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FRENCH, CHARLES, compagnon imprimeur, reconnu coupable de meurtre, né vers 1807 en Irlande, fils de John French et d’une prénommée Jane ; pendu le 28 octobre 1828 à York (Toronto).

Charles French, dont le père avait été caporal dans la garde territoriale irlandaise, passa environ quatre ans à apprendre le métier d’imprimeur à York, d’abord auprès de Robert Charles Horne*, puis de Charles Fothergill*. Après avoir travaillé comme compagnon à l’atelier de William Lyon Mackenzie*, il alla aux États-Unis et retourna ensuite à York, où il fut aide-chirurgien avant d’être réembauché par Mackenzie. En 1828, celui-ci le renvoya parce qu’il lui trouvait des mœurs dissolues ; French travailla par la suite à l’impression des journaux de la chambre d’Assemblée. Issu d’une famille respectable mais humble, il ne s’était fait remarquer qu’une seule fois jusque-là : en 1826, pendant qu’il était encore au service de Mackenzie, il avait été témoin de l’émeute au cours de laquelle un groupe de jeunes tories menés par Samuel Peters Jarvis* avaient détruit la presse de Mackenzie.

French devint plus célèbre en 1828. En effet, le 4 juin, il tua Edward Nowlan au cours d’un violent affrontement qui éclata vers minuit dans les rues d’York entre deux petites bandes de jeunes, après quoi il se livra aux autorités. Le journaliste Francis Collins sauta sur l’occasion pour déplorer l’augmentation du « vice et [de l’] oralité » et pour y proposer des remèdes : multiplication de l’effectif policier, amélioration de l’éclairage des rues et réforme de la chambre d’Assemblée. Mackenzie exprima des préoccupations semblables avec une flamme toute puritaine. Selon lui, la ville fangeuse qu’était York comptait une soixantaine de tavernes ou d’établissements du même genre pour une population d’environ 2 000 âmes. Avec les théâtres, c’étaient les lieux de prédilection de bien des jeunes gens, dont French. Il y goûtait avec ses compagnons les rares plaisirs qu’offrait York, et ce sans tenir compte ou se soucier du mécontentement de ses parents. Aux yeux de ceux-ci, ces établissements étaient les repaires « des joyeux lurons et des gens dissolus, des oisifs et des débauchés, des chenapans et des femmes de mauvaise vie ». Mackenzie les condamnait en les qualifiant de « foyers du vice et de l’infamie ».

French fut inculpé de meurtre, et ses compagnons James Pratt Goslin et William D. Forest furent accusés de complicité. Le 17 octobre 1828, French comparut devant le juge Levius Peters Sherwood*. Suivant la requête de son avocat, Simon Ebenezer Washburn*, ses complices seraient jugés séparément la semaine suivante. Après que French eut plaidé non coupable, le procureur général John Beverley Robinson* fit un « simple récit des faits ». Le soir du drame, French était au théâtre, un de ses passe-temps favoris (il avait même à l’occasion joué des rôles mineurs). Plus tard, dans les rues, il tira sur Nowlan avec un pistolet qu’il venait d’emprunter. Le procès fut centré sur le mobile de French. S’était-il trouvé en état de légitime défense ou avait-il agi avec préméditation ? Robinson tenta d’établir que French avait voulu se venger de Nowlan en raison d’un affront passé et qu’il n’y avait eu cette nuit-là aucune provocation de la part de la victime. Au cours de son contre-interrogatoire, Washburn dévoila sa ligne de défense : French, ivre, ne savait pas ce qu’il faisait ; quant à Nowlan, c’était un voyou au tempérament crâneur et vif.

Les témoins de la défense renforcèrent l’argumentation de Washburn. La réputation de Nowlan, que Robinson ne contestait pas, ne faisait aucun doute : c’était un gros buveur, un « homme bien bâti et puissant », une « brute notoire » qui avait mauvais caractère. De son côté, French était un « jeune homme très inoffensif », de petite taille ; il s’était trouvé face à un rustre qui lui cherchait querelle et l’avait menacé. La publicité qui avait précédé le procès avait déjà mis l’accent sur le fait que la santé mentale de French était précaire. Les témoins de Washburn le décrivirent comme un simple d’esprit, sujet à des crises de démence et parfois suicidaire. Robinson contre-attaqua en amenant Mackenzie à exprimer une opinion plus modérée, à savoir que French n’était pas « complètement fou » ; il était plutôt « moins sain d’esprit que d’autres ». Peut-être était-il faible d’esprit, fit alors observer Robinson, mais il savait distinguer le bien du mal : à titre d’exemple, son témoignage avait été accepté en cour après l’émeute survenue à l’imprimerie de Mackenzie. Finalement, French lui-même s’adressa au jury, initiative qui n’était guère judicieuse,. commenta Collins, puisqu’elle fit planer un doute sur sa prétendue folie.

Après des délibérations d’environ une heure, le jury prononça un verdict de culpabilité. Ensuite, lorsque Sherwood s’adressa au prisonnier, il nota que le vice l’avait mené à sa perte et l’implora de demander miséricorde pour son âme. « Le sang de votre victime, insista-t-il, exige un châtiment. » French fut condamné à être pendu puis disséqué le 20 octobre, mais le juge différa l’exécution jusqu’au 23 au cas où les procès de Goslin et de Forest auraient quelque incidence sur le cas de French.

Le procès avait soulevé bien des passions et French en avait récolté beaucoup de sympathie. Dans les quelques heures qui suivirent sa condamnation, environ 1 100 hommes signèrent une pétition réclamant la clémence royale. Après l’acquittement de Goslin et de Forest, le lieutenant-gouverneur sir Peregrine Maitland*, toujours pointilleux en matière de crimes punissables de mort, demanda à Sherwood de lui indiquer dans quelle mesure French pouvait être traité avec clémence. Le juge répondit que, même si les procès des complices ne touchaient pas French, certaines déclarations faites sous serment par eux après leur acquittement le concernaient peut-être. Il songeait particulièrement aux éléments qui minaient l’argument clé de la couronne, selon lequel Nowlan n’avait pas eu de geste menaçant à l’endroit de French avant d’être tué. Sherwood conclut que « le jury aurait pu déclarer French coupable d’homicide involontaire seulement ». Le Conseil exécutif se réunit d’urgence à cinq heures du matin le 23 octobre ; Maitland, James Baby, Peter Robinson* et James Buchanan Macaulay* étaient présents. Interrogé sur l’importance des nouveaux éléments d’information, Sherwood répondit de manière équivoque et tenta de remettre au conseil le fardeau de la décision. Les conseillers le pressèrent de dire si les déclarations sous serment justifiaient d’accorder un autre sursis et de recommander la grâce ; Sherwood répondit par l’affirmative mais répéta qu’il ne lui appartenait pas de décider. Le conseil ajourna ses travaux en lui demandant de comparer la première déposition de Goslin au coroner avec la déclaration qu’il avait faite ensuite sous serment, puis de conférer avec le juge Christopher Alexander Hagerman*. Sherwood releva des contradictions entre les deux documents et conclut, pour des raisons connues de lui seul, que la déposition était « plus crédible ». Il scellait ainsi le destin de French. N’ayant pas de motif légal de demander un adoucissement de la peine, les conseillers estimèrent qu’ il était de leur devoir, malgré la tristesse de la chose, d’aviser Son Excellence qu’il fallait laisser la justice suivre son cours ». Maitland se rangea à leur avis.

Assisté des ministres Thomas Phillips et William Ryerson*, French fut conduit à la potence et exécuté le même jour, à deux heures trente de l’après-midi. Dans les jours précédents, il avait passé avec eux et le révérend John Saltkill Carroll* beaucoup de temps à se préparer à la mort, montrant une équanimité qui, de l’avis de Carroll, confinait à la hâte de mourir. Il avait rédigé pour son exécution un discours qui fut lu par Ryerson et publié plus tard par Mackenzie. Il y affirmait la justice de sa condamnation et de son châtiment et attribuait son funeste destin à de « mauvaises fréquentations et [à l’]alcool ». Tout en pressant les jeunes d’éviter le vice et la ruine, il leur enjoignait d’accepter les « salutaires restrictions » de la discipline parentale « pour leur bien présent et éternel ». Après sa mort, on fit quelques incisions superficielles sur son cadavre pour respecter la sentence. Ensuite, on les sutura, et il eut des « funérailles privées et convenables » au cimetière presbytérien.

L’affaire French entraîna à York la suspension des représentations de théâtre populaire pendant environ cinq ans. Sur le plan politique, elle suscita une controverse qui allait durer encore longtemps : d’aucuns se demandaient en effet pourquoi French n’avait pu être gracié. Carroll rappela que Nowlan était « un fier-à-bras notoirement au service du family compact » et qu’« il y avait au conseil trop de gens puissants qui en voulaient à la vie du prisonnier ». D’après John Ross Robertson*, Robinson et John Strachan* avaient « refusé » la grâce. Le biographe de Mackenzie, Charles Lindsey*, fut plus explicite. French était un « homme marqué » depuis qu’il avait témoigné au procès sur l’émeute de l’imprimerie ; quant à Nowlan, « aussi sauvage qu’un gorille et deux fois plus méchant », c’était l’homme « qui [avait] entrepri[s] d’exécuter la vengeance ».

C’est ainsi que l’on en vint à raconter que le family compact avait refusé d’épargner un des employés de Mackenzie, témoin de l’émeute de 1826 et victime d’un fier-à-bras tory. Cette version des faits s’allie volontiers aux accusations de partialité que les critiques de l’opposition lançaient à Maitland et à Robinson. Les principaux objets de cette dénonciation sont bien connus depuis longtemps : persécution de Robert Randal, destitution du juge John Walpole Willis* et prétendus abus contre John Matthews et William Forsyth*. L’exécution de Charles French se range parmi des incidents moins célèbres comme les méfaits accomplis sur la personne de George Rolph, qui fut couvert de goudron et de plumes, et comme le procès de Michael Vincent [V. John Willson], lesquels contribuèrent tous à miner la confiance de la population dans le système judiciaire. En ce qui concerne le cas de French, cependant, les documents qui subsistent dissipent l’atmosphère de scélératesse dans laquelle baigne la version populaire. Ni Robinson à titre de procureur de la couronne, ni les conseillers lors de leurs délibérations ne montrèrent d’animosité. Apparemment, tout se déroula dans les règles et sans manigances. La question de savoir si une accusation d’homicide involontaire aurait mieux convenu reste ouverte car, pour la trancher, il aurait fallu que Sherwood assume ses responsabilités en tant que juge, ce dont il était incapable [V. George Powlis*].

Robert Lochiel Fraser

AO, MU 1864, nº 2622 ; RG 22, sér. 134, 5, Home District, 17 oct. 1828.— APC, RG 1, E1, 28 : 119–156 ; E3, 103a ; L3, 189 : F12 /26 ; 192 : F17 /36 ; RG 5, B27, 1, Home District, 1er juill. 1828.— Town of York, 1815–34 (Firth), 96–7.— Canadian Freeman, 23–30 oct. 1828.— Colonial Advocate, 12 juin, 23 oct. 1828.— J. S. Carroll, Salvation ! 0 the joyful sound : the selected writings of John Carroll, J. W. Grant, édit. (Toronto, 1967).— Charles Lindsey, The life and times of Wm. Lyon Mackenzie [...] (2 vol., Toronto, 1862 ; réimpr., 1971), 1 : 117–120.— P. B. A. O’Neill, « A history of theatrical activity in Toronto, Canada : from its beginnings to 1858 » (thèse de ph.d., 2 vol., Louisiana State Univ., Baton Rouge, 1973), 1 : 38–9.— Robertson’s landmarks of Toronto, 3 : 258.— Scadding, Toronto of old (1873), 59.

Bibliographie générale

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Robert Lochiel Fraser, « FRENCH, CHARLES », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 31 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/french_charles_6F.html.

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Auteur de l'article:   Robert Lochiel Fraser
Titre de l'article:   FRENCH, CHARLES
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
Date de consultation:   31 octobre 2014