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ROBERTSON, COLIN, trafiquant de fourrures, marchand et homme politique, né le 27 juillet 1783 à Perth, Écosse, fils de William Robertson, tisserand, et de Catherine Sharp ; vers 1820, il épousa Theresa Chalifoux, et ils eurent sept enfants ; décédé le 4 février 1842 à Montréal.

Colin Robertson naquit au sein d’une famille de tisserands. Dans son enfance, le métier mécanique n’avait pas encore supplanté le métier à bras, et le tissage semblait offrir assez d’avenir pour qu’il s’oriente dans cette voie. Le gouverneur de la Hudson’s Bay Company, George Simpson*, qui en vint à le détester, affirmait en 1832 dans « Character book » que c’était un jeune homme « trop paresseux pour vivre du tissage » ; passionné de romans, il serait devenu « sentimental et se [serait pris] pour le héros de tous les contes qui lui passaient entre les mains ». On ignore si Robertson « déserta son maître », comme le prétendit Simpson, mais on sait qu’il ne termina pas son apprentissage et qu’il parvint à se rendre à New York, où il travailla dans une épicerie. Toujours selon Simpson, il « n’était pas assez stable pour conserver [cet] ploi », mais il apparaît qu’à l’époque il acquit assez d’expérience de la vente pour se sentir apte, plus tard, à faire du commerce de gros pendant les périodes où il ne vivait pas de la traite des fourrures.

On ignore quand au juste Robertson arriva au Canada, mais il entra au service de la North West Company à titre de commis débutant avant la fin de 1803. Deux ans plus tard, un trafiquant de la Hudson’s Bay Company, William Linklater, rapportait que Robertson, en compagnie de deux autres Nor’Westers, les avait rejoint lui et ses hommes au portage Otter (Saskatchewan) et « entend[ait] [leur] tenir compagnie jusqu’à Île-à-la-Crosse ». De toute évidence, Robertson avait mission de suivre les employés de la Hudson’s Bay Company sur la rivière Saskatchewan et de les empêcher de traiter avec les Indiens.

En 1809, Robertson quitta la North West Company, d’abord semble-t-il, parce que l’avancement était devenu plus lent depuis l’absorption de la New North West Company (appelée parfois la XY Company) par la North West Company et ensuite parce qu’il avait du mal à travailler avec l’irascible John McDonald* of Garth, contre qui il se battit une fois en duel. Simpson croyait qu’on l’avait congédié, mais la lettre que la North West Company remit à Robertson au moment de son départ indique qu’il laissait volontairement un emploi où il s’était montré loyal et compétent. Néanmoins, il était déjà en contact avec William Auld*, agent principal de la Hudson’s Bay Company à qui il avait rendu visite à Cumberland House (Saskatchewan) en 1809, avant de quitter son emploi, et qui était convaincu de la nécessité de lutter vigoureusement contre la North West Company. Cette visite fut apparemment l’occasion d’une entente car, lorsque Robertson s’embarqua pour l’Angleterre, il paya sa traversée avec un prêt d’Auld, qui lui donna aussi une lettre d’introduction auprès du comité de Londres de la Hudson’s Bay Company.

Arrivé dans la capitale anglaise, Robertson trouva la Hudson’s Bay Company en pleine effervescence et en pleine réorganisation. Lord Selkirk [Douglas*] et Andrew Wedderburn, devenus de puissants actionnaires, imprimaient à la compagnie des orientations qui l’obligeaient à se montrer plus agressive envers ses rivales. Sans attendre, Robertson proposa d’amorcer l’offensive en pénétrant dans la région de l’Athabasca, alors dominée par les Nor’Westers, et de recruter à Montréal pour cette mission des voyageurs canadiens, habitués à parcourir le territoire indien et à y faire la traite. Pour organiser une telle expédition, il suggéra de créer dans cette ville une agence, dont il espérait bien se voir confier la direction. Intéressé par le projet, le comité de Londres jugea cependant qu’il n’était pas réalisable dans l’immédiat et le refusa le 21 février 1810, tout en offrant un emploi à Robertson. Comme celui-ci souhaitait entrer à la compagnie à ses propres conditions, il quitta Londres pour Liverpool, où il s’établit comme marchand général et approvisionneur de navires avec son frère Samuel. En 1812, il créa avec Thomas Marsh, de Liverpool, une entreprise qui allait durer environ cinq ans.

Tout en se préparant apparemment à faire carrière en dehors de la traite des fourrures, Robertson suivit l’évolution rapide des événements dans le Nord-Ouest. En fondant en 1812 la colonie de la Rivière-Rouge (Manitoba), lord Selkirk avait élevé un obstacle sur les grandes routes de traite des Nor’Westers et rendu inévitable un affrontement entre les deux compagnies. Convoqué à Londres pour une rencontre avec Wedderburn au début de 1814, Robertson arriva avec un nouveau plan d’attaque contre la région de l’Athabasca, qu’il soumit le 15 mars. Grâce à une réduction des dépenses, le comité avait maintenant les ressources nécessaires pour entreprendre l’expansion dont dépendait la survie de la compagnie. Joseph Howse*, accompagné d’un groupe nombreux, irait rétablir le fort d’Île-à-la-Crosse, mais ce ne serait là qu’une manœuvre de diversion, puisque l’expédition réelle était placée sous l’autorité de Robertson. Pour compenser les pertes que pourrait subir son entreprise pendant son absence de Liverpool, le comité accepta que Marsh et lui fournissent à la Hudson’s Bay Company tous les lainages et cotonnades dont elle avait besoin.

Le 22 mai 1814, Robertson quitta Liverpool. Menacé par les vaisseaux de guerre et corsaires français, le navire voguait lentement, de conserve, et fut retardé par plusieurs tempêtes. Aussi Robertson n’arriva-t-il à Québec que le 27 septembre. Il se rendit en toute hâte à Montréal où, se faisant passer pour un représentant de Selkirk venu vendre des terres de la colonie de la Rivière-Rouge, il commença à organiser la première expédition de la Hudson’s Bay Company à être équipée à Montréal. Il avait raté une saison, et ce ne fut que le 17 mai 1815 qu’il partit vers l’intérieur du pays avec 16 canots, 160 voyageurs et 3 anciens Nor’Westers qu’il avait convaincus de l’accompagner : John Clarke*, François Decoigne* et Robert Logan*.

Dans l’ensemble, Robertson avait les qualités qu’il fallait pour une telle entreprise. Il connaissait le pays où il se rendait, comme les méthodes des Nor’Westers et la personnalité de ceux qu’il allait affronter. C’était un fanfaron, mais il avait une réelle audace, et sa maxime favorite était : « Il faut hurler avec les loups ! » D’un physique impressionnant – il mesurait six pieds, avait un long nez aquilin et une crête de cheveux roux en bataille –, il aimait citer Shakespeare et boire du madère, il était généreux, flamboyant, extravagant, et cultivait ces traits quand il se trouvait parmi les voyageurs, de qui dépendait la réussite de sa mission. « L’emphase brillante, nota-t-il un jour, a un effet remarquable sur les trafiquants indépendants, les Métis et les Indiens. » Mais il était vraiment courageux, prêt à prendre des risques et conscient de l’avantage qu’il y avait à devancer ses opposants. Par le fait même, il ne voyait pas toujours le danger et sous-estimait parfois ses ennemis, mais la réussite globale de son plan dans l’Athabasca, qui annonçait la fin de la North West Company comme organisation indépendante, donne à penser qu’il était loin d’être l’ « homme futile, léger et prétentieux » dont parle Simpson.

Même avant d’arriver à la Rivière-Rouge, Robertson constata que l’hostilité des Nor’Westers envers la colonie de Selkirk avait dégénéré en violence ouverte. Ceux-ci avaient arrêté Miles Macdonell*, premier gouverneur de l’Assiniboia, et l’avaient emmené dans le Bas-Canada. On avait incendié la colonie, et Robertson rencontra certains des colons dépossédés qui faisaient route vers les Grands Lacs. Il les prit alors avec lui et, à la demande de James Bird* et de Thomas Thomas*, accepta d’aller rétablir la colonie tandis que le 4 août 1815 son groupe repartait vers l’Athabasca sous la direction de Clarke. Le 15 octobre, Robertson prit à la North West Company le fort Gibraltar (Winnipeg) ; puis, après avoir arraché à Duncan Cameron la promesse que les déprédations des Nor’Westers cesseraient, il le lui rendit. Il rebâtit ensuite le fort Douglas (Winnipeg), qui appartenait à la Hudson’s Bay Company et que les trafiquants rivaux avaient détruit. Il passa l’hiver sur la rivière Rouge, où il dut déployer beaucoup d’énergie pour faire face aux nouvelles menaces de ses adversaires, et reprit le fort Gibraltar en mars 1816. Malgré ces initiatives vigoureuses, ses relations avec Robert Semple*, venu prendre en novembre 1815 le poste de gouverneur de l’Assiniboia, se détériorèrent gravement. Semple se préoccupait de l’approvisionnement de la colonie, alors que Robertson était décidé à bloquer les cours d’eau et à empêcher les Métis de fournir du pemmican aux convois de Nor’Westers en route vers l’ouest. Profondément contrarié, il quitta la colonie de la Rivière-Rouge le 11 juin 1816 afin de rentrer en Angleterre et de s’occuper de son commerce, qui périclitait.

Robertson arriva à York Factory au début de juillet et, en y attendant un navire, apprit deux nouvelles qui entraînaient l’échec de ses plans. Dès qu’il avait quitté le fort Douglas, les Nor’Westers avaient intensifié leurs provocations contre les colons de Selkirk et le 19 juin, à Seven Oaks (Winnipeg), on avait tué Semple et une vingtaine de ses hommes. Entre-temps, harcelée par les Nor’Westers, l’expédition de Clarke avait connu la famine et l’échec, et son chef lui-même avait été arrêté par Samuel Black.

Robertson s’embarqua finalement pour l’Angleterre le 6 octobre, mais son navire fut pris dans les glaces de la baie d’Hudson. Jusqu’à la débâcle, il séjourna à Eastmain Factory (Eastmain, Québec) et à Moose Factory (Ontario). En mars 1817, il savait qu’on l’appréhenderait à Montréal, puisque la North West Company avait porté des accusations contre lui à cause de la prise du fort Gibraltar. Il arriva à Montréal en août, résolu à rétablir sa réputation, mais au bout de quelques mois il se replongea dans la préparation d’une offensive dans l’Athabasca. En refusant qu’on le libère sous caution et en insistant pour qu’on l’emprisonne, il obtint au printemps de 1818 un procès où il fut acquitté. Il était donc libre d’entreprendre dans la région de l’Athabasca une contre-attaque qui, selon lui, pourrait démoraliser la North West Company, dont les associés hivernants manifestaient déjà leur mécontentement. Son commerce de Liverpool avait fait faillite en son absence, mais Selkirk accepta de s’en porter garant et, au cours de l’été, Robertson quitta Montréal avec 10 canots, 10 fonctionnaires et 100 voyageurs.

Lorsque Robertson pénétra dans Rupert’s Land, les survivants de la malheureuse expédition de Clarke se joignirent à lui ; au moment où il quitta le lac Winnipeg, il avait ainsi 27 canots et 190 hommes, dont Clarke, qu’on avait libéré. Arrêté en octobre par l’infatigable Black pour tentative de meurtre et incarcéré au fort Chipewyan (Fort Chipewyan, Alberta), Robertson parvint à faire passer à ses hommes des messages qui les encourageaient à résister aux Nor’Westers. Puis en juin 1819, à Cumberland House, pendant qu’on l’emmenait hors de la région de l’Athabasca comme prisonnier, il s’enfuit et retourna prendre la tête de l’expédition de la Hudson’s Bay Company, qui continua son avance plus tard dans l’année. Il passa l’hiver au fort St Mary (près de la rivière de la Paix, Alberta). Lorsqu’il repartit, à l’été de 1820, il tomba dans une embuscade ; les Nor’Westers l’arrêtèrent de nouveau aux rapides Grand (Manitoba), puis l’emmenèrent dans le Bas-Canada. Parvenu à Hull, il s’échappa et descendit aux États-Unis.

De New York, Robertson rentra en Angleterre, mais le garant de son entreprise, Selkirk, était mort en avril 1820, et il dut s’enfuir en France afin d’éviter l’emprisonnement pour dettes. En août 1821, après avoir convenu de verser à ses créanciers deux shillings par livre, il se trouva libre mais, comme si souvent, sans le sou. Il retourna dans le Bas-Canada en passant par les États-Unis. Aux yeux de la loi, Robertson était encore un fugitif, mais il y avait pire : depuis 1819 environ, il avait perdu l’appui du comité de Londres. Aussi ne participa-t-il pas directement aux négociations qui aboutirent en 1821 à la fusion de la Hudson’s Bay Company et de la North West Company [V. Simon McGillivray]. Il avait d’ailleurs résisté à cette entente en faisant valoir que la Hudson’s Bay Company était sur le point de s’assurer l’hégémonie dans l’Athabasca. Cependant, on ne peut guère douter que ses attaques résolues dans cette région, de 1816 à 1820, avaient largement contribué à briser l’opposition des Nor’Westers à la fusion.

En 1821, la compagnie réorganisée nomma Robertson agent principal de Norway House (Manitoba). À cette époque, Simpson et lui – deux hommes énergiques et audacieux – étaient en bons termes. Tout en notant que, comme « homme d’affaires, il ne brill[ait] pas », Simpson écrivait en 1822 que Robertson était « un type distingué et agréable qui n’a[vait] aucune des idées étroites, étriquées et intolérantes si caractéristiques de la gentry de Rupert’s Land ». C’est au cours des dix années suivantes que Simpson conçut cette animosité flagrante dans « Character book ». Ce changement d’attitude, peut-on supposer, provenait en bonne partie de ce que les qualités de Robertson, notamment sa combativité, qui l’avaient rendu inestimable dans le conflit avec les Nor’Westers, le faisaient paraître grandiloquent et inefficace dans les tâches ordinaires. Depuis 1821, la Hudson’s Bay Company n’avait plus besoin d’hommes capables de mener des actions d’éclat. La traite était largement devenue une affaire de tractations et de comptabilité, pour lesquelles Robertson n’avait aucune aptitude innée.

Robertson passa d’un poste à l’autre, la plupart du temps selon les humeurs de Simpson, et n’eut aucune promotion après 1821. Envoyé au fort Edmonton (Edmonton) en 1822, il retourna à Norway House l’année suivante puis on l’affecta au fort Churchill (Churchill, Manitoba) en 1824. Il se rendit en Angleterre en 1825 pour s’occuper des études de son fils aîné, Colin. (Bon mari et bon père, il traitait sa femme, une Métisse, avec une considération dont des hommes plus rudes, tel Simpson, se moquaient.) À son retour en Amérique du Nord, il se rendit de nouveau au fort Churchill, où il resta jusqu’en 1826, alla ensuite au lac Island et à Oxford House, puis enfin, en 1830, au fort Pelly (Fort Pelly, Saskatchewan).

En 1831, Robertson emmena sa femme à la Rivière-Rouge et tenta de la présenter à ce qui tenait lieu de cercle mondain dans cette petite colonie, geste qui irrita les préjugés raciaux de Simpson et suscita entre les deux hommes une grave querelle. Résolu à quitter la compagnie, Robertson se prépara alors à s’embarquer pour l’Angleterre et à tenter de convaincre le comité de Londres de lui laisser sa part d’associé hivernant. Mais en 1832, avant de partir, il fut frappé, semble-t-il, par une crise d’apoplexie, qui lui paralysa le côté gauche et dont il ne se remit jamais tout à fait. Pendant les cinq années suivantes, il fut officiellement ou officieusement en congé. Il ne reprit le travail qu’en 1837, à New Brunswick House (sur le lac Brunswick, Ontario).

Robertson prit officiellement sa retraite en 1840, après que la Hudson’s Bay Company eut accepté de racheter sa part. Son train de vie était demeuré si extravagant que le produit de cette vente épongea à peine l’hypothèque de sa maison de Montréal. Il fut heureux de recevoir du comité une pension annuelle de £100, mais contracta des emprunts bien supérieurs à cette somme pour se faire élire en 1841 député de la circonscription de Deux-Montagnes à l’Assemblée législative. Cependant, sa carrière politique fut brève. Le 3 février 1842 ; il fit une chute à bas de son traîneau, et mourut le lendemain.

Pendant quelques années, Colin Robertson avait été un personnage influent dont les actes avaient grandement contribué à changer la configuration de la traite des fourrures et l’histoire du Canada : nul autre n’avait fait plus que lui pour briser la North West Company. À compter de 1821, cependant, il devint un laissé-pour-compte dans la grande compagnie qui lui devait en partie son existence. Enfin, un déclin physique et mental marqua manifestement ses dix dernières années qu’il passa à se remémorer ses anciens exploits pour oublier les frustrations qui les avaient suivis.

George Woodcock

APC, MG 19, E1.— GRO (Édimbourg), Perth, reg. of births and baptisms, 27 juill. 1783.— PAM, HBCA, A.34/2 ; E.10 ; F.1–F.7.— HBRS, 1 (Rich) ; 2 (Rich et Fleming).— Papers relating to the Red River settlement [...] ([Londres, 1819]).— G. C. Davidson, The North West Company (Berkeley, Calif., 1918 ; réimpr., New York, 1967).— J. M. Gray, Lord Selkirk of Red River (Toronto, 1963).— Innis, Fur trade in Canada (1930).— Morton, Hist. of Canadian west (Thomas ; 1973).— Rich, Hist. of HBC (1958–1959), 2.— M. [E.] Wilkins Campbell, The North West Company (Toronto, 1957).

Bibliographie générale

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George Woodcock, « ROBERTSON, COLIN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 20 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/robertson_colin_7F.html.

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Auteur de l'article:   George Woodcock
Titre de l'article:   ROBERTSON, COLIN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   20 octobre 2014