral, et Cherrier parvient à réfuter le chef d’accusation. L’année suivante, de concert avec ses confrères William Walker* et Dominique Mondelet*, il défend l’éditeur et rédacteur du Canadian Spectator de Montréal, Jocelyn Waller*, accusé de libelle contre le gouvernement de lord Dalhousie [Ramsay*]. À cette occasion, Cherrier fait preuve d’une profonde connaissance des subtilités de la loi des jurés. En 1836, il offre ses services aux habitants de Saint-Benoît, prévenus pour avoir coupé la queue et la crinière de plusieurs chevaux appartenant à des bureaucrates. Cette même année, il défend Ludger Duvernay* inculpé pour avoir attaqué, dans la Minerve, un rapport fait par un grand jury de la Cour du banc du roi. C’est au moment de l’abolition du régime seigneurial [V. Lewis Thomas Drummond] qu’il plaide une de ses dernières causes célèbres. Choisi avec ses collègues Christopher Dunkin et Robert Mackay pour représenter les seigneurs et justifier leurs réclamations en indemnités, il élabore un plaidoyer fouillé qui sera publié en 1855. Son activité lui vaut les remerciements chaleureux de la commission seigneuriale. Enfin, il est appelé à conseiller Mgr Ignace Bourget dans la querelle qui l’oppose aux sulpiciens au sujet du démembrement de la paroisse Notre-Dame de Montréal vers 1866 [V. Joseph-Alexandre Baile ; Joseph Desautels].

Durant sa carrière, Cherrier se voit conférer divers honneurs et diverses charges qui témoignent de sa notoriété. Ainsi, en reconnaissance du rôle qu’il avait joué, en 1851, dans l’établissement d’un cours de droit au collège Sainte-Marie [V. François-Maximilien Bibaud], les jésuites de la St John’s University, à Fordham, New York, lui décernent, en 1855, un doctorat honorifique en droit. Il occupe le poste de bâtonnier du Barreau de Montréal en 1855 et 1856, après avoir été pendant plusieurs années président de la bibliothèque du Barreau du Bas-Canada. En 1877, il devient professeur titulaire et doyen de la faculté de droit de la succursale de l’université Laval à Montréal.

Sa participation à des procès politiques et, sans doute aussi, ses liens familiaux avec le noyau montréalais du parti patriote devaient inévitablement amener Cherrier à se lancer en politique active. D’après ses biographes, c’est à la suite de pressions de son entourage qu’il se porte candidat dans le comté de Montréal en 1834, où il est élu à la chambre d’Assemblée du Bas-Canada. Il participe aux sessions de 1835 et 1836, mais son état de santé ne lui permet pas de prendre part aux débats tumultueux qui précèdent l’insurrection de 1837. Toutefois, cette année-là, il figure à certaines assemblées, et Fernand Ouellet n’hésite pas à le classer parmi les ténors du parti patriote. Au mois d’août 1837, il est du nombre des députés qui débarquent à Québec vêtus d’un costume d’étoffe du pays, respectant ainsi une consigne des dirigeants patriotes de ne rien porter qui soit de fabrication étrangère.

Même si les discours de Cherrier ne se rangent pas parmi les plus violents et cherchent plutôt à promouvoir la lutte constitutionnelle, il est néanmoins arrêté et emprisonné le 1er décembre 1837. Sa captivité est pénible, car il tombe sérieusement malade, mais il est finalement libéré en mars 1838 et assigné à sa résidence. Après cette expérience, jamais plus Cherrier n’acceptera de faire de la politique active, sauf en 1859, année où il se présentera sans succès à la mairie de Montréal [V. Charles-Séraphin Rodier*]. À chaque proposition, il refuse invariablement en invoquant des raisons de santé ; c’est le cas lorsque sir Charles Bagot* lui offre, en 1842, le poste de solliciteur général dans le but d’attirer la sympathie des Canadiens français hostiles à l’Union, ou encore lorsque Denis-Benjamin Viger, à qui il doit pourtant beaucoup, l’invite à faire partie du ministère en 1844. Aussi, décline-t-il à trois reprises toute nomination à la magistrature, la dernière offre remontant à 1864, année au cours de laquelle on lui propose de succéder à sir Louis-Hippolyte La Fontaine* au poste de juge en chef de la Cour du banc de la reine du Bas-Canada.

S’il se retire de l’avant-scène politique, Cherrier n’en continue pas moins à jouer un rôle influent. Il fait partie du groupe des libéraux modérés et, par ailleurs, ses liens familiaux le mettent en contact avec les membres de l’ancien groupe montréalais des Patriotes. En 1840, Cherrier participe à la première assemblée « anti-unioniste » tenue à Montréal. Par la suite, il semble appuyer les alliances et les projets de réforme de La Fontaine, du moins leur correspondance en témoigne. Cherrier adhère également à l’Association de la délivrance, mise sur pied en 1843 par le libraire Édouard-Raymond Fabre* pour faciliter le retour des exilés politiques. Une de ses dernières interventions politiques a lieu en 1865, année où il prend la parole à l’Institut canadien-français de Montréal contre le projet de confédération. Il invoque quatre raisons pour justifier son opposition : l’absence d’une consultation populaire, l’aliénation du pouvoir local au profit d’une union législative déguisée, le danger imminent de difficultés dans les relations entre le gouvernement provincial et le gouvernement fédéral et la perte de droits fiscaux pour le Bas-Canada.

À partir du milieu des années 1850, Cherrier apparaît comme un sage ; il semble être de toutes les fondations, de toutes les réunions, on le consulte sur tout. La Presse du 10 avril 1885 rappellera « l’habitude que toute la génération actuelle avait contracté de le voir partout où il s’agissait d’une œuvre religieuse, patriotique ou charitable ». Cette réputation de sagesse lui vient tout à la fois de sa modération, de son érudition juridique que tous reconnaissent, de sa légendaire indécision et finalement de son refus opiniâtre de prendre parti définitivement. Cela en fait donc un individu complexe, capable de conseiller Bourget dans sa lutte contre les sulpiciens et, plus tard, de s’opposer à son ultramontanisme, et aussi d’appuyer ses adversaires de l’université Laval.

Membre actif de l’Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal dès la réorganisation de 1843, Cherrier en est le vice-président en 1852 et le président en 1853. En 1860, il prend la défense du pouvoir temporel de la papauté dans une retentissante conférence prononcée à l’église Notre-Dame de Montréal, qui lui vaudra d’être proclamé, en 1869, chevalier de l’ordre de Saint-Grégoire-le-Grand. Cette prise de position en faveur de l’Église lui attire sans doute l’attention et la sympathie du délégué apostolique, Mgr George Conroy*, à qui il explique, dans une lettre du 15 septembre 1877, la nuance entre le libéralisme des Canadiens et le libéralisme condamné par le Syllabus de 1864. Sur un autre plan, Cherrier fait partie de la Société de Saint-Vincent-de-Paul de Montréal dont il est même un temps vice-président. D’une manière générale, sa contribution à la charité publique est reconnue, la Patrie du 10 avril 1885 écrivant même que « les pauvres perdent en lui le père le plus tendre ». Membre du conseil de l’Instruction publique du Bas-Canada en 1859, il le sera également de celui de la province de Québec après 1867.

Il est difficile de connaître avec précision l’origine de la fortune de Cherrier ; à son décès, le Montreal Daily Star estime ses biens à plus de $1 000 000. D’après certains de ses biographes, l’exercice de sa profession d’avocat lui permettait de vivre aisément, d’autant plus que Denis-Benjamin Viger lui aurait fait, avant 1844, une donation substantielle. De même, l’essentiel de ses propriétés foncières provenait de Viger, qui, à sa mort en 1861, lui léguait la totalité de ses biens meubles et immeubles, dont plusieurs terrains situés dans le quartier Saint-Jacques. À cet endroit, Cherrier possède donc, vers 1870, une surface estimée à plus de 770 000 pieds carrés, en plus des lots de moindre étendue dans les autres quartiers de Montréal et à l’Île-Bizard, ancienne seigneurie de Viger. En dehors des biens immobiliers, Cherrier détenait des actions dans un certain nombre de sociétés. Durant les années 1840, par exemple, il acquiert, avec George-Étienne Cartier*, George Moffatt* et Alexandre-Maurice Delisle*, un bloc d’actions de la Compagnie du chemin à lisses du Saint-Laurent et de l’Atlantique. En 1865, il figure parmi les dix plus gros actionnaires de la Banque du peuple ; il en sera d’ailleurs administrateur de 1865 à 1877 et président de 1877 à sa mort. Dans la conduite de ses affaires, il semble que Cherrier ait été critiqué pour son attitude peu aventureuse au sujet de ses propriétés foncières qui, laissées vacantes, forment un hiatus dans le paysage urbain à l’est de la rue Saint-Denis à Montréal. Ses biographes l’ont excusé en disant qu’il n’avait pas le sens des affaires mais on pourrait aussi sans doute évoquer à ce propos ses légendaires hésitations. Toutefois, Cherrier était parfaitement conscient que ses terrains ne pouvaient que prendre de la valeur à long terme et il semble avoir choisi d’attendre le plus longtemps possible. Les quelques ventes de terrains qu’il avait effectuées avant sa mort ainsi que certains autres revenus, comme par exemple la location du moulin de l’Île-Bizard, devaient lui permettre de vivre confortablement dans sa résidence de la rue Lagauchetière.

C’est sans doute Wilfrid Laurier* qui a le mieux décrit le caractère complexe et contradictoire de la personnalité de Cherrier : « Côme-Séraphin Cherrier, un des membres les plus éminents du barreau du Bas-Canada [...], était lui-même un homme d’une nature exceptionnelle. C’est à peine s’il était de notre temps, de notre continent même. On l’aurait pris plutôt pour un anachronisme vivant, pour l’incarnation de ces figures remarquables, puissantes et en même temps aimables qui faisaient l’ornement du parlement de Paris au xviie siècle. Homme aux principes inflexibles, recouverts d’une bonté de cœur inaltérable, aux instincts libéraux contenus par des coutumes conservatrices, à la piété austère tempérée par le caractère le plus chevaleresque, il unissait l’esprit attique le plus raffiné à la simplicité de l’enfant. »

Jean-Claude Robert

Côme-Séraphin Cherrier est l’auteur de : Discours [...] prononcé dans l’église paroissiale de Montréal, le 26 février 1860, dans la grande démonstration des catholiques en faveur de Pie IX (Montréal, 1860) ; l’Honorable F.-A. Quesnel (Montréal, 1878) ; Mémoire [...] sur les questions soumises par l’honorable Lewis Thomas Drummond, procureur général de Sa Majesté pour le Bas-Canada, à la décision des juges de la Cour du banc de la reine et de la Cour supérieure, en vertu des dispositions de l’Acte seigneurial de 1854 (Montréal, 1855) ; Présidence des assemblées de fabrique de Notre-Dame de Montréal [...] ou réponse à la consultation de l’honorable procureur général Cartier, dans laquelle on prétend que le supérieur du séminaire de Montréal a ce droit de présider les assemblées de fabrique de la paroisse de Notre-Dame, à l’exclusion du curé de cette paroisse ([Lyon, France, 1866]) ; et, en collaboration, de Discours sur la confédération (Montréal, 1865).

ANQ-M, État civil, Catholiques, Notre-Dame de Montréal, 18 nov. 1833 ; M–72–148 ; Minutiers, Joseph Belle, 22 oct. 1859 ; N.-B. Doucet, 12 déc. 1821 ; D.-É. Papineau, 16 nov. 1870, 27 juin 1873 ; Testaments, Reg. des testaments prouvés, 13, 7 oct. 1873.— ANQ-Q, AP-G–43 ; AP-G–417.— APC, MG 24, B46, 1.— BNQ, mss–30 ; {{mss}}–101, Coll. La Fontaine (copies aux APC).— Extraits des livres de renvoi des subdivisions de la cité de Montréal, L.-W. Sicotte, édit. (Montréal, 1874).— Honoré Mercier, Feu Côme-Séraphin Cherrier : conférence faite à la salle de « la Patrie » [...] ([Montréal], 1885).— Montreal Daily Star, 10 avril 1885.— La Patrie, 10 avril 1885.— La Presse, 10 avril 1885.— F.-J. Audet, Les députés de Montréal, 411–416.— Borthwick, Hist. and biog. gazetteer, 257s.— Canadian biog. dict., II : 334–336.— L.-O. David, Biographies et portraits (Montréal, 1876), 208–219.— Dominion annual register, 1885 : 252s.— Fauteux, Patriotes, 176–178.— Montreal directory, 1842–1885.— R. S. Greenfield, « La Banque du peuple, 1835–1871, and its failure, 1895 » (thèse de {{m.a}}., McGill Univ., Montréal, 1968), 4, 133s.— [Wilfrid Laurier], In memoriam : sir A.-A. Dorion, chevalier, juge-en-chef de la Cour d’appel, ancien ministre de la justice (Montréal, 1891).— André Lavallée, Québec contre Montréal, la querelle universitaire, 1876–1891 (Montréal, 1974), 25–27, 54.— Monet, Last cannon shot, 42, 100s., 128, 146.— Fernand Ouellet, Le Bas-Canada, 1791–1840 : changements structuraux et crise (Ottawa, 1976), 441.— Léon Pouliot, Mgr Bourget et son temps (5 vol., Montréal, 1955–1977), V : 53.— J.-L. Roy, Édouard-Raymond Fabre, libraire et patriote canadien (1799–1854) : contre l’isolement et la sujétion (Montréal, 1974), 157s.— Robert Rumilly, Histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal : des Patriotes au fleurdelisé, 1834–1948 (Montréal, 1975), 51, 54, 68.

Bibliographie générale

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Jean-Claude Robert, « CHERRIER, CÔME-SÉRAPHIN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/cherrier_come_seraphin_11F.html.

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Auteur de l'article:   Jean-Claude Robert
Titre de l'article:   CHERRIER, CÔME-SÉRAPHIN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   20 octobre 2014