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O’GRADY, WILLIAM JOHN, prêtre catholique et journaliste, né en Irlande ; décédé vers le 18 août 1840 à Pickering, Haut-Canada.

Rien, chez William John O’Grady, ne fut ordinaire : ni ses talents ni sa personnalité, et encore moins sa carrière. Ordonné prêtre vers 1816, selon son témoignage, il fut nommé plus tard secrétaire de l’évêque de Cork, poste dont on l’aurait démis si l’on en croit l’évêque Alexander McDonell, sa bête noire. À la fin des années 1820, il se joignit à titre d’aumônier aux troupes britanniques licenciées qui émigrèrent au Brésil sous le commandement de Connell James Baldwin* ; son frère John l’accompagnait. On ne sait trop quel fut le sort des nouveaux arrivants. Selon une source, on aurait tenté de les enrôler dans l’armée brésilienne et ils se seraient mutinés ; d’après une autre, ils se révoltèrent quand on les désigna pour défricher des terres. McDonell soutint plus tard que les soldats, furieux, s’en étaient pris aux O’Grady et les avaient forcés à fuir le Brésil. John O’Grady prétendit pour sa part que l’ambassadeur de Grande-Bretagne lui avait demandé d’organiser le départ des troupes britanniques, alors dans un « état déplorable ». Après avoir acquiescé à cette demande, il aurait convaincu ses compatriotes d’aller s’établir dans le Haut-Canada. Le 26 juillet 1828, à Rio de Janeiro, 500 hommes embarquaient pour le Nord.

Fait curieux, l’abbé O’Grady était déjà arrivé dans le Haut-Canada en juin. Il alla immédiatement se présenter chez McDonell, à Glengarry ; avant même que l’évêque ahuri ait eu le temps de digérer ses déclarations, O’Grady repartit brusquement. Il gagna York (Toronto) où il devint l’adjoint d’Angus MacDonell, neveu de l’évêque et curé de la paroisse St Paul. McDonell, désireux de recruter des prêtres d’Irlande pour desservir la nouvelle population d’origine irlandaise, finit par confier la paroisse à O’Grady, comme celui-ci le lui avait maintes fois demandé. Cette nomination ne devint cependant officielle qu’en janvier 1829, ce qui contraria quelque peu le nouveau titulaire.

Dans ses nouvelles fonctions, O’Grady se révéla fort intelligent et charmant et sut frayer avec les personnalités d’York, y compris le lieutenant-gouverneur, sir John Colborne*. Il se montra aussi un prêtre extraordinairement compétent et énergique et multiplia les projets destinés à faire progresser le catholicisme. Ses tournées missionnaires l’amenèrent dans plusieurs cantons voisins d’York. Il demandait sans cesse des terrains au gouvernement pour y bâtir des églises. Il supervisa la collecte de fonds organisée pour fonder à York une école catholique, dont il surveilla la construction ; il sollicita en haut lieu de l’aide financière pour construire un couvent ; il suggéra de tenir des assemblées ecclésiastiques pour lutter contre le « caractère rétif & l’impétuosité » de certains prêtres. McDonell en vint à considérer O’Grady comme une bénédiction et lui conféra en janvier 1830 le « pouvoir et [l’]autorité » d’un vicaire général. O’Grady prétendait ne pas rechercher ce titre officiel, et effectivement ne le reçut jamais.

O’Grady vécut en 1830–1831 une période décisive : il dut se mêler d’une controverse compliquée à Sandwich (Windsor) et à Amherstburg. Le désordre régnait dans ces paroisses depuis la fin des années 1820, en grande partie parce que Louis-Joseph Fluet, curé d’Amherstburg, et Joseph Crevier, dit Bellerive, curé de Sandwich, ne pouvaient s’entendre sur le choix du lieu de construction d’un couvent. L’hostilité de nombreux habitants, en particulier de francophones, envers la puissante famille Baby, aggravait le problème. Cette animosité – due au ressentiment envers cette famille et aux préjugés ethniques à l’égard du compact non francophone dont les Baby étaient des membres très en vue – se manifesta concrètement aux élections provinciales d’octobre 1830, lorsque Crevier et Fluet critiquèrent François Baby*, qui s’était porté candidat dans la région. Enragé par sa défaite, Baby écrivit à O’Grady et à McDonell pour exiger le renvoi des deux prêtres.

McDonell ordonna apparemment à O’Grady de mener une enquête sur place. Ce dernier fut consterné. Crevier avait commis de graves irrégularités dans la gestion financière de sa paroisse ; les deux prêtres négligeaient leurs devoirs pastoraux ; tous deux commettaient des inconvenances dans leur vie privée : Crevier, par exemple, avait « une apparence négligée et presque dégoûtante même à l’autel », et Fluet avait une maîtresse (qu’il épousa plus tard). Il semble que l’abbé O’Grady convainquit ses deux confrères de s’amender et même de cesser de se quereller au sujet du couvent à construire. Mais dès son retour à York, la situation s’était déjà détériorée.

En février 1831, O’Grady retourna à Sandwich à la demande de son évêque. Il recourut cette fois à la manière forte : il jeta l’interdit sur l’église de Sandwich, et ordonna la mutation de Crevier et la suspension de Fluet. Les prêtres organisèrent alors dans l’église de Sandwich une assemblée publique où Crevier aurait dénoncé McDonell et où Fluet aurait affirmé qu’il « se fichait des évêques et des prêtres et même du pape, et qu’il était du devoir de la population de verrouiller la porte des églises et de ne pas souffrir que des étrangers d’Écosse ou d’Irlande les régentent ». Après maintes pétitions et contre-pétitions, McDonell ordonna à O’Grady de rétablir Fluet dans ses fonctions et d’autoriser Crevier à rester à Sandwich au moins jusqu’à ce que l’on ait « des preuves légales de son inconduite ». Selon l’évêque, ces mesures n’étaient pas un désaveu d’O’Grady : elles découlaient plutôt des interventions de Colborne et de l’archevêque de Québec, Bernard-Claude Panet*. Toutefois, cette explication n’apaisa nullement O’Grady. Depuis le début, celui-ci avait répété à McDonell que laisser « deux prêtres égoïstes et entêtés » faire affront à la « dignité épiscopale » amènerait la « fin de tout ordre & [de toute] subordination » dans le diocèse. Son avertissement n’avait cependant reçu aucune attention et, pire encore, on avait sapé publiquement son autorité. Humilié, O’Grady se plaignit de ce que l’action de McDonell l’avait placé dans un « dilemme très gênant » et de ce que « tout le discrédit » de l’affaire allait retomber sur lui. Tout en se disant prêt à « abdiquer [son] propre jugement », O’Grady prévint McDonell que l’« autorité épiscopale » avait reçu un coup mortel. Il lui fit bien comprendre qu’il n’interviendrait pas si la faction de Crevier causait encore des ennuis à l’Église.

Il serait exagéré de dire que l’affaire de Sandwich fut la cause première de la rupture qui allait survenir entre O’Grady et McDonell. Il est toutefois permis de penser qu’elle avait tellement empoisonné leurs relations que, lorsque l’évêque dut rappeler à l’ordre O’Grady lui-même, ce dernier n’était guère d’humeur à tendre l’autre joue. On peut retracer assez facilement les faits qui aboutirent à l’affrontement. Dans la paroisse St Paul, O’Grady avait d’abord mérité l’estime de McDonell par son travail, mais il s’était aussi fait des ennemis. En mars 1829, Mme Irma Boulton et le marguillier William Bergin lui firent des reproches sur son tempérament. En septembre 1830, les relations entre O’Grady et ses marguilliers étaient tout juste polies. En décembre 1831, certains prêtres accusèrent O’Grady d’avoir détourné des fonds de la paroisse. L’année suivante, on l’accusa de négliger ses devoirs pastoraux, d’être lié à des réformistes radicaux, tel William Lyon Mackenzie*, et d’avoir une conduite déshonorante (Irma Boulton et Francis Collins*, rédacteur en chef du Canadian Freeman, prétendirent qu’il avait une liaison). Après avoir dirigé une enquête en juillet 1831, McDonell disculpa son subordonné, mais décida qu’il valait mieux l’affecter à la région plus tranquille de Prescott et de Brockville. O’Grady refusa alors de quitter York – revirement singulier pour un prêtre qui venait de prier son évêque de faire respecter l’autorité épiscopale –, remplaça les marguilliers qui lui étaient hostiles et verrouilla les portes de son église.

McDonell exclut temporairement O’Grady du clergé et jeta l’interdit sur la paroisse St Paul. Il intenta également une poursuite pour reprendre possession de l’église (il gagna sa cause à la fin de 1833, après l’avoir d’abord perdue pour vice de forme). O’Grady demeura aux aguets jusqu’en octobre 1832 ; il proposa alors à McDonell de demander aux sulpiciens de Montréal de trancher leur différend. Il compromit cependant cette démarche de conciliation en se montrant fort grossier envers son évêque, à qui il écrivit ces mots étonnants : « Au nom du sens commun, qu’est-ce qui vous fait perdre la tête ? [...] Toute l’expérience de votre longue vie ne vous a donc pas appris à être utile ? [...] Mais il est trop tard pour que vous commenciez et, au lieu d’apprendre à vivre, il est de votre intérêt d’apprendre à mourir. » Dans sa lettre, farcie de propos du même genre, O’Grady accusait même McDonell d’avoir détourné des fonds de l’Église.

À l’automne de 1832, à la suite de l’intervention de James Baby* et de John Strachan*, il sembla un moment que la paix allait revenir, mais ces efforts se heurtèrent à l’entêtement d’O’Grady. Vers la fin de l’année, ce dernier s’associa à James King pour fonder un journal, le Canadian Correspondent, dans lequel il devait continuer de couvrir McDonell d’injures et suivre les politiques des réformistes radicaux. En janvier 1833, après son renvoi officiel du clergé, O’Grady soumit au lieutenant-gouverneur une requête dans laquelle il présentait ce nouvel argument : McDonell ne pouvait l’expulser de sa paroisse puisque, depuis le traité de Paris (1763), les prêtres catholiques relevaient de la couronne britannique. Le procureur général, Henry John Boulton*, et le solliciteur général, Christopher Alexander Hagerman, rédigèrent chacun un rapport défavorable au prêtre ; McDonell rejeta lui aussi le raisonnement d’O’Grady et Colborne ne donna pas suite à sa requête.

En mai 1833, McDonell excommunia O’Grady et ses partisans ; ces derniers lancèrent sans tarder une pétition pour demander qu’on mène une enquête sur la gestion financière de l’évêque. Cette requête connut le même sort que celle d’O’Grady : envoyée à Colborne, elle fut transmise à McDonell pour qu’il fasse ses observations, mais elle n’aboutit à rien. En août, O’Grady partit pour Rome dans l’intention d’en appeler au pape, mais McDonell sabota sa mission en prévenant par écrit des amis de Rome. L’un d’eux, le cardinal Thomas Weld, accueillit froidement l’excommunié et lui conseilla de rentrer et de se soumettre à son évêque. Comme il ne pouvait rencontrer d’autres autorités du Vatican, O’Grady se rendit à Londres pour soumettre sa pétition au roi, puis revint dans le Haut-Canada en janvier 1834. En mars de la même année, il écrivit au ministère des Colonies pour défendre à nouveau sa conduite et accuser McDonell de malversation. Fait assez bizarre, il fit aussi valoir à ce dernier qu’il serait important de régler leur différend. La réponse de McDonell fut cassante : il exigea d’O’Grady qu’il se soumette complètement et rétracte toutes ses « erreurs et faussetés ». Ce fut le dernier échange entre les deux hommes. Devant le refus du ministère des Colonies, O’Grady abandonna le combat qu’il livrait pour garder sa cure et se consacra à son journal.

La lutte entre O’Grady et McDonell avait peu à voir avec les principes : c’était essentiellement un conflit de personnalités. Immensément fier, plein de rancune à la suite de l’affaire Crevier-Fluet, O’Grady s’en prenait à McDonell parce que ce dernier paraissait résolu à l’humilier. Pour l’évêque, O’Grady était un prêtre en qui il avait mis sa confiance et dont la trahison l’avait blessé profondément. C’est avec l’acharnement bien caractéristique des Highlanders qu’il usa de représailles envers lui. Mais ce n’est pas uniquement la colère qui inspira sa réaction. Aux yeux de McDonell, la structure de l’Église était le reflet exact de celle de la société ; par conséquent, en défiant l’autorité épiscopale, O’Grady se trouvait à remettre en question les idées et les postulats qui faisaient partie intégrante de la vision qu’entretenait McDonell d’un ordre social hiérarchisé et stable. Ce qui aggravait la situation, c’est que la désobéissance d’O’Grady, tout comme ses prises de position radicales, mettait en péril les réalisations que caressait McDonell dans le domaine politique. En effet, l’évêque s’était toujours préoccupé au plus haut point de convaincre les autorités civiles que ses ouailles étaient respectueuses des lois, disciplinées et fidèles à la couronne. Par son cirque, O’Grady semblait ridiculiser ses efforts et c’est donc aussi pour cette raison que McDonell réagit rapidement et furieusement contre lui.

O’Grady fut peut-être le grand cauchemar de l’évêque McDonell, mais il y en avait d’autres. Dans les années 1830, en effet, plusieurs prêtres étaient soit rebelles, soit incompétents, ou présentaient ces deux défauts ; la pénible obligation de traiter avec eux n’était pas sans miner la santé de l’évêque vieillissant, qui devenait de plus en plus grincheux et soupçonneux. S’il n’était pas seul à regimber, O’Grady n’était pas non plus un fauteur de troubles ordinaire. Le scandale qu’il infligea à l’Église était d’une ampleur sans précédent ; même Fluet et Crevier furent loin d’embarrasser autant McDonell. En outre, contrairement aux autres moutons noirs du clergé (à l’exception de Fluet et de Crevier), O’Grady jouissait d’un appui populaire considérable. Parmi ses partisans se trouvaient des libéraux protestants ravis de pouvoir tirer dans les pattes de McDonell ; le plus notable d’entre eux était Mackenzie, mais il s’en trouvait d’autres (les protestants étaient bien représentés à la réunion pro-O’Grady qui eut lieu dans la paroisse St Paul en avril 1833). O’Grady comptait également beaucoup d’alliés parmi les catholiques. Tout au long de ses démarches, un groupe de paroissiens l’appuya et, en deux occasions, soit en février et en juin 1833, des catholiques de York firent circuler une pétition en sa faveur ; ils recueillirent pas moins de 840 signatures la seconde fois. McDonell rejeta les pétitions en invoquant leur caractère frauduleux ; il est fort probable en effet que certains des signataires étaient des protestants et que d’autres avaient signé sans savoir de quoi il retournait. Pourtant, il est difficile d’imaginer que toutes ces signatures, ou même seulement la majorité d’entre elles, en étaient de complaisance. De toute façon, ce qui importe n’est pas tant qu’O’Grady ait pu exagérer le soutien reçu de la part des catholiques, mais qu’il en ait eu un tant soit peu, compte tenu de sa désobéissance flagrante à l’autorité ecclésiastique.

Il n’est pas facile de déterminer pourquoi O’Grady jouissait de l’appui de catholiques. De toute évidence, il y avait un lien étroit entre sa popularité et la présence irlandaise à York. Au début des années 1830, on y comptait un bon nombre d’Irlandais catholiques, et cette population allait continuer de croître rapidement jusqu’à la fin de la décennie. Cette communauté, soudée par l’histoire, la pauvreté et l’absence de pouvoir politique, était obstinément ethnocentrique et, par tradition, réformiste en politique. Il ne faut donc pas se surprendre que McDonell ait toujours eu des opposants parmi les catholiques d’York, tant parce qu’il était Écossais que parce qu’il était l’un des piliers de l’oligarchie régnante. Son impopularité explique peut-être en partie pourquoi la paroisse St Paul, peuplée en majorité d’Irlandais de la classe inférieure, fut si indocile non seulement à l’époque d’O’Grady mais aussi avant et après ; en outre, semble-t-il, la nette division dans la paroisse entre Irlandais et non-Irlandais ainsi que la présence d’Irlandais catholiques de la classe moyenne, tel King, qui joua un rôle important dans la mobilisation du mécontentement, n’étaient pas non plus étrangères à la situation. Les difficultés qu’éprouvait McDonell à ramener la paroisse dans le droit chemin étaient d’autant plus grandes qu’O’Grady était un démagogue astucieux, capable d’exploiter l’aversion que ses paroissiens éprouvaient pour leur évêque et de la tourner à son avantage.

Pour connaître la pensée politique et sociale d’O’Grady, il faut puiser abondamment aux pages du Correspondent, l’un des journaux les plus radicaux d’avant la Confédération. À partir de la fondation, à la fin de 1832, jusqu’en août 1833, le propriétaire et rédacteur en chef fut en principe King, mais il fait peu de doute que c’est O’Grady qui en fut l’âme. Quand ce dernier dut s’absenter pour se rendre en Europe, King assuma seul la responsabilité du journal, dont la page éditoriale devint de plus en plus fade, voire doucereuse. On ignore à quel titre King s’occupa du journal au cours des six mois qui suivirent le retour de son associé en janvier 1834 mais, à en juger par la fougue et le radicalisme passionné des éditoriaux qui parurent dès lors, O’Grady avait manifestement repris les rênes. En juillet, King coupa les liens avec le Correspondent ; officiellement, John Reynolds était le nouveau propriétaire, mais c’est O’Grady qui demeura le véritable dirigeant. En novembre, le journal fusionna avec le Colonial Advocate de Mackenzie et on le rebaptisa Correspondent and Advocate. O’Grady en fut le rédacteur en chef jusqu’à son effondrement, la veille de la rébellion.

Le Correspondent – tout comme les deux autres grands journaux catholiques irlandais d’avant 1867, le Canadian Freeman de Collins et le Toronto Mirror de Charles Donlevy* – était profondément irlandais. Son patriotisme se traduisait par des attaques contre la Grande-Bretagne et des demandes de rappel de l’union de 1800. Lorsqu’il abordait la question irlandaise, le Correspondent, comme le Freeman et le Mirror d’ailleurs, veillait toutefois à exprimer sa préférence pour l’agitation pacifique de Daniel O’Connell plutôt que pour l’insurrection armée. Le côté radical de la vision d’O’Grady ressortait davantage quand le journal se penchait sur les problèmes sociaux et économiques du Haut-Canada ou encore sur la question plus vaste de la structure de la société. Sa philosophie socio-politique était à l’image de sa personne, remarquablement complexe, et s’inspirait de diverses traditions, dont le rationalisme du Siècle des lumières, le whiggisme radical du xviiie siècle, le « jacksonisme » américain et la pensée révolutionnaire du début du xixe siècle. Mises ensemble, ces traditions formaient un amalgame d’idées libérales bouillonnantes qui placèrent O’Grady et McDonell à des pôles opposés. Ces idées éloignèrent aussi O’Grady des autres réformistes qui – sauf Mackenzie, exception notable – souscrivaient à maintes valeurs sociales et politiques de leurs adversaires tories. À l’instar de Mackenzie, O’Grady avait une tendance très marquée à l’égalitarisme démocratique, qui donnait à sa vision politique un accent nettement révolutionnaire.

Le radicalisme d’O’Grady transparaissait dans tous les éditoriaux du Correspondent, lesquels abondaient en attaques contre les monopoles, les sociétés commerciales et le principe de l’aide gouvernementale aux confessions, peu importe leur étiquette. Le Correspondent portait aussi un grand intérêt à l’esprit révolutionnaire qui soufflait sur l’Europe pour la débarrasser des « décombres des âges » ; il proclamait inlassablement que le gouvernement tenait son autorité des citoyens et n’existait que pour favoriser leur bonheur ; il s’inquiétait sans cesse du sort lamentable des pauvres et invectivait leurs oppresseurs. À l’occasion, l’égalitarisme démocratique qui inspirait le journal ressortait dans des éditoriaux sereins au raisonnement serré, tel celui-ci : « l’objet légitime d’un bon gouvernement est d’empêcher le plus possible les extrêmes de richesse et de pauvreté et de répartir également les bienfaits de la nature entre toutes les classes » sociales. Le plus souvent, cette volonté d’égalitarisme démocratique poussait le journal à publier de furieuses dénonciations de la « bonne société » haut-canadienne, cette « aristocratie de pensionnés – gens à place, souteneurs, entremetteurs et aspirants ». Un éditorial paru en 1834 affirmait sans ambages : « ces créatures doucereuses et leur famille [devraient] gagner leur pain comme les autres gens, par un travail honnête ».

Tout au long des années 1830, le Correspondent s’afficha résolument en faveur des réformistes du Haut-Canada. Il prodiguait des louanges à des héros qu’il s’était donnés, surtout Marshall Spring Bidwell* et Mackenzie, et lançait des injures à tout tory en vue ; au nombre des cibles du journal, il y avait Colborne, l’ancien ami d’O’Grady devenu un « imbécile corrompu et fourbe », et John Beverley Robinson* « qui, dissimulé dans les coulisses de l’intrigue et de la duperie, dirige[ait] chaque mouvement de ses perfides satellites ». O’Grady avait ses remèdes pour assurer le bien-être du Haut-Canada, dont la plupart n’avaient rien de révolutionnaire : administration « bon marché et économe », construction de voies ferrées et de canaux, instauration d’un gouvernement responsable. Le Correspondent se démarquait néanmoins des autres : fidèle à ses principes égalitaires, il réclamait un impôt sur la richesse et mettait le cens électoral au rang des « vieilles abominations féodales ». Le journal adopta une position particulièrement rigoureuse sur la question du gouvernement responsable. En février 1836, quand on nomma au Conseil exécutif Robert Baldwin*, John Rolph* et John Henry Dunn*, le Correspondent y alla d’une mise en garde : « jamais le peuple ne mettra sa confiance dans un Conseil exécutif composé d’éléments aussi mal accordés et irréconciliables que des tories et des réformistes également divisés ». Dans l’esprit d’O’Grady, manifestement, le Conseil exécutif devait être le reflet fidèle de l’Assemblée, majoritairement acquise à la réforme.

En raison surtout de son association avec le Correspondent, O’Grady fut une figure dominante du mouvement réformiste des années 1830. Aux élections provinciales de 1834, il se présenta sans succès contre Hagerman dans Kingston. À la fin de cette année-là, il était membre de la Constitutional Reform Society et faisait partie du conseil d’administration de la Canadian Alliance Society. Au printemps de 1835, il comparut devant le comité spécial de Mackenzie chargé d’examiner les griefs et, vers la fin de la même année, se rendit avec ce dernier dans le Bas-Canada pour rencontrer les principaux réformistes de cette province. En 1836, il joua un rôle important à l’occasion de deux assemblées réformistes tenues à Toronto, en juin et octobre. À la seconde, il fut l’un des militants à qui l’on confia la tâche cruciale de superviser la création de cellules politiques dans toute la province. Au début de 1837, O’Grady faisait partie du conseil d’administration de la Constitutional Reform Society et était un membre actif de la Toronto Political Union. En avril 1837, à l’occasion d’une réunion de cette dernière, il fit adopter une résolution qui préconisait l’organisation d’un congrès réformiste dans le but d’envoyer des délégués à Londres. Une autre de ses résolutions, qu’on adopta également, proposait d’adresser au roi une pétition « sur la situation déplorable de la province et l’activité législative irréfléchie de la chambre d’Assemblée non constitutionnelle d’alors ».

Pour des raisons inconnues, en novembre 1837, O’Grady vendit la presse et la linotype du Correspondent à Charles Fothergill contre un terrain dans le canton de Pickering et de l’argent comptant ; après la vente, le journal parut à deux reprises conjointement avec le Constitution de Mackenzie, puis il cessa de paraître. On ignore ce que fit O’Grady au cours des mois qui suivirent. Probablement installé dans le canton de Pickering, il semble n’avoir pris aucune part à la rébellion et, chose plus surprenante encore, dans la foulée des raids des patriotes l’année suivante, il aurait même fourni des renseignements militaires au gouvernement. D’après le seul document disponible – une lettre de Robert Baldwin Sullivan* au lieutenant-gouverneur, sir George Arthur* – on ne saurait dire si O’Grady était un espion à la solde du gouvernement ou s’il avait tout simplement fait preuve d’indiscrétion. Aurait-il effectivement trahi Mackenzie et ses vieux amis radicaux, cette volte-face n’aurait été qu’un autre exemple des brusques transitions qui caractérisèrent sa vie.

Quoi qu’il ait pu faire dans les dernières années de sa vie, il semble que William John O’Grady ait continué à défendre la cause de la réforme, sans aller jusqu’à la sédition. Selon John Ryerson*, qui le rencontra chez Thomas David Morrison* en mars 1838, O’Grady n’était nullement abattu par les événements d’alors et pensait toujours que le rêve d’un Haut-Canada réformé était réalisable. Pourtant, même si la nouvelle Jérusalem était à sa portée, il laissait à d’autres le soin d’en susciter l’avènement. À partir de 1838, il aurait mené une existence sans histoires dans le canton de Pickering, où il mourut en 1840. L’enquête du coroner détermina qu’il était décédé de « mort subite ».

Curtis Fahey

AO, MS 709 ; RG 1, C-IV, Pickering Township, concession 1, lot 15, particulièrement 339–342.— APC, RG 1, L3, 393A : O15/27, O16/12 ; RG 5, A1 : 52643–52644, 66839–66844, 69249–69254, 69541–69550, 71951–71988, 73285–73286, 76980–76981, 77152–77153, 91128.— Arch. of the Roman Catholic Archdiocese of Toronto, M (Macdonell papers) (mfm aux AO).— Durham Land Registry Office (Whitby, Ontario), [Ontario County], South Pickering Township, abstract index to deeds, vol. A (1795–1955) : 19, 58–59, 140 (mfm aux AO).— PRO, CO 42/418 : 385–394.— Arthur papers (Sanderson).— H.-C., House of Assembly, Journal, 1835 : 22–23, 26–31, 37–38.— Town of York, 1815–1834 (Firth).— Canadian Correspondent (York [Toronto] ; Toronto), 1833–1834.— Canadian Freeman, 1828–1833.Cobourg Star, 27 août 1840.— Colonial Advocate, 1833.— Correspondent and Advocate (Toronto), 1834–1837.— Examiner (Toronto), 19 août 1840.— Patriot and Farmer’s Monitor, 1833.— Toronto Patriot, 21 août 1840.— W. P. Bull, From Macdonell to McGuigan : the history of the growth of the Roman Catholic Church in Upper Canada (Toronto, 1939).— J. E. Rea, Bishop Alexander Macdonell and the politics of Upper Canada (Toronto, 1974).— C. B. Sissons, Egerton Ryerson : his life and letters (2 vol., Toronto, 1937–1947), 1.— The story of St. Paul’s parish, Toronto [...], Edward Kelly, édit. ([Toronto], 1922).

Bibliographie générale

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Curtis Fahey, « O’GRADY, WILLIAM JOHN », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/o_grady_william_john_7F.html.

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Auteur de l'article:   Curtis Fahey
Titre de l'article:   O’GRADY, WILLIAM JOHN
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 7
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1988
Année de la révision:   1988
Date de consultation:   1 août 2014