DCB/DBC Mobile beta
+

DUFROST DE LAJEMMERAIS, MARIE-MARGUERITE (Youville), fondatrice de la Congrégation des Sœurs de la Charité de l’Hôpital Général de Montréal (sœurs grises), née à Varennes (Québec) le 15 octobre 1701, décédée à Montréal le 23 décembre 1771.

Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais appartenait à l’une des grandes familles de la Nouvelle-France. Sa mère, Marie-Renée Gaultier de Varennes, était la fille de René Gaultier* de Varennes, gouverneur de Trois-Rivières, et de Marie Boucher, fille de Pierre Boucher*. Son père, François-Christophe Dufrost de La Gemerais, de vieille noblesse française, était passé au pays en 1687. Marguerite, l’aînée, eut trois frères, Charles et Joseph qui se firent prêtres et Christophe* qui accompagna son oncle, Pierre Gaultier* de Varennes et de La Vérendrye, dans ses expéditions dans l’Ouest canadien. Ses sœurs, Marie-Clémence et Marie-Louise, épousèrent respectivement Pierre Gamelin* Maugras et Ignace Gamelin, négociants montréalais fort bien connus à l’époque.

Marguerite n’a pas encore sept ans quand son père décède, laissant sa famille dans l’insécurité financière. Néanmoins, les relations familiales aidant, elle est admise au pensionnat des ursulines de Québec en août 1712. Elle y séjourne deux ans. De retour à Varennes, elle partage avec sa mère les lourdes responsabilités familiales jusqu’en 1720, année où Mme Dufrost se marie à Timothy Sullivan*, médecin roturier mais fortuné. Cette union, une mésalliance à l’époque, fait obstacle à un projet de mariage entre Marguerite et un jeune noble.

Vers la fin de 1721, la famille déménage à Montréal où Marguerite fait la connaissance de François-Madeleine d’Youville, fils de Pierre You* de La Découverte. Le 12 août 1722, ils s’épousent en l’église Notre-Dame. Leur contrat de mariage, passé la veille, est des plus intéressants ; presque tous les hauts personnages de la colonie assistent à la signature, entre autres le gouverneur Philippe de Rigaud* de Vaudreuil, Claude de Ramezay*, gouverneur de Montréal, et Charles Le Moyne* de Longueuil, gouverneur de Trois-Rivières. Le contrat assure à Marguerite un douaire de 6 000# et un préciput de 1 000# avec bagues et joyaux. C’est beaucoup pour cette époque où les gens de condition moyenne jouissent habituellement d’un douaire de 300# à 500# et d’un préciput de 200# à 300#.

Le jeune couple s’installe place du Marché, chez Mme You de La Découverte, qui est peut-être grippe-sou, comme l’ont dit certains, mais qui n’en vit pas moins dans un intérieur assez confortable, ainsi que le révèle l’inventaire fait après le décès de François-Madeleine en 1730. Leurs huit années de vie commune sont pour le moins obscures ; cependant, nous y décelons deux périodes bien différentes. Dans un premier temps, soit de 1722 à 1726, quatre enfants naissent à intervalles rapprochés. Tous meurent en bas âge sauf François qui deviendra curé de Saint-Ours. Ces premières années sont marquées par les plaintes répétées des Indiens et des commerçants contre le genre de commerce pratiqué par François-Madeleine à l’île aux Tourtres [V. Pierre You de La Découverte], et par la présence ‘ à peu près constante de Mme You de La Découverte chez qui Marguerite et François-Madeleine habitent, bien que le couple semble avoir parfois résidé à la maison de ferme de Sainte-Anne-du-Bout-de-l’île (Sainte-Anne de Bellevue), appartenant aux You de La Découverte. En effet, non loin de là, à Saint-Joachim-de-la-Pointe-Claire, une de leurs filles est enterrée. Le deuxième temps de leur vie conjugale, de 1727 à 1730, est fortement marqué par ‘la place prépondérante que Marguerite accorde désormais à la pratique de la religion. L’année 1727 semble particulièrement importante ; son fils nous dit qu’on la vit alors « renoncer aux vains ajustements et embrasser le parti de la piété » ; elle-même, dans une lettre écrite à l’abbé de l’Isle-Dieu en 1766, fait remonter sa dévotion et sa « confiance au Père éternel » à cette époque. C’est d’ailleurs à partir de 1727 qu’elle s’agrège à différentes confréries religieuses. Pendant cette période, la mère de François-Madeleine décède, lui laissant de quoi vivre à l’aise, et un cinquième enfant, Charles-Marie-Madeleine, naît en juillet 1729.

À la mort de François-Madeleine, le 4 juillet 1730, Marguerite est âgée de 28 ans. Elle a la charge de deux enfants en bas âge et est enceinte d’un sixième qui naîtra le 26 février 1731 et décédera moins de cinq mois plus tard. Elle hérite d’une succession endettée – François-Madeleine avait vite fait de dissiper son héritage – et n’a de meilleur parti que d’y renoncer. On lui adjuge toutefois, par bail judiciaire, la maison qu’elle habite, où elle tiendra un commerce pendant plusieurs années.

Une nouvelle étape commence qui amènera Mme d’Youville, en deux temps encore, à assumer la responsabilité de l’Hôpital Général de Montréal. Une première période, de 1730 à 1737, est consacrée à la prière, aux bonnes œuvres et à l’éducation de ses deux fils ; François entrera au séminaire de Québec en 1737 et Charles le suivra en 1742. Sous la direction du sulpicien Jean-Gabriel-Marie Le Pape* Du Lescöat, son conseiller depuis 1727, elle travaille activement au sein de confréries et s’applique à adoucir la vie des pauvres de son entourage. Cette vive conscience de la misère qui l’entoure l’incite à poser des gestes de plus en plus concrets, encouragée par le sulpicien Louis Normant* Du Faradon, son directeur spirituel depuis la mort de Le Pape Du Lescöat en 1733. Ainsi, le 21 novembre 1737, elle accueille chez elle Françoise Auzon, une sexagénaire aveugle. Le 31 décembre, Marie-Louise Thaumur de La Source, Catherine Cusson et Marie-Catherine Demers Dessermont s’engagent, avec Mme d’Youville, à se consacrer au service des pauvres. Bien que ce ne soit encore qu’une association séculière, il semble qu’elles prononcent des vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, et ce moment est considéré comme la date de fondation de leur communauté.

Au mois d’octobre 1738, elles emménagent dans une maison assez grande pour les loger et leur permettre d’accueillir d’autres déshérités qu’elles font vivre du produit de leurs divers travaux. L’œuvre de Marguerite d’Youville est lancée, mais les dix années qui suivent lui réservent de durs labeurs et de pénibles souffrances. Il lui faut faire face à l’incompréhension de sa famille ; en novembre 1738, ses deux beaux-frères ont signé, avec d’autres, une pétition marquant leur opposition à l’intention qu’on prête aux sulpiciens de remplacer les Frères hospitaliers de la Croix et de Saint-Joseph par Mme d’Youville et ses filles à la direction de l’Hôpital Général. Elle doit supporter l’hostilité de la population qui voit la petite communauté d’un mauvais oeil. Certains les appellent « les grises », les accusant de s’enivrer et de continuer la vente illicite d’eau-de-vie aux Indiens que faisaient le beau-père et le mari de Mme d’Youville. Les calomnies vont bon train, et un récollet va même jusqu’à leur refuser la communion. De 1738 à 1744, Mme d’Youville, affligée d’un mal à un genou, doit garder la chambre. Après sa guérison, alors que tout semble rentrer dans l’ordre, un violent incendie détruit la maison, le 31 janvier 1745, et elle éprouve maintes difficultés à loger ses pensionnaires et sa communauté, formée maintenant de cinq membres, jusqu’au moment où elle assume la charge de l’Hôpital Général en 1747. C’est le surlendemain de cet incendie que Mme d’Youville et ses compagnes signent un acte, rédigé par Normant Du Faradon, appelé « Engagements primitifs » dans lequel elles promettent formellement de vivre et de mourir ensemble dans la soumission et l’obéissance à celle qui sera chargée du gouvernement de la maison, de se départir de tous leurs biens, sauf des biens-fonds, pour les mettre en commun, et de se consacrer sans réserve au bien-être des pauvres. Cet acte, dont une copie sera insérée dans le premier recueil des règles de la congrégation rédigé en 1781 par Étienne Montgolfier, forme la base de la communauté fondée par Mme d’Youville.

Ces dix années de difficultés n’ont toutefois pas été infructueuses : la communauté s’est consolidée et est parvenue à poursuivre l’œuvre qu’elle s’était assignée, Mme d’Youville ayant fait preuve de force de caractère, d’esprit pratique et d’un inlassable dévouement. Aussi les sulpiciens persuadent-ils le gouverneur Beauharnois*, Mgr de Pontbriand [Dubreil *] et l’intendant Hocquart, tous trois administrateurs de l’Hôpital Général, de confier la direction de l’établissement à Mme d’Youville. Une ordonnance, promulguée le 27 août 1747, la nomme directrice de l’hôpital « provisoirement et sous le bon plaisir de Sa Majesté et jusques à ce qu’elle en ait autrement ordonné ».

C’est un établissement en faillite que prend en main Mme d’Youville [V. Jean Jeantot* ; Louis Turc* de Castelveyre, dit frère Chrétien]. Fondé en 1692 par François Charon* de La Barre, l’Hôpital Général est grevé d’une dette de près de 40 000# et la maison est dans un état lamentable. La dernière étape de la vie de Mme d’Youville sera consacrée à remettre l’hôpital sur pied, à l’administrer avec des moyens financiers réduits et à établir de façon permanente la communauté qu’elle a formée. Après avoir fait un inventaire des biens de l’hôpital, qui donne une idée du délabrement dans lequel il se trouve, Mme d’Youville fait effectuer des travaux de nettoyage et les réparations les plus urgentes. Le 7 octobre, elle s’y installe avec six associées, dont deux ne sont pas encore agrégées à la société [V. Agathe Véronneau*], et huit pensionnaires. Elle y trouve deux vieux frères hospitaliers et quatre vieillards malades. Bientôt de grandes salles sont prêtes à recevoir les malades et les miséreux des deux sexes, ce qui change l’orientation de l’Hôpital Général jusque-là réservé aux hommes. À la demande du sulpicien Antoine Déat*, elle fait aménager 12 chambres pour y accueillir celles qu’on appelait à l’époque les « filles perdues ».

Les choses vont bon train et Mme d’Youville a tout lieu de croire qu’elle réussira à remettre la maison sur pied. Mais devant l’opposition de la cour à reconnaître officiellement la communauté – le roi veut éviter la formation de nouvelles communautés religieuses dans la colonie, les considérant comme une source de dépenses – l’intendant Bigot, Mgr de Pontbriand et le nouveau gouverneur La Jonquière [Taffanel*] craignent que la mort de la fondatrice n’entraîne la désagrégation de la communauté et un second échec pour l’Hôpital Général. Aussi, en octobre 1750, Bigot rend-il une ordonnance mettant fin au contrat provisoire de 1747 et unissant l’Hôpital Général de Montréal à celui de Québec. Les hospitalières de Québec sont autorisées à vendre à leur profit les bâtiments et dépendances de l’établissement de Montréal et les meubles qu’elles ne veulent pas garder, « à la charge de nourrir et entretenir les infirmes, vieillards, estropiés, orphelins du gouvernement de Montréal » qui seront conduits à Québec. Toutefois, à cause de la saison avancée, Mme d’Youville peut demeurer à l’hôpital et poursuivre son œuvre jusqu’au mois de juillet suivant. Cette ordonnance jette la consternation parmi la population de Montréal quia fini par apprécier l’œuvre de Mme d’Youville et de ses filles. Normant Du Faradon adresse alors au ministre de la Marine une requête signée par 80 citoyens, dont le gouverneur de Montréal, Charles Le Moyne* de Longueuil, dans laquelle il rappelle que, lors de la fondation de l’Hôpital Général en 1692, les « lettres patentes portoient la clause et la réserve expresse que ledit Etablissement servit à perpétuité sans pouvoir être changé ny de lieu ny en autre œuvre pie ». Marguerite d’Youville et ses filles rédigent aussi une supplique dans laquelle elles décrivent les améliorations apportées à l’Hôpital Général depuis qu’elles l’ont pris en main et démontrent le tort irréparable que l’on fait aux pauvres de Montréal en les privant d’un endroit « où ils sont assurés de trouver un secours certain dans leur vieillesse ». Enfin, elles s’offrent à liquider les dettes du frère Chrétien si on les confirme dans « les droits grâces et privilèges » accordés aux frères hospitaliers lors de la fondation de l’hôpital. Mme d’Youville va porter elle-même cette requête à Québec à Mgr de Pontbriand et à Bigot qui la reçoivent froidement. Ils n’ont pas confiance en la permanence de la communauté et, à l’instar de beaucoup de leurs contemporains, ils perçoivent sa fondatrice comme un instrument entre les mains des sulpiciens qu’ils soupçonnent de vouloir s’emparer de l’Hôpital Général. Aussi, refusent-ils d’appuyer sa pétition. Seul le gouverneur La Jonquière lui manifeste de la sympathie et lui promet son aide.

Si Mme d’Youville trouve peu d’appui à Québec, Jean Couturier, supérieur de la Compagnie de Saint-Sulpice à Paris, prend sa défense auprès de la cour et fait valoir son offre d’acquitter les dettes de l’hôpital, à la condition que le roi veuille bien reconnaître sa communauté par lettres patentes et la charger de façon définitive de l’Hôpital Général. Il rappelle aussi une clause du contrat passé entre les sulpiciens et François Charon, qui stipule que si l’hôpital cessait d’exister et que les frères n’achetaient pas le terrain, ce dernier reviendrait au séminaire avec tous ses bâtiments. Or, les frères ne l’ayant jamais acheté, Bigot ne peut disposer d’un bien appartenant aux sulpiciens. Le 14 décembre 1751, sur ordre de la cour, l’intendant doit rendre une ordonnance révoquant l’union de l’Hôpital Général à celui de Québec et laissant Mme d’Youville à la tête de son établissement. Le 12 mai suivant, le roi en conseil ordonne aux administrateurs de l’hôpital de passer un contrat avec Mme d’Youville pour en fixer le mode d’administration. Ce contrat, rendu public par une ordonnance du 28 septembre 1752, est inspiré du mémoire que Mme d’Youville avait fait parvenir aux administrateurs le 19 juin précédent, dans lequel elle expose les moyens qu’elle entend prendre pour s’acquitter des dettes de l’hôpital. Elle le fait avec un talent d’administratrice que les gouvernants et les commerçants de l’époque auraient pu lui envier. Et, en femme prudente qui a bien failli tout perdre, elle met aussi ses conditions : ses filles et elle seront dispensées de l’enseignement et fermeront l’école que les frères hospitaliers tenaient dans l’hôpital ; elles auront tous les droits et privilèges accordés aux frères ; si le roi décide un jour de leur enlever l’administration de l’établissement, on devra leur rembourser les 18 000# qu’elles sacrifient à l’acquittement des dettes. Les lettres patentes, datées du 3 juin 1753, dans lesquelles le roi reconnaît l’existence légale de la communauté et charge officiellement Mme d’Youville et ses compagnes de l’administration de l’Hôpital Général, arrivent à Québec à l’automne et sont enregistrées au Conseil supérieur le 1er octobre. En juin 1755, Mgr de Pontbriand fait sa visite pastorale à la communauté et approuve officiellement le règlement rédigé au début de leur vie en commun par Normant Du Faradon. Le 25 août suivant, les professes reçoivent l’habit des mains du sulpicien. Elles prennent le nom de Sœurs de la Charité de l’Hôpital Général ou sœurs grises, en souvenir du sobriquet dont les Montréalais les avaient affublées. Pendant ce temps, en France, grâce au dévouement de l’abbé de l’Isle-Dieu, les créanciers de l’Hôpital Général sont payés et les dettes de l’établissement finalement réglées en 1756.

L’Hôpital Général qui accueille des pauvres des deux sexes, des filles perdues et des enfants abandonnés est en fait un hospice ; mais, en 1755, une épidémie de variole le transforme en véritable hôpital. L’année suivante, Bigot a recours à Mme d’Youville pour faire soigner, aux frais du gouvernement, les soldats et les prisonniers malades. L’intendant lésine sur les paiements, les réduit, et l’hôpital doit assumer la plus grande partie des dépenses. Pour loger et nourrir tout ce monde, Marguerite d’Youville s’avère d’une ingéniosité peu commune. Elle sait mettre tout à profit : travaux à l’aiguille, confection de voiles et de tentes, fabrication d’hosties et de bougies, préparation du tabac, cuisson et vente de chaux, location de quelques terres et vente de produits de leurs fermes. Elle reçoit aussi des dames de condition qui payent pension. Cette femme, qui sait se faire craindre et aimer à la fois, réussit à mettre à profit les compétences de chacun. En effet, on trouve des tailleurs, des cordonniers, des boulangers d’occasion parmi les hospitalisés ayant quelque force pour travailler. Elle engage des prisonniers britanniques qui ont été soignés à l’hôpital, soit comme employés de ferme, soit comme infirmiers, aidant les religieuses peu familières avec la langue anglaise. La communauté continue d’œuvrer malgré les épidémies, les mauvaises récoltes, la guerre puis le nouveau régime.

Pour la fondatrice, les épreuves se multiplient. En 1757, il s’en faut de peu que la maladie ne l’emporte et elle rédige un premier testament léguant tous ses biens à l’hôpital. Suivent ensuite les peines de la séparation d’avec certains amis et membres de sa famille qui regagnent la France après la Conquête. Puis, c’est le problème de la monnaie dévalorisée alors que la France doit 120 799# à l’hôpital. Enfin, l’année 1765 lui réserve la plus lourde épreuve : le 18 mai, le feu anéantit, en l’espace de quelques heures, l’Hôpital Général qui abrite 18 sœurs, 17 dames payant pension, 63 pauvres et 16 enfants illégitimes. À l’abbé de l’Isle-Dieu elle écrit : « Priez, mon cher Père, que Dieu me donne la force de bien porter toutes ces croix et d’en faire un saint usage. En voilà bien à la fois : perdre son Roi, sa Patrie, son bien. »

Elle n’a d’autre choix que de rebâtir et, durant les dernières années de sa vie, elle est tout aussi active qu’à ses débuts. Avec l’aide du séminaire de Saint-Sulpice – Étienne Montgolfier lui avance 15 000# – elle commence la reconstruction, et, sept mois après l’incendie, les pauvres peuvent regagner leur logis. Elle vend une terre de Chambly qui donne un rendement médiocre, et achète de l’une de ses pensionnaires, Marie-Anne Robutel de La Noue, la seigneurie de Châteauguay, dont la plus grande partie est encore en friche, mais dont elle pressent toutes les possibilités. Elle y fait construire un grand moulin à eau et une boulangerie, fait défricher et ensemencer plusieurs arpents de terre et y plante un verger, surveillant elle-même ces travaux, malgré la fatigue des voyages en charrette et en canot entre Montréal et Châteauguay. Marguerite d’Youville voit à tout, de sorte qu’à la veille de sa mort elle laisse une maison solidement établie, tant au spirituel qu’au matériel. Dans un second testament, elle lègue la moitié de ses biens à ses deux fils et l’autre à l’Hôpital Général, à la condition que ceux-ci puissent éventuellement s’y retirer gratuitement. Elle décède à la suite d’une attaque de paralysie le 23 décembre 1771, laissant à tous le souvenir d’une femme exceptionnelle. C’est à sœur Marguerite-Thérèse Lemoine Despins que revient la tâche de continuer l’œuvre de la fondatrice.

Si Mme d’Youville possédait un remarquable talent d’administratrice, son désintéressement était tout aussi notoire. Le courage indomptable qui lui permit de résister aux multiples épreuves, de se défendre contre les accusations injustes des grands du pays et de supporter les insultes et les calomnies de la population, ne doit pas nous faire oublier la sensibilité de cette femme qui vibrait aux malheurs comme aux bonheurs de ses parents et amis et que touchait profondément toute misère humaine. Sa correspondance nous révèle l’intensité de sa vie spirituelle, et la tradition lui attribue des miracles et certaines paroles prophétiques.

Claudette Lacelle

On a abondamment écrit sur Marguerite d’Youville et sur son œuvre. Trois bibliographies, celles de Catherine Barry, « la Vénérable mère d’Youville et les Sœurs de la Charité de Montréal (sœurs grises) » (thèse de bibliothéconomie, université de Montréal, 1938), de sœur Sainte-Fernande [Albina Côté], « Bibliographie, 1950–1958, de la bienheureuse Marguerite d’Youville » (thèse de bibliothéconomie, université Laval, 1963) et de sœur Saint-Hyacinthe [Gertrude Pelletier], « Bienheureuse Marguerite d’Youville ; bibliographie canadienne, 1938–1949 » (thèse de bibliothéconomie, université Laval, 1963), couvrent la période d’avant sa béatification – survenue en 1959 – et dénombrent 808 titres. Par ailleurs, on a beaucoup écrit depuis cette date. Cependant, dans la majorité de ces études, les années précédant sa prise en charge de l’Hôpital Général demeurent obscures puisque ce n’est qu’à partir de 1747 qu’elle entretient une correspondance suivie. Or, à l’époque, elle a 46 ans et elle est veuve depuis 18 ans ; c’est donc les deux tiers de sa vie qui restent dans l’ombre. Toutefois, les études récentes, faites à partir des actes notariés, nous éclairent quelque peu sur ces années moins connues. Seules paraissent ici les sources et les études qui nous ont été véritablement utiles.  [c. l.]

AN, Col., C11A, 90–96 ; F3, 13, 14 (copies aux APC).— ANQ-M, Chambre des milices, 1–5 ; Greffe de J.-C. Raimbault, 24 avril 1731 ; Greffe de Pierre Raimbault, 11 août 1722.— APC, MG 8, E6, 1–5 ; MG 17, A7-2-1, 3, pp.877–882, 971–975 ; A7-2-3, 8, pp.88–91 ; A15, 1, pp.15–124.— ASGM, Dossier : Maison mère, Historique, Doc., 146–253 ; Mère d’Youville, Corr. ; Famille ; Antoine Sattin, Vie de madame Youville, fondatrice et première supérieure des Sœurs de la Charité de l’Hôpital Général de Montréal, communément nommées sœurs grises, dédiée à cette même communauté, 1828 ; C.-M.-M. d’Youville, Mémoires pour servir à la vie de Mde Youville et tirés pour la plupart des dépositions des sœurs Despins, Lasource, Rinville et de Mde Gamelin, et d’une autre sœur ; La vie de madame Youville, fondatrice des Sœurs de la Charité à Montréal.— Bégon, Correspondance (Bonnault), ANQ Rapport, 1934–1935.— Édits ord. (1854–1856), II : 404.— La Rue, Lettres et mémoires, ANQ Rapport, 1935–1936 ; 1936–1937 ; 1937–1938.— [M.-R. Côté], Une disciple de la croix, la vénérable Marguerite d’Youville, Marie-Marguerite Dufrost de La Jemmerais, veuve d’ Youville, 1701–1771, fondatrice à Montréal en 1737 du premier institut canadien, les Sœurs de la Charité (sœurs grises) ([Québec], 1932).— [É.-M. Faillon], Vie de Mme d’Youville, fondatrice des Sœurs de la Charité de Villemarie dans l’île de Montréal, en Canada (Villemarie [Montréal], 1852).— A. Fauteux et Drouin, L’Hôpital Général de Montréal, I.— Albertine Ferland-Angers, Mère d’Youville, vénérable Marie-Marguerite Du Frost de Lajemmerais, veuve d’Youville, 1701–1771 ; fondatrice des Sœurs de la Charité de l’Hôpital-général de Montréal, dites sœurs grises (Montréal, 1945) ; Pierre You et son fils François d’Youville ([Montréal, 1941]).— A.-H. Gosselin, L’Église du Canada après la Conquête, I ; L’Église du Canada jusqu’à la Conquête, II ; III. Estelle Mitchell, Le vrai visage de Marguerite d’Youville (1701–1771) (Montréal, 1973).— M. Trudel, L’Église canadienne. Albertine Ferland-Angers, Varennes, berceau d’une sainte, RHAF, XIII (1959–1960) : 3–17.— É.-Z. Massicotte, La famille Dufrost de la Gemmeraye, BRH, XXII (1916) : 71–76.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Claudette Lacelle, « DUFROST DE LAJEMMERAIS, MARIE-MARGUERITE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 29 déc. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/dufrost_de_lajemmerais_marie_marguerite_4F.html.

Information à utiliser pour d'autres types de référence bibliographique

Permalien: http://www.biographi.ca/fr/bio/dufrost_de_lajemmerais_marie_marguerite_4F.html
Auteur de l'article:   Claudette Lacelle
Titre de l'article:   DUFROST DE LAJEMMERAIS, MARIE-MARGUERITE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 4
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1980
Année de la révision:   1980
Date de consultation:   29 décembre 2014