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RANDAL, ROBERT (il signa Randall jusqu’en 1809 environ), homme d’affaires et homme politique, né vers 1766, probablement dans le comté de Harford, Maryland ; il eut une fille de sa liaison avec Déborah Pettit ; décédé probablement célibataire le 2 mai 1834 à Gravelly Bay (Port Colborne, Ontario).

Selon certaines sources secondaires, Robert Randal serait originaire de la Virginie mais, d’après les indices les plus anciens et les plus sûrs, il serait né dans le comté de Harford, dans le nord-est du Maryland. On n’est guère renseigné sur ce qu’il fit avant de devenir tristement célèbre en 1795, en étant la première personne à comparaître pour outrage après avoir tenté de corrompre des membres du Congrès des États-Unis. En septembre de cette année-là, Randal et deux hommes du Vermont s’étaient associés à sept marchands de Detroit, dont John Askin* et William Robertson*, pour acheter du gouvernement des États-Unis la péninsule sud du Michigan qui était alors sur le point d’être ouverte aux colons américains. Les associés entendaient gagner leur point non seulement en offrant des parties de la péninsule comme pots-devin aux parlementaires fédéraux, mais aussi en faisant valoir que l’influence des marchands de Detroit serait nécessaire pour convaincre les Indiens de renoncer à leur territoire, puisque le major général Anthony Wayne ne les avait pas réduit à l’impuissance lors de la bataille de Fallen Timbers.

Avec ses associés américains, Randal se mit donc à faire pression sur les membres du Congrès, mais il agit avec si peu de discrétion qu’il fut cité à comparaître pour outrage. Non seulement y avait-il eu tentative de corruption, mais plusieurs parlementaires étaient offensés de ce que Randal ait prétendu en privé que 30 ou 40 d’entre eux avaient déjà cédé et qu’il n’en fallait que quelques-uns de plus. Randal affirma dans son plaidoyer que ses propositions ne lui avaient pas semblé inconvenantes, puisqu’il s’agissait d’un projet d’intérêt public et que les parlementaires complaisants n’auraient pas bénéficié de faveurs spéciales mais auraient simplement participé à l’achat aux mêmes conditions que les associés. Sa peine se limita à une réprimande et à quelques jours de détention.

Pendant le séjour qu’il fit dans le Haut-Canada en 1795, Randal traita aussi d’autres affaires. Peu de temps auparavant, le lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe* avait loué à bail pour 999 ans un très bel emplacement de moulin de quatre acres sur les bords de la rivière Niagara à John McGill et à Benjamin Canby, qui y avaient construit un moulin à farine et une scierie. En octobre, Randal conclut avec Canby une entente provisoire en vue d’acheter le tiers de ces installations. L’entente tomba en désuétude, mais Randal continua à s’intéresser à cet endroit. En novembre 1798, il revint dans le Haut-Canada et soumit une requête afin de louer pour 999 ans, juste au nord de la concession de McGill et de Canby, une terre riveraine où il élèverait une fonderie de fonte. Il demandait aussi un lot forestier de grandeur suffisante, le droit d’extraire du minerai dans les environs et un monopole de 12 ans sur la production du fer en compensation de son investissement.

En 1795, à l’époque du scandale de la corruption, Randal passait pour avoir été « insolvable » peu auparavant. Pourtant, en 1798, il produisit des lettres de crédit qui s’élevaient à £1 950 (cours de Halifax) et assura le Conseil exécutif que le « général Christie » (peut-être s’agissait-il du général Gabriel Christie*, de Montréal) lui prêterait n’importe quelle somme. Il présenta aussi des lettres d’introduction, dont une dans laquelle Robert Hamilton*, gros marchand de la région de Niagara, disait que certains de ses amis new-yorkais avaient remis à Randal des « recommandations très respectables ». Le conseil rejeta la première requête de Randal puis, devant son insistance, l’autorisa à aller de l’avant en le prévenant que le bail ne serait signé qu’une fois qu’il fabriquerait du fer sur la concession demandée, comme il l’avait promis. Randal acheta ensuite le moulin et la scierie des locataires qui avaient succédé à McGill et à Canby, Elijah Phelps et David Ramsay, ainsi que 1 200 acres dans le canton de Wainfleet, sur lesquelles ils avaient un droit de pleine propriété. En faisant ces transactions, Randal prenait sur ses épaules la croix qu’il allait porter pour le reste de ses jours et déclenchait une série d’événements qui amèneraient bien des Haut-Canadiens à estimer que la colonie ne comptait pas de plus grand martyr de la cupidité des puissants.

Randal construisit sa fonderie et commença à produire du fer, mais les difficultés financières ne tardèrent pas à l’assaillir. En juin 1800, il céda les deux tiers de son entreprise à ses fournisseurs montréalais, Nathaniel Burton et James Maitland McCulloch, pour liquider une dette de £1 600. En 1802, Burton et McCulloch le chargèrent d’acheter et de moudre assez de blé pour expédier 6 000 barils dé farine en Angleterre ; selon ce que Randal affirma plus tard, cette farine aurait été la première jamais produite dans le Haut-Canada pour le marché européen. Cette spéculation entraîna la ruine de Burton et de McCulloch ou ne fut de leur part qu’une vaine tentative de sauvetage ; quoi qu’il en soit, dès juin 1802, ils étaient en faillite. Ils cédèrent alors leur part de la Bridgewater Works (c’est ainsi que Randal avait baptisé son installation) à leur créancier britannique, la Caldcleugh, Boyd, and Reid, qui envoya James Durand prendre l’affaire en main en son nom.

En octobre 1802, au terme d’une nouvelle série de transactions, Randal conserva le tiers de l’entreprise tandis que les deux autres tiers allaient à Durand en sa qualité de représentant de la Caldcleugh, Boyd, and Reid. Randal continua à gérer l’affaire pendant quelques mois mais, en août 1803, il la confia à Durand et à leur commis, Samuel Street*, avant de partir pour l’Est. Sur la rive américaine du Saint-Laurent, en face de Cornwall, il acheta des terres où il construisit une tannerie et une fabrique de potasse et où il mit un traversier en service. Au cours de l’été de 1804, il ouvrit un commerce à Cornwall. D’après ce qu’il raconta par la suite, il fit tout cela sur un coup de tête, pour ainsi dire, parce qu’il disposait d’un peu d’argent liquide et qu’il n’avait pas d’autre occupation.

Dès le début, Randal eut du mal à se faire payer par Durand qui, en 1804, acheta la part que détenait la Caldcleugh, Boyd, and Reid dans la Bridgewater Works et prit Street comme associé. Puis un coup dur vint le frapper en 1806 : Phelps, qui n’avait jamais remis son titre légal, reprit possession de la propriété au terme d’une action en recouvrement, ce dont Durand n’informa pas Randal, puis la loua à Street. On ignore si Street et Durand étaient encore associés ou s’il y eut, lors d’une de ces transactions, collusion pour déposséder Randal. Mais ce fut de Durand que Street et son nouvel associé, Thomas Clark, prétendirent plus tard avoir acquis la propriété au moyen d’un acte juridique établi en 1810.

Comme il se trouvait à Cornwall, Randal ne fut pas en mesure de défendre ses intérêts. Dès 1806, ses dettes s’élevaient à £3 000. Pendant toute la deuxième partie de l’année 1807, il esquiva résolument les sommations de ses créanciers, dont la plupart était des marchands de Montréal, tout en les pressant de lui faire grâce pour qu’il puisse continuer à s’occuper de ses affaires sans craindre une arrestation. Malgré l’opiniâtreté que manifesta d’abord le marchand Samuel David (que Randal, tout en évoquant l’insistance avec laquelle Shylock réclamait sa livre de chair, accusait d’être « un Juif persécuteur »), il obtint une amnistie de la part de ses créanciers en avril 1808.

Pour se refaire une situation confortable, Randal envisageait notamment de construire une fonderie de fonte dans un endroit magnifique qu’il espérait obtenir par concession de la couronne et qui se trouvait aux chutes des Chaudières, sur l’Outaouais. Cette fonderie serait alimentée par « une réserve inépuisable de fer, une montagne recélant le minerai le plus riche et de la meilleure qualité » qui était située sur l’autre rive, dans le canton de Hull, au Bas-Canada, et qui lui avait été concédée (ce projet, prétendait-il, était la raison pour laquelle il avait quitté la région de Niagara en 1803). Ses espoirs s’évanouirent cependant en mars 1809 car, juste après avoir enfin acquis le terrain des chutes des Chaudières, il fut arrêté pour dette à Montréal. Pendant six ans et demi, il languit en prison, à la merci de celui de ses créanciers qui était responsable de son incarcération. Randal et ses amis prétendirent toujours qu’il s’agissait de Thomas Clark. En 1810, Clark et Street forcèrent Durand à leur vendre la plus grande part de la Bridgewater Works ; en 1812, Clark alla voir Randal en prison pour le presser de se départir de ses intérêts. Pendant son séjour à Montréal, il poursuivit Randal pour une dette envers l’entreprise. Randal allégua toujours qu’il s’agissait d’une méprise due à une opération comptablé erronée mais, comme il était incarcéré, il ne pouvait se défendre. On a retrouvé dans ses papiers une note rapportant le témoignage d’un homme qui affirmait avoir entendu Clark et deux autres personnes exulter de tenir Randal sous leur coupe. Une autre preuve, indirecte, appuie la thèse selon laquelle Clark aurait été responsable de l’emprisonnement de Randal. Celui-ci ne fut libéré qu’en octobre 1815, soit juste après que Clark eut obtenu du Conseil exécutif l’exécution d’une ordonnance dans laquelle le gouvernement impérial prescrivait de le faire franc-tenancier des terres de la Bridgewater Works, qui jusque-là n’avaient été que louées à bail.

Dès sa libération, Randal retourna dans la région de Niagara avec la ferme intention de reprendre la Bridgewater Works et de faire valoir son droit à une part des indemnités que le gouvernement était censé verser bientôt au chapitre des pertes subies pendant la récente guerre contre les États-Unis. Son conseiller juridique était le procureur général D’Arcy Boulton, à qui il avait eu recours quand il était à Cornwall. Le premier geste de Randal fut d’intenter une poursuite en dommages-intérêts contre Phelps parce que, au mépris de leur contrat de 1799, il ne lui avait pas transféré le titre légal de sa moitié de la propriété. Randal était déjà en mesure de prouver qu’il était légalement propriétaire de la moitié ayant appartenu à Ramsay et espérait apparemment qu’en gagnant son procès contre Phelps, c’est-à-dire en obtenant en justice la reconnaissance de son titre sur l’autre moitié, il serait en meilleure position pour demander au gouvernement d’annuler, pour cause d’imprévoyance, la franche-tenure octroyée à Clark. Il entendait alléguer que Clark l’avait obtenue sous de fausses représentations, en se faisant passer pour le tenancier légitime en vertu du bail de 1794.

Aux assises tenues dans le district de Niagara en 1816, Randal gagna son procès et obtint en principe des dommages-intérêts dont le montant devait être fixé plus tard par arbitrage ; cependant, ses adversaires refusèrent un arbitre impartial et l’affaire repassa devant les tribunaux l’année suivante. Cette fois, Phelps produisit de nouvelles preuves. En demandant le titre de francs-tenanciers des terres de la Bridgewater Works, Clark et Street avaient affirmé que le bail original de McGill et de Canby avait été détruit dans un incendie en 1806. Mais voilà que le bail réapparaissait, appuyé d’un acte juridique daté de juin 1801 par lequel Phelps et Ramsay l’avaient censément transféré à Burton et à McCulloch. Phelps prétendait avoir fait cela sur l’ordre de Randal, pour exécuter leur contrat de 1799, et il présenta à l’appui de son affirmation le témoignage de deux notables de la région, Robert Nichol et William Dickson*, selon qui Randal était présent et consentant au moment du transfert. S’il était valide, l’acte juridique en question étayait la thèse voulant que Randal ait renoncé en 1801 à tout droit sur les lieux, et le tiers qu’il prétendait avoir obtenu en vertu de son entente avec Durand en octobre 1802 était une nouvelle acquisition qu’il avait perdue par la suite en ne remplissant pas les conditions de l’entente. Cependant, dans ce contexte, la prétention de Phelps était absurde, puisque Randal (qui nia toujours la validité de l’acte juridique) aurait pu transférer le bail lui-même s’il avait souhaité le faire. Randal fut aussi en mesure de produire un témoignage verbal rapportant que McCulloch avait nié que lui-même et Burton aient jamais eu quelque droit sur la propriété. Le jury accorda £10 000 de dommages-intérêts à Randal, mais la Cour du banc du roi ordonna un nouveau procès parce qu’elle trouvait ce montant excessif.

Avant les assises de 1818, D’Arcy Boulton fut promu à la Cour du banc du roi et son fils, le solliciteur général intérimaire Henry John Boulton*, prit en main la défense de Randal. Celui-ci, qui serait sans le sou tant qu’il ne réussirait pas à faire reconnaître son droit sur la propriété en litige, devait déjà des honoraires substantiels aux Boulton. Boulton fils refusa donc de poursuivre son travail à moins que Randal ne lui remette une reconnaissance de dette de £25, plus une caution de £100. Une fois que Randal lui eut donné la reconnaissance de dette et une hypothèque sur un lot qu’il possédait, Boulton se présenta devant la cour ; mais le juge qui présidait alors le tribunal était son père, et celui-ci refusa d’entendre la cause parce qu’il l’avait déjà défendue auparavant. Le procès fut donc encore différé d’un an. Randal et ses amis prétendirent toujours que Henry John Boulton devait savoir, ou à tout le moins soupçonner, que son père refuserait d’instruire l’affaire, même si le solliciteur général intérimaire le niait.

La dette que Randal avait contractée envers Boulton arriva à échéance avant les assises de 1819. Voyant qu’il était incapable de la rembourser, Boulton engagea des poursuites contre lui dans le district de Home. Randal n’entendit plus parler de l’affaire après avoir reçu une première mise en demeure et il crut alors, comme il devait l’affirmer plus tard, que Boulton ne s’était pas rendu jusqu’en cour. Or, il l’avait fait et avait obtenu un jugement à l’insu de Randal. Ce faisant, il avait contrevenu à au moins trois règles de la Cour du banc du roi et profité indûment d’une autre règle, qui allait peut-être au delà de la compétence de la cour et qui autorisait un créancier à obtenir un jugement contre un débiteur sans l’en avertir, si celui-ci vivait hors du district dans lequel l’action était intentée. Pour exécuter ce jugement, Boulton fit saisir la totalité du terrain de 1000 acres que Randal possédait aux chutes des Chaudières. En 1820, le terrain fut vendu pour £449. Cette somme excédait de beaucoup la dette de Randal mais ne représentait qu’une faible portion de sa valeur réelle, qui commençait à être connue parce que la région était ouverte depuis peu à la colonisation. Les acheteurs étaient John Le Breton*, officier à la demi-solde qui avait tenté en 1819 d’en acheter une partie à Randal, et Levius Peters Sherwood*, notable de Brockville qui allait devenir juge à la Cour du banc du roi en 1825. Quand Randal apprit la vente en janvier 1821, il interjeta appel contre Boulton. L’affaire était telle qu’Alexander Stewart, qui représentait Randal et qui se définissait lui-même comme un « vieux tory », déclara plus tard : « jamais, dans aucun pays, l’administration de la justice ne s’est déshonorée par une façon aussi ignoble de procéder ». Néanmoins, l’appel de Randal fut inutile. Il convient de noter que, si Randal n’eut apparemment pas connaissance de la vente avant 1821, il entendit parler du jugement (même s’il le nia par la suite) dès décembre 1819. Peut-être, n’imaginant pas que ce jugement entraînerait une telle perte, avait-il préféré ne rien tenter à ce moment-là. Mais il est plus probable qu’il avait tout simplement perdu foi dans le processus judiciaire ; en effet, en décembre 1819, sa rupture avec Boulton avait signifié la ruine de tous ses espoirs.

En août de cette année-là, l’affaire qui opposait Randal à Phelps était revenue devant les assises du district de Niagara pour la quatrième année consécutive. Le plaignant, privé d’avocat, dut assurer lui-même sa défense ; le procureur général John Beverley Robinson* représentait le défendeur. L’issue d’une lutte aussi inégale était prévisible : la preuve qui n’avait pas suffi à Phelps en 1817 lui assura cette fois un verdict favorable. De l’avis de Randal, cependant, ce résultat ne fut obtenu que grâce à un extraordinaire abus d’autorité de la part du président du tribunal, le juge en chef William Dummer Powell. Dans une lettre écrite peu après, Randal affirma que Powell avait menacé les jurés de mort civile s’ils se prononçaient en faveur du plaignant (c’est-à-dire contre la preuve telle que Powell l’interprétait). Cette procédure était tombée en désuétude en Angleterre depuis la fin du xviie siècle. Aux mêmes assises, Clark obtint contre Randal un jugement qui venait confirmer la victoire qu’il avait remportée à Montréal en 1812. Cette décision entraîna la vente judiciaire des 1 200 acres de terre que Randal possédait à Wainfleet et que Clark lui-même acheta pour la somme dérisoire de £40.

Jusqu’à ce moment, Randal avait montré peu d’intérêt pour la politique du Haut-Canada, et les indices qui existent suggèrent qu’en matière de politique américaine il était de tendance modérée. Mais il semble que ses expériences l’avaient radicalisé. Une lettre à un ami non identifié révèle, quoique de façon incohérente, sa désaffection : « Toutes les mesures coercitives ont été prises impunément par Powell et Cambell [William Campbell] pour restreindre mes droits légaux et légitimes, pour donner à Clark, en me les enlevant, mes biens. C’est une époque de despotisme ; un simulacre de gouvernement militaire, ou un gouvernement civil tourmenté, bien semblable à la religion [des membres] du Conseil exécutif dans notre province [...] Il y a maintenant dix ans que je suis victime de [l’]influence [de ce conseil]. » Il accusait les juges de vouloir limiter ses mouvements en l’exposant à une arrestation pour dette et blâmait le Conseil exécutif d’avoir eu l’imprévoyance de concéder en franche-tenure les terres de la Bridgewater Works après que Clark eut de toute évidence trompé le gouvernement impérial en lui faisant croire que lui-même et Street en étaient les tenanciers légitimes. Il jurait de prendre sa revanche sur les juges et sur Robinson en tentant de les faire mettre en accusation par le Parlement provincial, ainsi que sur Durand en le poursuivant pour rupture de contrat. Il affirmait aussi vouloir se venger des Durand, Phelps, Clark, Street, Dickson et Nichol en les accusant de faux témoignage aux prochaines assises du district de Niagara.

Randal ne fit rien de tout cela. Il se porta plutôt candidat dans la circonscription de 4th Lincoln aux élections législatives de juillet 1820. Dans son discours électoral, il en appela à l’aversion du peuple pour l’aristocratie, le favoritisme et le népotisme, stigmatisa les abus de l’administration de la justice et souligna l’importance d’élire des hommes qui ne deviendraient pas des « marionnettes de l’exécutif ». Cette dernière déclaration visait son adversaire Isaac Swayze, député sortant de Lincoln et initiateur de la procédure qui, l’année précédente, avait conduit à l’expulsion de Robert Gourlay* en vertu du Sedition Act. Tout en faisant observer que c’étaient « les torts privés qui engendr[aient] les maux publics », il réclama « une distribution égale de la justice » et « une répartition libérale des droits ». La constitution du Haut-Canada était souple et ses lois étaient justes, disait-il, mais tout cela était perverti par un « intérêt dément qui ne conna[issait] nulle limite sinon l’écrasement de son propre poids ». Randal, que la population considérait alors comme un héros, remporta facilement la victoire. Il allait rester député de Lincoln jusqu’à sa mort.

En 1824, Randal poursuivit ses efforts pour obtenir justice contre Clark, Street et Boulton en entreprenant une série de démarches avec l’aide du jeune et brillant avocat John Rolph*. Il perdit une action en recouvrement contre Clark et Street, n’ayant pu produire de titre légal que sur la moitié de la propriété qui avait appartenu à Ramsay. Il essaya une deuxième fois de rouvrir le procès l’opposant à Boulton, mais il échoua parce qu’il avait déjà fait appel en vain ; une dernière tentative en ce sens n’aboutit jamais, puisque D’Arcy Boulton et son successeur au tribunal, Sherwood, étaient des parties intéressées.

Randal chercha aussi à obtenir satisfaction en présentant des requêtes au Conseil exécutif et à la chambre d’Assemblée. Le gouverneur en chef, lord Dalhousie [Ramsay*], penchait de son côté dans l’affaire du terrain des chutes des Chaudières, parce que le gouvernement du Bas-Canada avait voulu en acheter une partie juste au moment de la vente judiciaire et qu’il croyait que le capitaine Le Breton avait présenté une offre d’achat en toute connaissance de cause. Dans une requête soumise en 1822, c’est-à-dire au moment où un projet d’union du Haut et du Bas-Canada faisait l’objet de chaudes discussions politiques, Randal observait que la propriété (qui se trouve juste à l’ouest du centre-ville actuel d’Ottawa) était l’endroit le plus central pour la capitale de la future province unie. Quand Bytown fut fondé en 1828, Sherwood se décida enfin à éprouver son titre de propriété par une action en recouvrement contre les personnes à qui Randal avait loué ce terrain ; Dalhousie ordonna à Robinson d’assurer la défense, mais celui-ci trouva une excuse pour refuser. Comme le juge en chef Campbell se trouvait en Angleterre, que John Walpole Willis* venait d’être démis de ses fonctions de juge et que le juge Sherwood était partie dans l’affaire, la cause fut entendue par le juge puîné Christopher Alexander Hagerman*. Celui-ci se prononça en faveur de Sherwood aux assises d’août puis, quelques mois plus tard, à la Cour du banc du roi, il rejeta la demande d’appel présentée en raison de ses propres erreurs. Les requêtes que Randal soumit au lieutenant-gouverneur en conseil et au gouvernement impérial afin d’éviter la vente du terrain des chutes des Chaudières et d’annuler, pour cause d’imprévoyance, la concession en franche-tenure des terres de la Bridgewater Works ne furent pas non plus couronnées de succès. Celles qu’il présenta à l’Assemblée provoquèrent une dénonciation cinglante de la conduite de Henry John Boulton, mais elles ne lui rapportèrent aucun bénéfice concret. Comme l’absence d’un tribunal d’equity dans la colonie nuisait à Randal dans sa quête de justice, l’Assemblée adopta en 1828 au 1830, dans l’intention expresse de faire la lumière sur les préjudices qu’il avait subis, deux projets de loi créant une Cour de la chancellerie, mais le Conseil législatif les rejeta.

La persévérance de Randal fit néanmoins de lui un héros populaire et conduisit ses ennemis de la région de Niagara à faire une nouvelle tentative, cette fois malavisée, pour l’écraser devant les tribunaux. Aux élections générales de 1824, il déclara sous serment qu’il était qualifié pour occuper un siège au Parlement et affirma alors être propriétaire de tous les biens dont ils l’avaient dépossédé. Ce geste de défi poussa Samuel Street et William Johnson Kerr* à lui intenter une poursuite pour faux témoignage aux assises du district de Niagara en 1825. Ce fut un procès notable en raison de la brillante défense que Rolph assura à Randal. Après avoir discrédité l’accusation en forçant Clark à confesser les tentatives de coercition auxquelles il s’était livré envers Randal quand celui-ci était en prison en 1812 (confession qui jeta un doute sur la prétention de Clark à avoir été le tenancier légitime des terres de la Bridgewater Works à compter de 1810), Rolph termina par un plaidoyer qui mêlait tout l’establishment judiciaire à la persécution de Randal et obtint l’acquittement de son client, même si le juge en chef Campbell avait résumé de façon hostile les dépositions et les débats.

Deux ans plus tard, Randal remporta une victoire plus écrasante sur ses ennemis. En 1827, l’Assemblée adopta une loi qui conférait des droits politiques et civils à tous les résidents du Haut-Canada (la majorité de ceux qui étaient d’origine américaine et quelques colons militaires étrangers) qui avaient été déclarés non naturalisés en vertu du jugement dans l’affaire Thomas contre Acklam, jugement prononcé en 1824 devant un tribunal anglais. La teneur de cette loi avait été dictée par le ministère des Colonies et répugnait grandement à une bonne partie des personnes touchées. On signa une pétition pour la faire révoquer, et le comité qui avait pris l’initiative de cette requête et dont faisait notamment partie Jessé Ketchum* chargea Randal de la soumettre au gouvernement et au Parlement impériaux. Il fut accueilli courtoisement par le secrétaire d’État aux Colonies, lord Goderich, et le sous-secrétaire parlementaire, Robert John Wilmot-Horton, qui lui promirent avant son départ que le gouvernement colonial serait invité à adopter une loi acceptable. Si elle n’était pas votée à la session suivante, elle le serait au Parlement de Westminster.

Le succès de la mission de Randal porta un dur coup à l’establishment politique du Haut-Canada. Bien sûr, les pétitionnaires avaient eu de la chance : une des stipulations contre laquelle ils s’élevaient, celle qui obligeait à abjurer son ancienne allégeance pour obtenir la naturalisation, était devenue inacceptable aux yeux du gouvernement britannique pour des raisons de politique supérieure. Néanmoins, le traitement courtois dont avait bénéficié Randal, que le lieutenant-gouverneur sir Peregrine Maitland* et ses conseillers méprisaient particulièrement, et son influence évidente sur la pensée des autorités britanniques, éveillèrent au sein du Conseil exécutif un sentiment de trahison (même si Goderich déclara publiquement que c’était le ministère des Colonies et non Maitland et son conseil qui était à l’origine de la loi de 1827).

Randal poursuivit sa vengeance contre l’élite de la région de Niagara. Aidé par les caprices de la politique impériale, il réussit à faire différer jusqu’en 1833 le versement de la plus grande partie des indemnités dues à Clark et à Street pour la Bridgewater Works au chapitre des pertes de guerre. Ce délai courut en dépit du fait que neuf ans auparavant Maitland avait confié le jugement des réclamations conflictuelles à leur avocat-conseil, le procureur général Robinson, qui s’était prononcé en faveur de ses clients. À l’approche des élections de 1828, Randal risquait, s’il parvenait par quelque échappatoire à garder ou à acquérir assez de biens pour devenir éligible, de voir ses créanciers les faire saisir dès qu’il les identifierait dans son serment d’éligibilité. Pourtant, il fut réélu en 1828 au 1830.

On ne sait pas très bien si ces querelles constantes influencèrent de quelque façon la position de Randal sur l’aide financière du gouvernement à la Welland Canal Company. Jusqu’en 1830, il s’y opposa constamment. Cette année-là, il appuya la minorité en refusant son suffrage à un projet de loi qui autorisait le versement d’une subvention de £25 000 aux propriétaires du canal et qui le chargeait, à titre de commissaire, de faire rapport au gouvernement sur l’avancement des travaux. Il rédigea cependant un rapport très favorable sur l’avenir du canal, notant son utilité en tant qu’artère du réseau commercial laurentien. En 1831, il appuya une mesure autorisant le versement d’une somme supplémentaire de £50 000. Cette mesure, faisait-il remarquer, serait peut-être impopulaire dans les centres commerciaux traditionnels de la presqu’île du Niagara, comme Niagara (Niagara-on-the-Lake), Queenston, St Davids et Waterloo, mais elle avantagerait bien plus de gens qu’elle n’en désavantagerait. L’explication que Randal donnait à sa volte-face de 1831 était compatible avec l’appui qu’il avait accordé en 1822 au projet d’union du Haut et du Bas-Canada.

Malgré son importance sur la scène publique, Randal demeura presque sans ressources jusqu’à sa mort. Il n’avait aucun moyen de subsistance connu, sauf le traitement qu’il touchait comme député durant la courte session parlementaire et le maigre salaire qu’on lui versait pendant la saison de navigation à titre de receveur du droit de péage à Port Colborne, sur le canal Welland. Ses amis et collègues députés, les radicaux William Lyon Mackenzie*, John Johnston Lefferty* et Thomas Hornor, l’aidaient probablement en lui donnant de l’argent ; tous trois apparaissent comme bénéficiaires dans son testament, aux côtés des Montréalais défavorisés qui l’avaient secouru pendant sa longue incarcération. Jesse Ketchum, nommé exécuteur testamentaire avec Mackenzie, Lefferty, Hornor et Willis, lui apportait peut-être aussi quelque assistance.

Pour évaluer l’importance de Randal sur le plan historique, il faut d’abord prendre la mesure de l’homme. Son rôle dans le scandale de la corruption au Michigan et son attitude envers ses créanciers en 1807 au 1808, tout comme le nombre de personnalités de la région de Niagara qui s’opposèrent à lui dans le litige touchant la Bridgewater Works, tout cela peut suggérer le fourbe sans scrupules dont le destin ne fut pas plus sombre qu’il ne le méritait ; pourtant, sa carrière, qui fut presque une suite d’échecs, interdit de sauter à pareille conclusion. Si on y regarde de plus près, on voit plutôt en Randal un optimiste naïf et même un illuminé, un homme simple, aimable, facilement trompé par plus intrigant que lui. Mais c’est aussi, peut-être, un point de vue trop superficiel. Il se peut que son optimisme l’ait porté à s’illusionner. Il fut dupé et vaincu si souvent, il montra dans l’adversité une attitude de défi si constante qu’on soupçonne qu’une propension masochiste à l’échec le poussait inconsciemment à aller au-devant de pareils désastres. En cela, il rappelle un autre homme politique qui siégea dans l’opposition au cours des années 1820, Charles Fothergill*.

L’innocence présumée de Randal et son amabilité, comme son refus de s’incliner devant l’adversité, ont contribué à lui donner dans le paysage politique une importance qui est avant tout celle d’un symbole : on le voyait comme le plus grand martyr de la cupidité et des abus de pouvoir du family compact et de ses alliés de la région de Niagara. Son expérience semblait être celle que connaissait le fermier pionnier, qui luttait pour survivre dans un milieu où le système judiciaire et les règles du commerce favorisaient le marchand capitaliste. Pour ces pionniers nourris de lectures bibliques, l’histoire de la spoliation de Randal par le processus judiciaire était celle de la vigne de Naboth ; mais c’était aussi leur histoire, et sa quête persistante (et finalement politique) de justice avait pour eux valeur d’exemple. Randal correspondait aussi au stéréotype mis en vogue par le « sentimentalisme » de l’époque, celui de l’innocent lésé, et ses défenseurs, Rolph et Mackenzie par exemple, le présentaient sous ce jour. À leurs yeux, Randal était en quelque sorte le vicaire de Wakefield, personnage du romancier Oliver Goldsmith, c’est-à-dire un homme dont « l’histoire [était] romanesque et la valeur éminente », comme le disaient ses contemporains, un homme qui était « habitué depuis longtemps à la persécution, l’enfant de la mauvaise fortune et le compagnon du malheur », tantôt « vêtu d’un costume vert sombre usé jusqu’à la corde », tantôt « littéralement revêtu de l’approbation de ses électeurs ». Rien ne contribua davantage à discréditer les gens de robe et l’administration de la justice que les souffrances de Randal : elles rendirent Henry John Boulton si impopulaire que Maitland rejeta sa candidature à un poste de juge en 1825 et que le lieutenant-gouverneur sir John Colborne* douta de l’à-propos de le nommer procureur général en 1829.

Il est paradoxal que Randal, aventurier énergique et tenace, ait joué dans la vie publique un rôle aussi passif ; pourtant sa carrière politique ne fut pas active non plus. Si Mackenzie notait dans son éloge funèbre que « peu de ceux qui [avaient] siégé à la chambre [avaient] voté aussi souvent du bon côté que M. R. », il ajoutait par ailleurs : « s’il a jamais parlé cinq minutes, je ne me le rappelle pas ». Mackenzie, dit-on, se lança en politique sous l’influence de Randal, et il défendit jusqu’à sa mort la cause de Randal et de ses héritiers. De son côté, Randal persuada Mackenzie d’installer le Colonial Advocate à York (Toronto) en 1824 et favorisa son élection à l’Assemblée en 1828. Randal dut probablement à Mackenzie et à Ketchum d’être choisi ambassadeur des non-naturalisés en 1827, car les deux hommes avaient été à l’origine de la collecte organisée l’année précédente pour l’aider à aller à Londres défendre sa cause contre Clark et Street (il tenta de le faire en 1827, mais il essuya une rebuffade du gouvernement britannique).

Les lettres que Robert Randal écrivit au ministère des Colonies pendant son séjour à Londres sont d’une élégance qui ne lui était pas habituelle et qui reflète peut-être l’influence de son principal conseiller là-bas, le radical écossais Joseph Hume. En raison de son succès, sa mission peut être considérée comme le premier des trois grands coups que les autorités britanniques assenèrent à l’establishment politique du Haut-Canada pendant les dernières années de la colonie, les deux autres étant l’accueil de Mackenzie en 1832, qui mena à la destitution de Henry John Boulton et de Hagerman comme procureur général et solliciteur général, et la décision qui fut prise en 1839 d’unir le Haut et le Bas-Canada.

Paul Romney

Les deux plus importantes collections de papiers de Robert Randal sont, d’une part, la série A-4 des Mackenzie–Lindsey papers, conservés aux AO (MU 1915–1917) et, d’autre part, les vol. 13–14 des William Lyon Mackenzie papers aux APC (MG 24, B18) ; quelques documents personnels sont par ailleurs mêlés avec les propres papiers de Mackenzie. L’assignation de Randal devant la chambre des Représentants est mentionnée dans : É.-U., Congress, Debates and proc. (Washington), 1795–1796 : col. 166–244 ; et dans William Cobbett, Porcupine’s works ; containing various writings and selections, exhibiting a faithful picture of the United States of America [...] (12 vol., Londres, 1801), 3 : 43–55. Le scandale de la Bridgewater Works est raconté dans PRO, CO 42/373 : 26–65 ; 42/374 : 75–82 ; 42/375 : 144–186 ; 42/376 : 33–35, 401–408 ; et celui des chutes des Chaudières dans H.-C., House of Assembly, Journal, 1828, app., « Report on the petition of Robert Randal, Esquire », et dans Canada, Prov. du, Assemblée législative, App. to the journals, 1852–1853, app. SSSS. Le rapport de Randal sur le canal Welland se trouve dans H.-C., House of Assembly, Journal, 1831, app. : 182–195.

En ce qui concerne le procès de Randal pour faux témoignage, voir : A faithful report of the trial and acquittal of Robert Randall, Esq., a member of the Commons House of Assembly in Upper Canada, accused of perjury, and tried at Niagara, on Wednesday the 7th of September, 1825 ; from stenographic notes by Francis Collins [...] (York [Toronto], 1825). Sa correspondance avec le ministère des Colonies sur la question des non-naturalisés en 1827 a été imprimée dans le Colonial Advocate, 6, 27 sept. 1827. Le Colonial Advocate, 14 mars–7 avril 1825, l’Examiner (Toronto), 21 août 1850, et le Mackenzie’s Weekly Message (Toronto), 18 mai 1854, sont les journaux les plus importants pour retracer sa carrière.

La principale étude relative à la carrière de Randal est celle de Paul Romney, Mr Attorney : the attorney general for Ontario in court, cabinet, and legislature, 1791–1899 (Toronto, 1986), particulièrement le chap. 3 ; on consultera aussi H. P. Hill, Robert Randall and the Le Breton Flats : an account of the early legal and political controversies respecting the ownership of a large portion of the present city of Ottawa (Ottawa, 1919).  [p. r.]

APC, RG 1, E3.— John Askin papers (Quaife).— H.-C., House of Assembly, App. to the journal, 1836, 3, no 76.

Bibliographie générale

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Paul Romney, « RANDAL, ROBERT », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/randal_robert_6F.html.

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Auteur de l'article:   Paul Romney
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Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 6
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1987
Année de la révision:   1987
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