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GIBSON, sir JOHN MORISON, officier de milice, avocat, fonctionnaire, homme politique et homme d’affaires, né le 1er janvier 1842 dans le canton de Toronto, Haut-Canada, fils de William Gibson et de Mary Sinclair ; le 26 octobre 1869, il épousa à London, Ontario, Emily Annie Birrell (décédée en 1874), puis le 26 septembre 1876, à Hamilton, Ontario, Caroline Hope (décédée en 1877), et le couple eut une fille qui mourut à la naissance, et finalement le 18 mai 1881, dans la même ville, Elizabeth Malloch, et de ce mariage naquirent quatre fils et deux filles ; décédé le 3 juin 1929 à Hamilton.

Arrivé d’Écosse en 1826, le père de John Morison Gibson trouva du travail comme maçon dans la région de Hamilton. Après avoir épousé la fille d’un fermier du canton de Nelson, il acheta une ferme plus à l’est, dans le canton de Toronto. Peu avant de mourir de consomption en 1845, il écrivit à son neveu David Gibson* que sa ferme n’était pas assez grande pour subvenir aux besoins de sa famille et que les terres adjacentes se vendaient trop cher. En 1851, Mary Sinclair Gibson s’installerait avec ses enfants dans une ferme du canton d’Oneida.

Après une année d’école à cet endroit, John Morison Gibson entra à la grammar school de Hamilton ; sa sœur Jane s’était établie dans cette localité après son mariage. En 1854, il passa à la Central School, ouverte depuis peu. Il s’y révéla un excellent élève. Plus tard, il attribuerait sa réussite au fait que le directeur, John Herbert Sangster, lui avait montré à travailler avec acharnement. En juin 1859, à l’inauguration des fontaines de Hamilton, au parc Gore, ce fut Gibson qui, à titre de président des élèves de l’école, testa les jets d’eau. Dans les années suivantes, lui-même et ses partisans se plairaient à rappeler cette anecdote pour démontrer qu’il était associé depuis longtemps au progrès de Hamilton.

Gibson passa l’examen d’admission de la University of Toronto en septembre 1859 et reçut une bourse d’études. Élève de la première promotion du University College, il récolterait de multiples honneurs, notamment la médaille d’argent en humanités et langues modernes, un prix de langues orientales et, en 1863, année de l’obtention de sa licence ès arts, la médaille du prince de Galles. En 1861, à la suite de l’incident du Trent [V. sir Charles Hastings Doyle*], il avait été l’un des premiers à s’enrôler dans la compagnie universitaire du 2nd Battalion Volunteer Militia Rifles (qui deviendrait le Queen’s Own Rifles). De retour à Hamilton en 1864, après avoir reçu sa maîtrise ès arts, il devint enseigne dans le 13th Battalion Volunteer Militia Light Infantry. Promu lieutenant au début de 1866, il fit partie de l’unité hamiltonienne qui, en juin, avec d’autres miliciens, affronta les féniens à Ridgeway [V. Alfred Booker*]. À titre de commandant de ce bataillon de 1886 à 1895, il mena une grande campagne de recrutement et supervisa la construction d’un nouveau manège. Après sa démission, le 9 novembre 1895, il obtiendrait le grade honoraire de lieutenant-colonel.

La milice mettait l’accent sur les manœuvres et le tir au fusil. Acquérir de la maîtrise dans ces domaines exigeait discipline et précision, qualités résumées par Gibson en une formule d’une importance primordiale dans sa philosophie : « travail assidu et persévérance ». Lui-même tireur d’élite, il participa aux compétitions de Wimbledon (Londres) à titre de membre de l’équipe canadienne en 1874, en 1875 et en 1879, fut à la tête de cette équipe en 1881 et commanda celle qui prit part aux épreuves de la coupe Bisley en 1907. Il fut président de la Dominion Rifle Association de 1893 à 1907 et président du Canadian Military Institute en 1891–1892 puis en 1897. En 1901, il fut promu au grade honoraire de colonel de son ancien bataillon et appartint au comité qui approuva le fusil Ross, dont le fonctionnement causa tant de problèmes [V. sir Edwin Alfred Hervey Alderson]. De 1904 à 1909, il commanda la 15th Infantry Brigade, dont le quartier général se trouvait à Hamilton.

En 1866, Gibson avait entrepris son stage de droit au cabinet Burton and Bruce, à Hamilton. Spécialiste des affaires, conseiller juridique de la municipalité et réformiste réputé, George William Burton devint son mentor et le présenta aux membres de l’élite commerciale et politique de la ville. Admis au barreau pendant le trimestre d’automne 1867, Gibson poursuivit ses études et obtint une licence en droit de la University of Toronto en 1869. L’année suivante, il s’associa, à Hamilton, à Francis Mackelcan, qu’il avait rencontré dans des séances de tir. Les deux hommes se partageaient les dossiers, Gibson se consacrant surtout au droit des affaires. Ils acquirent du prestige, d’abord à cause de la nomination de Gibson à un poste d’examinateur en droit à la University of Toronto en 1871, puis parce que, en janvier 1873, la municipalité de Hamilton confia son contentieux à leur cabinet, alors appelé Mackelcan, Gibson, and Bell. Nommé en 1890 conseiller de la reine, Gibson serait élu en 1899 membre du conseil de la Law Society of Upper Canada.

Dès les années 1870, tout était en place pour que Gibson fasse son entrée sur la scène publique. Comme il l’expliquerait plus tard, il avait hâte « de faire tout [son] possible pour le bénéfice [des] institutions qui l’avaient aidé dans sa jeunesse ». De 1871 à 1884, il appartint au Conseil des commissaires d’écoles de Hamilton, dont il fut président pendant deux ans. Il promut l’amélioration des installations éducatives et l’engagement d’enseignants mieux formés ainsi que la création d’une école technique et d’une bibliothèque publique. En outre, il appuya la fondation de la Hamilton Art School, dont il fut président durant de nombreuses années. Cet homme remarquablement actif était aussi l’un des membres les plus en vue de la congrégation presbytérienne Central et apportait son soutien à la Hamilton Health Association. Cofondateur de la Wentworth Historical Society en 1889, il fut président de la St Andrew’s Society en 1891–1892. De plus, il appartint au conseil de la University of Toronto de 1873 à 1888. Franc-maçon à compter de 1867, il s’éleva dans la hiérarchie au point d’occuper, de 1892 à 1894, la fonction de grand maître de la loge au Canada. En 1896, il participa, avec George Ansel Sterling Ryerson et d’autres, à la fondation de la Canadian Red Cross Society ; il en serait président jusqu’en 1914. Pour cette raison, il reçut en 1911 le titre de « chevalier de grâce » de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en Angleterre. La University of Toronto lui décerna un doctorat honorifique en droit en 1903 et la McMaster University fit de même en 1909.

Gibson se lança en politique parce qu’il avait été formé par George William Burton. De plus, en grande partie grâce à ses relations à Toronto et dans le milieu universitaire, il connaissait des réformistes influents, tels Edward Blake* et George Brown*, ce qui en faisait un élément intéressant. Il fit ses premières armes en tant que secrétaire de la Hamilton Reform Association et organisateur local aux élections fédérales de 1878. L’année suivante, il se porta candidat aux élections provinciales dans Hamilton. Pendant la campagne, certains mirent en doute son attachement à la ville – la presse tory en parla comme d’un « aventurier » envoyé par Toronto –, mais il l’emporta avec une faible majorité.

Nouveau venu à l’Assemblée législative de l’Ontario, l’ex-président du Conseil des commissaires d’écoles de Hamilton s’intéressa tout naturellement aux questions éducatives. Il était favorable à l’admission des femmes à la University of Toronto [V. sir Daniel Wilson*], à la « canadianisation » de son corps professoral et à l’abolition des subventions spéciales à l’Upper Canada College. Par deux fois, en février 1883 et en décembre 1886, il remporta la victoire contre des candidats des Chevaliers du travail. En février 1886, le secrétaire des libéraux provinciaux, Arthur Sturgis Hardy*, déclara que Gibson et une poignée d’autres députés avaient « pris fait et cause pour l’ouvrier » en appuyant bon nombre des revendications des Chevaliers du travail. En fait, à l’instar de son chef Oliver Mowat*, Gibson pratiquait la cooptation avec succès : il soutenait juste assez de réformes ouvrières pour couper l’herbe sous le pied aux Chevaliers du travail, qui appelaient les ouvriers à mener leurs propres actions. Pendant la campagne fédérale de 1887, il usa de sa réputation d’« ami de l’ouvrier » pour arranger une entente entre le mouvement travailliste et les libéraux de Hamilton. Cette manœuvre, dont le but était d’empêcher la réélection des députés conservateurs sortants, échoua.

Les tendances « progressistes » de Gibson irritaient certains de ses collègues réformistes, mais elles plaisaient à Mowat et à d’autres. De 1884 à 1899, Gibson présida le comité des bills privés de l’Assemblée. Le député provincial Charles Clarke* dirait qu’il était un orateur « circonspect, sinon affreusement lent », mais ajouterait que, en comité, « il semblait saisir intuitivement les aspects douteux de toutes les mesures qui lui étaient présentées ». Nommé secrétaire de la province en 1889, Gibson connut l’année suivante une déception imprévue : il perdit son siège au profit du conservateur Thomas Henry Stinson, homme d’affaires populaire à Hamilton. Cependant, l’élection de Stinson fut annulée et Gibson sortit vainqueur du scrutin partiel tenu en 1891. Redevenu secrétaire de la province, il présenta et fit adopter en 1893 une loi intitulée Act for the Prevention of Cruelty to and Better Protection of Children. Aussi appelée loi Gibson, elle faisait des mauvais traitements infligés aux enfants un délit pénal, favorisait le placement en famille d’accueil, renforçait le pouvoir des sociétés d’aide à l’enfance et créait le poste de surintendant de l’enfance abandonnée, que Gibson confia à John Joseph Kelso*. Élu dans la nouvelle circonscription de Hamilton West en 1894, Gibson fut nommé commissaire des Terres de la couronne en 1896, dans le gouvernement d’Arthur Sturgis Hardy. Pendant son mandat, qui dura jusqu’en 1899, il encouragea la reforestation dans le Nord ontarien et orchestra l’adoption de nouvelles lois sur la faune et du Forest Reserves Act de 1898 [V. Aubrey White*]. Battu en mars 1898, il retourna à Queen’s Park après avoir remporté, en octobre, l’élection partielle tenue dans Wellington East.

En octobre 1899, Gibson obtint le poste de procureur général dans le cabinet de George William Ross*. Toutefois, sa position s’affaiblit peu à peu parce qu’il servait souvent de porte-parole au gouvernement, de moins en moins populaire, et parce qu’on le soupçonnait d’avoir participé à des magouilles électorales ou d’avoir fermé les yeux sur ces pratiques. Certaines de ses meilleures réalisations, par exemple la nouvelle loi de 1904 sur l’évaluation et la taxation municipales, ont été masquées par les querelles partisanes qui marquèrent le régime de Ross. Le remaniement ministériel de novembre 1904, par lequel Ross le rétrograda au rang de ministre sans portefeuille, confirma que Gibson avait des ennuis de santé, comme il l’affirmait, et surtout que sa présence au sein du gouvernement n’était plus un atout. Comme il n’avait jamais eu de base solide dans Wellington East, il était quasi assuré de subir la défaite. La chose se produisit effectivement aux élections de janvier 1905, qui se soldèrent par une écrasante victoire des conservateurs de James Pliny Whitney*.

À cause de ce revers, Gibson se consacra tout entier à l’empire qu’il avait soigneusement échafaudé à partir de ses relations politiques et sociales. Dès 1877, il avait fait sa marque dans les affaires en participant avec Adam Hope*, son beau-père à l’époque, à la mise sur pied et à la promotion de la Landed Banking and Loan Company, qui investissait dans les hypothèques et les obligations municipales et exploitait une banque d’épargne. Il s’était servi de ses relations pour attirer des investisseurs, dont Edward Blake, et s’était taillé une place de conseiller juridique à la société. De fil en aiguille, il s’était lié à d’autres entreprises, par exemple la Canada Clock Company Limited, constituée en 1881 par lui-même et Francis Mackelcan, entre autres.

Ce fut en qualité d’avocat que Gibson entama sa fructueuse collaboration avec John Patterson*. Cet homme d’affaires de Hamilton était à la tête d’une entreprise intégrée qui gérait des propriétés, faisait de l’immobilier et de la construction et exploitait des scieries et un parc à bois. D’après les archives, ils se rencontrèrent pour la première fois à l’automne de 1883 : Gibson et Mackelcan défendaient alors la municipalité dans une poursuite intentée par Patterson et son frère. Peu après, Gibson devint l’attorney des frères Patterson et leur offrit des fonds hypothécaires pour financer leurs activités. À la fin des années 1880, les Patterson étaient les principaux clients de la Landed Banking and Loan Company. À partir de là, Gibson s’engagea dans des investissements immobiliers par le chemin le plus court. Dès le début des années 1890, il avait rassemblé un bloc de près de 200 lots à bâtir dans la partie est de Hamilton. Certains de ces lots lui appartenaient en propre ; dans d’autres cas, il était copropriétaire.

Comme d’autres promoteurs de la région, Gibson et Patterson savaient que la venue de nouvelles industries pouvait stimuler la demande de terrains, donc en faire augmenter la valeur. En 1893, les frères Patterson négociaient la vente de terrains situés à l’extrémité est de Hamilton avec une entreprise qui souhaitait y établir une fonderie. Toujours conseiller juridique de la municipalité, Gibson leur servit également de conseiller pendant ces pourparlers et incita la municipalité à offrir des avantages à l’entreprise. Quand la presse l’accusa d’être en conflit d’intérêts, il eut le toupet de le nier. L’affaire n’alla pas plus loin, mais Gibson démissionna de son poste de conseiller juridique de la municipalité et le cabinet qu’il tenait avec Mackelcan ferma ses portes (peu après, il en ouvrirait un autre avec W. W. Osborne).

Vers 1895, la Westinghouse Manufacturing Company Limited envisageait aussi d’ouvrir une usine à Hamilton et cherchait à obtenir des avantages de la municipalité. Le projet emballait Gibson, sans doute parce qu’il y trouverait son compte. L’emplacement choisi se trouvait en effet à moins de un demi-mille au nord de ses terrains. Lorsque les négociations entre la Westinghouse et la municipalité achoppèrent, Gibson renouvela lui-même l’option prise par la compagnie sur l’emplacement et exerça des pressions sur le conseil. Pendant la controverse sur la fonderie, il avait affirmé que, même s’il s’opposait à ce que les municipalités offrent des avantages pour favoriser le développement industriel, il y avait toujours des exceptions. La Westinghouse en était une. Après conclusion d’une entente entre la compagnie et la ville, le Hamilton Spectator, pourtant toujours avare d’éloges envers Gibson, dut reconnaître que le mérite lui en revenait « dans une large mesure ». La Westinghouse remercia Gibson en le nommant à son conseil d’administration. En 1903, il passerait au conseil d’une nouvelle société, la Canadian Westinghouse Company Limited.

Pour Gibson et Patterson, investir dans le transport était un autre moyen d’accroître la valeur de leurs propriétés immobilières. En 1894, ils se mirent à promouvoir le Hamilton Radial Electric Railway, dont le trajet fut d’ailleurs modifié de manière à passer sur les terrains de Gibson. En outre, avec les hommes d’affaires libéraux John Dickenson, John Moodie père et John William Sutherland, ils conçurent le projet de produire de l’hydroélectricité à la chute DeCew (près de St Catharines) et de la transporter à Hamilton. La société qu’ils formèrent à cette fin en 1896, et dont Gibson était président, la Cataract Power Company of Hamilton Limited, ne tarda pas à absorber ses concurrentes locales. Dès 1908, grâce à l’achat de lignes de trains et de tramways électriques ainsi que de sociétés énergétiques, la Cataract (réorganisée en 1907 sous le nom de la Dominion Power and Transmission Company Limited) contrôlait le réseau d’approvisionnement électrique et le réseau de chemins de fer électriques de toute la région comprise entre Brantford et Oakville et entre Hamilton et Vineland. Son ambition était d’étendre son emprise jusqu’à Windsor et Toronto et d’établir des liaisons avec les réseaux américains de transport à Buffalo, dans l’État de New York.

Les Cinq John (on surnommait ainsi le groupe de Gibson) formaient le noyau des conseils d’administration qui reliaient la société de portefeuille Dominion Power et ses filiales. Gibson passa aisément de la présidence de la Cataract à celle de la Dominion Power au moment de la constitution juridique de cette société, en mars 1907. De plus, il appartenait au conseil d’administration d’un certain nombre de compagnies associées, et son cabinet d’avocats conseillait le conglomérat. Vers 1915, la Hamilton Hotel Company Limited, dirigée par Gibson, construisit le Royal Connaught Hotel à côté du Terminal Building de la Dominion Power ; pour le conglomérat, cela représentait une intégration du secteur des services, potentiellement rentable, à celui du transport. De même, la création en 1914 de l’usine de la National Steel Car Company Limited, dont Gibson était aussi président, était liée à des négociations entre la Dominion Power et la municipalité au sujet de la franchise du Hamilton Street Railway.

L’imposante structure industrielle que bâtissait Gibson commença à se lézarder quand il se lança dans le raffinage du nickel, activité à haut risque. Pour répondre à la demande de nickel, en hausse dans les années 1890, Gibson et d’autres hommes d’affaires – notamment Patterson, Moodie, Andrew Trew Wood*, et Samuel J. Ritchie* (qui avait appartenu à la Canadian Copper Company de Sudbury mais s’était brouillé avec elle) – résolurent d’établir à Hamilton un complexe de raffinage électrolytique. La présence d’aciéries dans la ville les y encouragea sans doute. Gibson n’investit pas directement dans le consortium de nickel, mais des membres de sa famille le firent, dont sa femme et son beau-frère, de même que bon nombre de ses proches associés. Le fait que l’emplacement choisi pour l’usine se trouvait près de ses terrains montre encore une fois combien la promotion industrielle et la spéculation immobilière allaient de pair.

Un autre facteur explique pourquoi Gibson tenait tant à ce projet. La demande industrielle d’électricité offrait à la Cataract la possibilité d’augmenter sa production et de répartir les périodes de charge maximale. Or, le procédé de raffinage choisi par le consortium nécessitait d’énormes quantités d’électricité. Au début de 1899, le cabinet de Gibson sollicita des lettres patentes autorisant la Hoepfner Refining Company à extraire et à raffiner du zinc, du plomb, de l’argent et du minerai de nickel et de cuivre. Après la nomination de Gibson à la présidence, la Hoepfner commença à construire son usine et signa un contrat avec la Cataract. Peu après la fin des travaux, on découvrit que le procédé ne fonctionnait pas. Cependant, les actionnaires avaient trop investi pour déclarer forfait. Un certain nombre d’entre eux se mirent ensemble, louèrent les installations de la Hoepfner Refining Company et commandèrent des expériences pour trouver un nouveau procédé électrique de raffinage. Gibson ne doutait pas que, une fois ce procédé découvert, Hamilton posséderait « la plus grande usine de raffinage de nickel et de cuivre au monde ». Toutefois, les expériences échouèrent et la raffinerie n’ouvrit jamais ses portes.

La production d’acier au nickel avait une telle importance dans les desseins de Gibson qu’il s’était mis à plaider pour des tarifs protecteurs. Pourtant, il avait longtemps été libre-échangiste. En tant que commissaire des Terres de la couronne, il s’était opposé à la revendication d’une « condition pour les fabricants » de la part des entrepreneurs forestiers – à savoir l’imposition de droits d’exportation sur le bois non transformé à l’intérieur des frontières – en faisant valoir que ce serait déloyal envers les détenteurs de concessions forestières. Cependant, le gouvernement Hardy, bien à contrecœur, avait imposé de tels droits. Dans le cas du nickel, Gibson était prêt à renoncer au libre-échange. D’abord, lui-même et ses associés, par l’entremise de leurs relations dans les milieux libéraux, tentèrent de convaincre le gouvernement fédéral de Wilfrid Laurier* de la nécessité de prélever des droits d’exportation sur le minerai. Puis, cette tactique ayant échoué, Gibson pressa ses collègues provinciaux d’instaurer, pour le nickel, une condition semblable à celle instaurée pour le bois. D’abord favorable à cette idée, Ross présenta en 1900 une modification au Mines Act. Toutefois, le gouvernement ne la fit pas adopter, entre autres raisons parce qu’il avait compris la dangereuse situation de conflit d’intérêts dans laquelle se trouvait Gibson.

L’électricité de la Cataract demeurait l’un des fleurons de Hamilton et du conglomérat de Gibson, mais, à compter du début des années 1900, la faveur populaire dont elle bénéficiait se mit à décliner. Une violente grève des tramways en 1906 fit pencher l’opinion du côté des travailleurs [V. John Wesley Theaker*]. Ensuite, des affrontements entre l’entreprise et les autorités municipales, au sujet de la qualité et du coût des services de transport et d’électricité et du prolongement des lignes de tramways, firent gagner du terrain à l’idée d’une régie publique. En 1914, la municipalité commença à exploiter un réseau hydroélectrique en concurrence directe avec celui de la Dominion Power.

Ces tendances ne troublaient pas Gibson. Pendant la grève et les premières étapes de la bataille sur la régie municipale, il fut le principal porte-parole de l’entreprise. C’était encore un homme d’affaires puissant : membre de l’élite, libre de toute responsabilité attachée à une charge publique, il conservait de l’influence dans les milieux politiques et était tout à fait disposé à redéfinir ses principes. En 1907, il pressa le gouvernement fédéral d’accorder une charte au Hamilton Radial Electric Railway en faisant valoir qu’il s’agissait d’un service d’utilité publique pour l’ensemble du pays et qu’une charte fédérale le mettrait à l’abri de toute ingérence provinciale. Ce faisant, il espérait éviter l’hostilité fort compréhensible du gouvernement Whitney et revenait sur son objection contre l’octroi de chartes fédérales à des lignes locales – objection qui s’apparentait à celles des défenseurs des droits provinciaux. Au début de 1908, les libéraux fédéraux, avec qui il entretenait encore des liens d’amitié, consentirent à accorder une charte au Hamilton Radial Electric Railway.

En septembre 1908, Gibson fut nommé lieutenant-gouverneur de l’Ontario et s’installa à Toronto. Renoncer au rôle d’homme d’affaires autocrate pour adopter l’attitude discrète qui convenait à un représentant de la couronne ne fut pas facile pour lui. Au début, il avait l’intention de rester à la présidence de la Dominion Power. Il la quitta bientôt, mais il continua d’avoir du mal à accepter de ne plus pouvoir donner son avis sur des questions controversées, particulièrement la régie des services publics et les relations entre ouvriers et patrons. Ainsi, il critiqua publiquement les syndicats internationaux, ce dont s’indigna le Congrès des métiers et du travail du Canada à une assemblée tenue à Québec en septembre 1909. Dans le courant du même mois, à l’inauguration d’un réseau d’aqueduc à Guelph, en Ontario, Gibson laissa échapper que la meilleure solution n’était pas toujours de confier un service public à une régie municipale. De telles déclarations en amenèrent d’aucuns à réclamer sa démission. Ce n’est que tardivement qu’il se contenta de jouer un rôle protocolaire, par exemple en inaugurant en juin 1913 le nouveau bâtiment du Toronto General Hospital et l’édifice où s’était installé l’Art Museum of Toronto, la Grange. Les restrictions attachées à sa fonction et la réticence du gouvernement Whitney à le consulter sur des questions politiques continuaient de l’irriter. Néanmoins, il y avait quelques compensations : le 1er janvier 1912, il avait reçu le titre de chevalier commandeur de l’ordre de Saint-Michel et Saint-Georges.

À l’échéance de son mandat en septembre 1914, un mois après le début de la guerre en Europe, Gibson retourna à Hamilton, où les responsables d’une foule d’œuvres de bienfaisance et de projets de toutes sortes sollicitèrent son parrainage. Il reprit bon nombre de ses fonctions dans le domaine des affaires et du droit (la période pendant laquelle la National Steel Car Company frôla la faillite se révéla particulièrement éprouvante), mais, pour l’essentiel, il se consacra à l’effort de guerre. Il fut colonel en chef de la Home Guard de Hamilton, aida à réorganiser la section hamiltonienne de la Croix-Rouge et fut président de la Soldiers’ Aid Commission, qui recueillait des fonds pour les familles des militaires envoyés outre-mer. Il fut aussi vice-président de la Speakers’ Patriotic League, qui encourageait le recrutement et le financement d’associations cocardières, et président du comité national chargé de trouver des moyens d’obtenir suffisamment d’acier et de nickel pour l’artillerie. Lady Gibson le soutenait dans ses efforts. En 1916, elle fut décorée de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en Angleterre.

Gibson n’accepta pas la conscription sans réticence, car il avait toujours cru au libre choix des moyens de travailler au bien public. Une fois gagné à cette cause, il devint l’un des principaux porte-parole de la Hamilton Recruiting League et entama une longue correspondance avec son vieil ami Laurier afin de le persuader de la nécessité de la conscription. Finalement, il était si convaincu du bien-fondé de cette mesure qu’il abandonna temporairement les libéraux et soutint le gouvernement de coalition de sir Robert Laird Borden*. En 1917, il présida le comité de sélection qui institua des tribunaux d’exemption en vertu de la Loi concernant le service militaire.

Plus jeune, Gibson avait perdu plusieurs de ses proches. Dans les premières années du xxe siècle, il connut d’autres épreuves. Trois de ses fils moururent : John Gordon, de la tuberculose en 1908, Francis Malloch, sur les champs de bataille de France en 1915, et Archibald Hope (associé à son cabinet d’avocats), de la grippe en 1920. Néanmoins, tout au long des années 1920, Gibson continua de promouvoir des œuvres philanthropiques à Hamilton et à l’extérieur, notamment à titre de président de la Canadian National Safety League. En 1921, à 79 ans, il était l’un des membres les plus âgés de la milice active et fut promu major-général. En politique, son rôle se limitait presque exclusivement à guider des libéraux plus jeunes, tel William Lyon Mackenzie King*. De même, sa participation à la Dominion Power – au conseil d’administration de laquelle il était resté – diminua, surtout après la vente de cette entreprise à la Power Corporation du Canada en 1925. Il devint alors la mémoire de la compagnie et, fort de ses longues années d’expérience, il donnait des conseils.

Sir John Morison Gibson succomba à une crise d’apoplexie le 3 juin 1929 à sa résidence, Ravenscliffe. Inhumé au cimetière de Hamilton, il laissait une succession d’une valeur supérieure à 763 000 $. Dans leurs éloges funèbres, les journaux insistèrent sur sa belle carrière d’homme politique, d’avocat et de militaire ainsi que sur son soutien à des œuvres de charité. Ils parlèrent moins de ses activités d’homme d’affaires. Pourtant, c’est à ce titre qu’il avait vraiment laissé son empreinte. Il avait promu le développement de Hamilton et doté cette ville de l’infrastructure qui avait contribué à en faire un grand centre industriel. En même temps, en optant pour le capitalisme industriel, il avait rompu avec les tendances réformistes des premières années de sa carrière politique et collaboré à la désintégration de la « communauté d’intérêts » de plus en plus factice qui, affirmait-il, existait entre ses entreprises, les citoyens de Hamilton et lui-même.

Carolyn E. Gray

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Bibliographie générale

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Carolyn E. Gray, « GIBSON, sir JOHN MORISON », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 2 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/gibson_john_morison_15F.html.

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Auteur de l'article:   Carolyn E. Gray
Titre de l'article:   GIBSON, sir JOHN MORISON
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 15
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   2005
Année de la révision:   2013
Date de consultation:   2 octobre 2014