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BRUCHÉSI, PAUL (baptisé Louis-Joseph-Paul-Napoléon, il utilisait pendant son enfance le prénom Napoléon), prêtre catholique, professeur et archevêque, né le 29 octobre 1855 à Montréal, fils de Paul Bruchési, marchand épicier, et de Marie-Caroline Aubry ; décédé le 20 septembre 1939 à Montréal.

Du côté de son père, Paul Bruchési est d’ascendance italienne. Son grand-père est né à Malte et sa grand-mère à Naples ; ils ont immigré au Canada vers 1810. Paul est l’aîné de six enfants. Il fréquente la salle d’asile Saint-Joseph des sœurs grises [V. Julie Gaudry*], puis fait ses études primaires chez les Frères des écoles chrétiennes. Après ses études classiques au petit séminaire de Montréal, de 1867 à 1874, très influencé par les sulpiciens, en particulier par son directeur spirituel, Clément-François Palin d’Abonville, il va terminer sa philosophie à Issy-les-Moulineaux, près de Paris, commence sa théologie au séminaire de Saint-Sulpice de Paris en 1875–1876 et la finit à Rome de 1876 à 1878. Résidant au séminaire français, il étudie la théologie au Collège romain et le droit canonique à l’Apollinaire. Il est ordonné prêtre à la basilique Saint-Jean-de-Latran le 21 décembre 1878, grâce à une dispense d’âge.

De retour dans la métropole à l’été de 1879, Bruchési devient, pour une courte période, secrétaire de Mgr Édouard-Charles Fabre*, évêque de Montréal. De 1880 à 1884, il enseigne la théologie (le dogme) à la faculté de théologie de l’université Laval à Québec, tout en étant aumônier des ursulines. Il s’y lie d’amitié avec Louis-Nazaire Bégin*, futur archevêque, de même qu’avec Thomas Chapais*, qui deviendra conseiller législatif, et peut mesurer sur place tous les imbroglios de la querelle universitaire. À la suite d’un défaut de santé, il quitte Québec en août 1884 et part se reposer en France et à Rome. De retour à Montréal en septembre 1885, il est affecté comme vicaire à la paroisse Saint-Joseph, puis à celle de Sainte-Brigide.

Appelé à l’archevêché en 1887 pour être directeur de la Semaine religieuse de Montréal (1887–1897), Bruchési accompagne Fabre à Rome en 1888–1889 en qualité de secrétaire, voyage qui aboutira à la bulle Jamdudum, qui accorde à la succursale de Montréal un statut un peu plus autonome par rapport à l’université Laval à Québec, notamment un vice-recteur désigné par Montréal. En 1890, il devient aumônier au couvent des Religieuses du Sacré-Cœur et au pensionnat Mont-Sainte-Marie. L’année suivante, il est nommé chanoine et on lui confie dès lors des missions plus importantes : supérieur ecclésiastique des Sœurs de Sainte-Anne (1891–1920), commissaire du gouvernement provincial à l’Exposition universelle de Chicago (1893), président de la Commission des écoles catholiques de Montréal (1894–1897).

Mgr Fabre meurt le 30 décembre 1896 ; le 25 juin 1897, le chanoine Bruchési est nommé nouvel archevêque de Montréal, grâce notamment à l’appui de Mgr Bégin, alors administrateur du diocèse de Québec. Ce dernier sera l’évêque consécrateur le 8 août, à la cathédrale de Montréal. On présente le nouvel archevêque comme cultivé, courtois, spirituel. Il part aussitôt pour un voyage à Rome et s’arrête à Paray-le-Monial, en France, où il met son épiscopat sous la protection du Sacré-Cœur, dévotion qu’il promeut vigoureusement durant ses premières années. Quelques questions financières retiennent son attention à son entrée en fonction : la dette de la cathédrale, dont il reste 200 000 $ à payer en 1898, et la réorganisation de la Caisse ecclésiastique, qu’il transforme en 1898 en Union Saint-Jean, société de secours pour les prêtres malades ou retraités.

Mais c’est dans les grandes questions politico-religieuses de l’heure que Mgr Bruchési laisse, dès le début, fortement sa marque. Gagnants des élections provinciales de 1897, les libéraux de Félix-Gabriel Marchand* présentent un projet de loi rétablissant le ministère de l’Instruction publique. Vivement opposé à ce projet, Bruchési réussit à le faire condamner à Rome, où il se trouve alors. Malgré cette opposition, le projet de loi est adopté à l’Assemblée législative le 5 janvier 1898. Rentré de Rome, Bruchési intervient auprès de son ami Chapais qui parvient à faire bloquer le projet au Conseil législatif le 10 janvier 1898.

Du côté fédéral, depuis l’arrivée du libéral Wilfrid Laurier* comme premier ministre en 1896, les écoles du Manitoba et le règlement Laurier-Greenway ont monopolisé l’attention. Très sollicitée sur ces questions, Rome publie le 8 décembre 1897 l’encyclique Affari vos, qui prône apaisement et modération. C’est Bruchési qui prépare la lettre accompagnant l’encyclique, lettre signée par Bégin et qui pousse aussi à l’apaisement. Laurier, qui écrit le 13 juillet suivant à son ami l’abbé Jean-Baptiste Proulx*, en est très satisfait : « Mgr Bruchési est certainement dans les idées du Pape, et je crois que l’on comprend à Rome la nécessité, l’absolue nécessité de faire cesser l’ère des malédictions, des anathèmes, des injures, des querelles. La voix pacifique de Mgr Bruchési sera plus écoutée à Rome que toutes celles qui y ont été entendues jusqu’ici, venant de ce pays. » De telle sorte que Bruchési jouera un rôle central dans les négociations sur cette question du Manitoba, et entretiendra avec Laurier des liens de plus en plus étroits qui iront même jusqu’à ramener ce dernier, en 1899, à la pratique religieuse. L’entente entre les deux hommes sera dès lors solide, et leurs rapports, confiants.

Dans l’administration de Bruchési, une première période, assez glorieuse, va jusqu’au Congrès eucharistique international de 1910. Dans ses relations avec la ville et sa population, l’archevêque met de l’avant l’érection d’un monument à Mgr Ignace Bourget*, qui sera inauguré le 24 juin 1903. La contribution de la ville à ce monument amènera quelque tension, tension qui sera beaucoup plus vive à propos de la question de la bibliothèque municipale, finalement inaugurée en 1917 après plus de 20 ans de débats. La question ouvrière préoccupera aussi beaucoup l’archevêque. Le mouvement socialiste est assez fort dans la métropole et le 1er mai est une date phare, qui donne lieu à des manifestations, surtout dans les années 1903 à 1907. Des grèves ponctuent ces actions : conducteurs de tramways et débardeurs en 1903, charpentiers et plâtriers en 1905, débardeurs et camionneurs en 1907. Bruchési se propose comme arbitre, ce qui sera accepté en 1905 et en 1907. Des figures importantes pour les travailleurs viennent à Montréal : Samuel Gompers (président de l’American Federation of Labor) en 1903, et James Ramsay MacDonald (député travailliste britannique) en 1906. L’archevêque tempête contre les unions internationales, ce qui n’empêche pas ces illustres visiteurs d’être accueillis triomphalement. À partir de 1904, Bruchési invite les ouvriers à marquer la fête du Travail d’un caractère religieux et organise à cette fin une cérémonie religieuse à l’église Notre-Dame. Il en fera un événement annuel, qui se dédoublera bientôt, à Notre-Dame pour les ouvriers francophones et à l’église St Patrick pour les anglophones. De toute évidence, l’Église catholique cherche à orienter le mouvement ouvrier, ce qui débouchera dans la décennie suivante sur la création de syndicats catholiques.

Du côté de l’administration interne du diocèse, le fait majeur de cette période est le détachement en 1904 du diocèse de Joliette, dont le chanoine Joseph-Alfred Archambeault* devient le premier titulaire. À la fin de cette année-là, Bruchési fait sa visite ad limina à Rome. Le diocèse compte alors près de 400 000 catholiques, 124 paroisses et dessertes, 670 prêtres et 33 communautés religieuses d’hommes et de femmes. La seule ville de Montréal avec sa banlieue rassemble près de 300 000 fidèles ; les campagnes environnantes doivent aussi être visitées régulièrement par l’archevêque. Ce dernier obtient donc sans trop de peine de Rome la nomination d’un premier évêque auxiliaire, Mgr Zotique Racicot*, en 1905. Après cette visite à Rome, où il a rencontré le nouveau pape, Pie X, Mgr Bruchési revient avec insistance auprès de ses fidèles sur l’œuvre du Denier de Saint-Pierre, qu’il organise de manière plus efficace, de telle sorte que les deux quêtes annuelles à cette fin rapportent en 1906 quelque 12 000 $, somme qui le satisfait beaucoup.

Les communautés religieuses sont aussi objet d’attention. L’archevêque les visite régulièrement. En 1898, Bruchési intervient lui-même au conseil municipal pour que soit maintenue l’exemption de taxes dont elles jouissent. Bien qu’il soit plus que réservé quant à l’accueil de nouvelles communautés françaises, il demande néanmoins en 1901 les Sœurs de l’espérance, qui s’occupent du soin des malades à domicile. Il encourage aussi la fondation des Sœurs missionnaires de l’Immaculée-Conception par Délia Tétreault*, qu’il fait accepter par Pie X en 1904 lors de son séjour à Rome ; c’est d’ailleurs le pape lui-même qui suggère le nom de la communauté, à l’occasion du cinquantenaire de l’Immaculée-Conception qu’on célèbre alors. La plus grande préoccupation sera la menace de faillite des Clercs de Saint-Viateur en 1904, à la suite des spéculations foncières du procureur de l’Institution catholique des sourds-muets pour la province de Québec à Montréal, le frère Arsène Charest. L’archevêque fera des pieds et des mains pour maintenir le crédit des communautés religieuses, en obtenant de chacune d’elles une garantie de crédit et en faisant voter par le gouvernement de Lomer Gouin* des dispositions spéciales de règlement de dettes pour cet établissement.

En même temps, toujours sur le plan interne, Bruchési encourage différentes initiatives : la fondation de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française [V. Joseph Versailles], qui naît à Montréal en 1903, celle d’un regroupement de femmes catholiques en 1907, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste [V. Marie Lacoste*], ou encore, en 1908, pour contrer l’ouverture d’un lycée pour jeunes filles (laïque), la fondation de l’École d’enseignement supérieur pour les jeunes filles par sœur Sainte-Anne-Marie [Marie-Aveline Bengle], de la Congrégation de Notre-Dame, avec laquelle il entretient depuis longtemps une correspondance assidue.

Les historiens connaissent beaucoup plus les interventions de Mgr Bruchési dans la sphère publique. On fera en effet grand cas de ses activités de censure, qu’elles concernent le théâtre, la presse ou le cinéma. C’est un fait que, de 1903 à la Première Guerre mondiale, il intervient fréquemment dans le débat public pour faire prévaloir sa conception de l’ordre et des bonnes mœurs. Les plaisirs mondains, le théâtre immoral, et particulièrement Sarah Bernhardt, sont l’objet de ses condamnations. Il sévit particulièrement lors de ses visites de 1905 et 1911. En 1905, les semonces préventives de l’archevêque restent pratiquement sans effet ; en 1911, il proteste contre deux des pièces annoncées et la comédienne change de pièces.

Le Ouimetoscope, cinéma ouvert à Montréal par Léo-Ernest Ouimet*, ne trouve pas grâce à ses yeux, surtout pour les représentations dominicales. Contrairement aux autres évêques de la province de Québec, Mgr Bruchési appuie en 1906 l’Acte concernant l’observance du dimanche : il interdit alors, notamment, le théâtre, les concerts, les courses de chevaux, les parties de baseball, les tournois, les excursions ; ne restent permis, le dimanche, que « les vrais pèlerinages »... Peu auparavant, il a lancé avec vigueur une croisade contre l’intempérance, dont il a confié la prédication aux franciscains [V. Hugolin Lemay].

L’attitude de Bruchési envers la presse est nuancée. Certes, il interdit les périodiques montréalais franchement anticléricaux, tels les Débats (1903), le Combat (1904), la Semaine (1909) ou la Lumière (1912) ; ces condamnations entraînent la fermeture des feuilles. Surtout, il intervient auprès de la direction des grands journaux, notamment la Presse, pour qu’ils se tiennent dans le droit chemin et évitent le sensationnalisme. Combat toujours à reprendre... Mgr Bruchési préfère cependant ce type d’intervention à celui que prônent à Québec Mgr Bégin et Mgr Paul-Eugène Roy*, qui lancent en 1907, avec l’abbé Stanislas-Alfred Lortie* et l’avocat Adjutor Rivard*, le quotidien l’Action sociale. C’est que Bruchési trouve que la place du clergé n’est pas dans l’action politique partisane, dans laquelle tombera inévitablement l’Action sociale. En ce sens, il partage tout à fait le sentiment des Laurier et Gouin. Et même celui d’Henri Bourassa*, qui fonde le Devoir en 1910. Un journal catholique, indépendant, voilà qui plaît à l’archevêque qui encouragera régulièrement Bourassa, sans cependant partager ses vues nationalistes.

Le plus grand combat public qu’a à soutenir Bruchési est celui de l’instruction publique. Sa bête noire en la matière est Godfroy Langlois*, député de Montréal, division no 3 (circonscription qui prendra le nom de Montréal–Saint-Louis en 1912), âme de l’aile radicale du Parti libéral, qui réclame sans cesse la réforme de l’instruction. Il est rapidement assimilé à la Ligue de l’enseignement et à la loge L’Émancipation, symboles de l’école laïque à Montréal. En 1905, pour devenir premier ministre de la province de Québec, Gouin doit d’abord rassurer l’archevêque sur la question scolaire. Fidèle à ses engagements, il veille à bloquer les projets de loi sur la réforme scolaire, qui reviennent année après année sous différentes formes (ministère de l’Instruction publique, uniformité des manuels, élection des commissaires). Langlois est aussi rédacteur du quotidien libéral montréalais le Canada, lancé en 1903. Excédé par son ton anticlérical, Bruchési a réclamé son éviction pendant des années auprès de Laurier et du sénateur Frédéric-Ligori Béïque. La goutte d’eau qui fait déborder le vase est le reportage, en 1909, sur les funérailles civiles du médecin Pierre-Salomon Côté : évincé du Canada, Langlois lance l’hebdomadaire le Pays dès le début de 1910 à Montréal.

Gouin ne cède cependant pas en tout à Mgr Bruchési, même en matière d’éducation. Il cherche un équilibre entre l’archevêché et le groupe radical de son parti, dont il a jadis fait partie. C’est ainsi qu’il décide de mettre sur pied, en 1907, deux écoles techniques (une à Montréal et une à Québec) et l’École des hautes études commerciales de Montréal, établissements non confessionnels. Bruchési n’y met pas opposition, à condition que les projets de loi de Langlois soient repoussés.

L’archevêque prend fermement position sur une autre question publique, celle du mariage. Dès 1901, le jugement de John Sprott Archibald, qui reconnaît un mariage entre deux catholiques, Édouard Delpit et Marie-Berthe-Aurore-Jeanne Côté, qui se sont unis devant un ministre protestant, suscite de vigoureuses protestations du prélat contre ce qu’il appelle les mariages clandestins [V. sir François-Xavier Lemieux]. Cela conduit au décret pontifical Ne temere en 1907, qui oblige les catholiques à se marier devant un prêtre catholique. La question resurgira en 1911 à propos de la cause Hébert c. Clouâtre & Clouâtre : en 1912, Bruchési s’insurge contre le jugement de Napoléon Charbonneau (de la Cour supérieure), qui est porté à la Cour suprême du Canada. Finalement, la question du mariage est jugée de compétence provinciale par le comité judiciaire du Conseil privé à Londres, de telle sorte que Bruchési obtient de Gouin les amendements voulus. La bonne entente produit de bons résultats.

Cette première période de l’administration de Mgr Bruchési s’achève sur ce qu’on peut appeler son triomphe : le Congrès eucharistique international de Montréal, du 6 au 11 septembre 1910. Rassemblant un légat pontifical, plus d’une centaine d’archevêques et d’évêques, ainsi que des milliers de prêtres, le congrès est une suite ininterrompue de manifestations publiques où l’archevêque de Montréal, président de l’événement, brille de tous ses feux. Vingt-cinq mille jeunes à l’Aréna de Montréal le samedi après-midi, fameuse séance à l’église Notre-Dame ce même soir [V. Henri Bourassa], participation de 50 000 hommes à la procession finale du dimanche, le congrès est un succès de part en part et tous en attribuent le principal mérite à Mgr Bruchési. C’est, manifestement, le sommet de son épiscopat. La piété eucharistique en reçoit un élan dans le diocèse : mouvement pour la communion fréquente, Congrès national des prêtres-adorateurs du Canada en 1915. On peut imaginer qu’à la suite de ce triomphe, public et religieux, l’archevêque ait pu rêver de recevoir le chapeau de cardinal. Ce titre échoit finalement à son confrère de Québec, Mgr Bégin, en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas la seule déception que vivra Mgr Bruchési durant la décennie qui s’ouvre en 1911...

Cette deuxième période de l’épiscopat de Bruchési commence avec la maladie de son auxiliaire, Mgr Racicot, qu’il faut remplacer. Le chanoine Georges Gauthier, curé de la cathédrale, que Bruchési a beaucoup poussé pour le siège d’Ottawa en 1910, est désigné comme auxiliaire et sacré le 24 août 1912. Survient alors une question d’une grande complexité, l’affaire du collège Sainte-Marie-de-Monnoir. En 1907, un incendie a détruit ce collège situé à Marieville, dans le diocèse de Saint-Hyacinthe. Les prêtres du collège souhaitent transporter celui-ci à Saint-Jean (Saint-Jean-sur-Richelieu), qui se trouve à la limite du diocèse de Montréal. Mgr Bruchési est prêt à les accueillir, mais leur évêque, Alexis-Xyste Bernard, s’y refuse. Le litige est soumis à Rome, qui, en 1908, confirme le droit de Mgr Bernard de rejeter la demande de transfert. Malgré tout, les prêtres ouvrent un collège à Saint-Jean en 1909. Mgr Bruchési s’investit beaucoup dans cette affaire, qu’il espère dénouer. Après avoir participé au Congrès eucharistique international de Madrid, en 1911, il se rend à Rome. C’est de là qu’il ordonne d’ouvrir un autre collège à Saint-Jean, sous la direction de l’abbé Joseph-Arthur Papineau*, futur évêque de Joliette. Mais la population reste fidèle aux prêtres de l’ancien collège Sainte-Marie-de-Monnoir. Le 13 mai 1912, ces derniers sont frappés de suspense a divinis (interdiction, venue de Rome, de célébrer la messe ou autres sacrements). La crise atteint alors une phase aiguë. Interdits par Bruchési, les prêtres doivent finalement fermer leur collège. Plusieurs d’entre eux – professeurs et élèves – se transporteront alors au collège Nominingue, tenu par les Chanoines réguliers de l’Immaculée-Conception.

Sur le plan national, la question des écoles de l’Ontario et du Règlement 17 [V. sir James Pliny Whitney*] occupe le devant de la scène. C’est dans ce contexte qu’en 1913 le nouveau président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, Olivar Asselin, lance la collecte du Sou de la pensée française en lieu et place de la procession du 24 juin. Cette suppression suscite beaucoup d’opposition. Le 26 juillet, dans l’Action de Montréal [V. Jules Fournier*], il s’en prend avec verve à l’agneau de la Saint-Jean, devenu « l’emblème de la soumission passive et stupide à toutes les tyrannies ». La protestation de Bruchési amène une motion de censure de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal contre son président, qui remet finalement sa démission en juin 1914.

À cette affaire autour du Règlement 17, dans laquelle Bruchési n’est pas sur la même longueur d’onde qu’Asselin et d’autres leaders nationalistes, vient s’ajouter celle, tout aussi névralgique, de la participation du Canada à la Première Guerre mondiale. Le loyalisme de Bruchési se manifeste dès le début du conflit. Le 14 septembre, il affirme : « L’Angleterre est engagée dans une guerre [...] Sujets loyaux [...], nous lui devons notre plus généreux concours. » Il obtient de l’épiscopat une lettre pastorale collective, signée le 23 septembre 1914, qui appuie la politique de guerre. Le mouvement nationaliste, Bourassa en tête, deviendra rapidement ulcéré. Asselin ne se gênera pas pour traîner Bruchési devant l’opinion publique, multipliant articles et pamphlets. La question des écoles de l’Ontario et celle de la guerre deviennent alors inextricablement mêlées : on parle des Boches, de blessés et de Prussiens de l’Ontario [V. Samuel McCallum Genest]. En 1915, Bruchési est appelé en conciliateur par Charles Hugh Gauthier*, archevêque d’Ottawa, mais il échoue. Bien qu’il appuie incontestablement la cause des Canadiens français ontariens et les droits de la langue française, ses positions modérées ne trouvent pas d’écho auprès des leaders nationalistes franco-ontariens.

Le plus grand drame de Bruchési survient au moment de la crise de la conscription, en 1917. À la demande du premier ministre sir Robert Laird Borden, il appuie (tout comme Mgr Bégin), en janvier, la distribution du questionnaire du National Service Board [V. Richard Bedford Bennett*], avec promesse du gouvernement qu’il n’y aurait pas de conscription. Quand celle-ci fut annoncée en mai [V. Henri Bourassa], puis introduite en août par la sanction de la Loi concernant le service militaire, l’archevêque perd la face et en est amèrement déçu. Le 27 mai, il a écrit à Borden pour lui conseiller vivement de renoncer à ce projet de conscription qu’il jugeait « inopportun et malheureux ». S’il réussit, avec le cardinal Bégin, à obtenir l’exemption du clergé, il considère néanmoins la conscription comme « une loi de malheur » (selon sa lettre du 31 août à Borden). Diverses personnes (son neveu Jean Bruchési, son successeur Mgr Georges Gauthier) attribuent à ces événements et aux tourments qu’ils lui ont occasionnés la maladie qui atteindra l’archevêque trois ans plus tard.

Sur une question cependant, l’archevêque maintient le cap : celle de l’éducation. La querelle de l’instruction obligatoire resurgit à l’Assemblée législative en 1912, puis en 1918 et 1919 : chaque fois, les archevêques de Québec et de Montréal, de concert avec le premier ministre Gouin, parviennent à endiguer le mouvement. Après avoir interdit, en 1913, la lecture du Pays aux catholiques, Bruchési obtient même l’éloignement de Langlois, nommé en 1914 représentant commercial de la province à Bruxelles. Fait plus important, l’École des hautes études commerciales est affiliée à l’université Laval de Montréal en 1915 [V. Jean Prévost*]. Enfin et surtout, après un séjour laborieux à Rome de février à avril 1919, il réussit à obtenir l’indépendance de la succursale montréalaise de l’université Laval le 8 mai 1919. On célèbre dans la métropole. Le 22 novembre cependant, un incendie détruit complètement l’université. C’est l’occasion d’une grande campagne de souscription et d’une relance en 1920, sous la houlette du recteur de la nouvelle université de Montréal, Mgr Gauthier.

Les engagements dans les questions publiques n’empêchent pas l’archevêque d’encourager toute une série d’œuvres, autre aspect important de son ministère. Du point de vue de la religion, Bruchési suit de près le développement de l’oratoire Saint-Joseph par le frère André [Alfred Bessette]. Il appuie également avec force des œuvres hospitalières : l’hôpital du Sacré-Cœur (qui devient l’hôpital des Incurables en 1902), confié en 1899 aux Sœurs de la charité de la Providence, l’hôpital Sainte-Justine pour les enfants, fondé en 1907 par des dames, notamment Justine Beaubien et Irma Le Vasseur*, l’Institut Bruchési, fondé en 1911 pour la lutte antituberculeuse. En même temps, il soutient vigoureusement, en 1914 et 1915, l’établissement, dans les paroisses, de conférences de la Société de Saint-Vincent-de-Paul pour pourvoir aux besoins des pauvres. En 1913, il promeut le mouvement des retraites fermées ; du côté social, il participe en 1920 à la première des Semaines sociales du Canada, où est abordée la question de la mise sur pied des syndicats catholiques [V. Joseph-Papin Archambault* ; Gaudiose Hébert*].

Mais toute cette activité l’a beaucoup usé. En octobre 1919, Bruchési est hospitalisé à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Sans qu’on puisse identifier la maladie, son état ne s’améliore pas en 1920 et décline même rapidement en 1921, de telle sorte que Mgr Gauthier est nommé administrateur apostolique le 18 octobre 1921, puis coadjuteur avec droit de succession le 15 avril 1923. Mgr Bruchési n’a perdu ni la mémoire ni la raison, mais ne peut prendre aucune décision. Il restera confiné à sa chambre de l’archevêché pendant 18 ans. « Ce qui se passe en moi est bien mystérieux », écrit-il le 23 septembre 1937 à son neveu Jean. Il a alors repris un peu de mieux, écrit beaucoup de lettres, fait même quelques visites en voiture. Il meurt le 20 septembre 1939, à 83 ans.

Quel portrait peut-on faire de cet homme ? Bruchési a sûrement été apprécié de la plupart de ses contemporains, les libéraux radicaux et les esprits forts exceptés. Éva Côté [Circé*] le décrit en ces termes dans le Pays du 4 août 1917 : « Son esprit n’était pas d’une si grande profondeur qu’en y jetant la sonde on n’en pût trouver le fond, mais il était d’une qualité si subtile, que pas plus que le rayon, on ne pouvait le saisir. Fin comme l’ombre, insinuant, telle une eau souterraine, il réussit par l’intrigue où d’autres auraient échoué avec de fortes qualités de tête et de cœur. Savant non, mais délicieusement superficiel. » En 1919, Laurent-Olivier David*, un libéral teinte Laurier, écrit sa biographie et en fait le portrait suivant : « Il n’est pas grand de taille. Mais un corps droit, élégant, surmonté d’une jolie tête, des traits réguliers, une physionomie très expressive lui font un extérieur attrayant. » Le portrait moral qui suit, très flatteur, rend bien compte de plusieurs traits de la personnalité de l’évêque : improvisations inspirées, amitiés, bienveillance, amour de l’Église et fidélité aux principes, patriotisme, intérêt pour les ouvriers, attachement au peuple.

L’historien du xxie siècle peut rendre un jugement plus nuancé, entre l’éloge des contemporains de Paul Bruchési et un certain mépris de ses propres contemporains, dû sans doute à l’image d’un prélat identifié aux diverses censures qu’il a multipliées entre 1900 et 1914 et à son attitude trop loyaliste pendant la guerre. La multiplicité des aspects de la tâche que cet homme devait accomplir chaque jour est inimaginable. Il n’est que de parcourir sa correspondance – personne ne l’a sans doute lue au complet ! – pour se rendre compte des dimensions multiples de sa fonction. C’était d’abord un Montréalais, mais encore plus un prêtre catholique. Il a eu un très grand ascendant au début de son épiscopat, intervenant avec brio dans les affaires publiques les plus compliquées, et modifiant du tout au tout le climat des relations entre l’Église et l’État. Bruchési était l’homme des bonnes relations avec les gouvernants du jour. Après le triomphe du Congrès eucharistique international, qui lui a permis de montrer au mieux son sens de l’affirmation publique du catholicisme, il a connu beaucoup de difficultés dans les années 1910, qui ont abouti à la maladie qui a interrompu sa carrière vers l’âge de 65 ans. Il n’en demeure pas moins, au total, après Mgr Ignace Bourget et le cardinal Paul-Émile Léger*, l’un des évêques les plus marquants du diocèse de Montréal.

Guy Laperrière

Pour l’étude de l’administration active de Mgr Paul Bruchési, le principal fonds à consulter est celui des Arch. de la chancellerie de l’archevêché de Montréal (901.165–901.186), ainsi que le reg. de ses lettres (RLBr, T-1–T-8), d’environ 495 pages chacun (1897–1921). À l’univ. de Montréal, Div. des arch., le fonds Jean Bruchési (P57, 1009–1148) contient quantité de lettres échangées avec sa famille, ses amis et des communautés religieuses (1872–1938). Jean Bruchési, neveu de l’archevêque, a recueilli beaucoup de documentation en vue de publications sur son oncle, dont un projet d’édition de sa correspondance en trois volumes ; il en a publié l’introduction : « Un inlassable épistolier : Paul-Napoléon Bruchési (1855–1939) », SRC, Mémoires, 4e sér., 10 (1972), sect. i : 115–126. Dans ce fonds, on trouvera en particulier la correspondance de Bruchési avec son directeur spirituel, Clément-François Palin d’Abonville, de 1869 à 1896 (1009–1010).

Parmi les sources imprimées, les vol. 13 à 16 des Mandements, lettres pastorales, circulaires et autres documents publiés dans le diocèse de Montréal depuis son érection (30 vol., Montréal, 1887–1962), qui renferment les actes que l’archevêque voulait voir passer à l’histoire, constituent la principale. La Semaine religieuse de Montréal, de 1883 à 1939, dont Bruchési a été directeur de 1887 à 1897, est également utile. Un certain nombre de sermons, conférences et allocutions de Bruchési ont été publiés ; on en trouve la liste dans les catalogues de bibliothèques. Il a aussi publié un petit ouvrage sous le pseudonyme de Louis des Lys : Vœux de bonne année (Québec, 1883). On consultera également les deux sources imprimées suivantes : [Gaspard Dauth et J.-A.-S. Perron], le Diocèse de Montréal à la fin du dix-neuvième siècle [...] (Montréal, 1900) et XXIe Congrès eucharistique international, Montréal (Montréal, 1911).

La carrière de prêtre de Bruchési est bien résumée dans « Mgr Paul Bruchési : notes biographiques », la Semaine religieuse de Montréal, 3 juill. 1897 : 3–16. Un portrait par un contemporain libéral a été publié dans la Presse du 13 déc. 1919 et reproduit dans : L.-O. David, Mgr Paul Bruchési [...] (Montréal, 1926), 11–40. La notice nécrologique la plus intéressante est : É.-J.[-A.] Auclair, « Mgr l’archevêque Bruchési », le Canada ecclésiastique [...] (Montréal), 1940 : 57–64. La notice consacrée à Bruchési dans LeBlanc, DBECC, donne beaucoup d’autres références. On peut aussi consulter un article de son petit-neveu : Claude Bruchési, « Monseigneur Paul Bruchési (1855–1939), 2e archevêque de Montréal (1897–1939) », Mon collège : périodique des anciens du collège de Montréal (Montréal), 42, no 4 (1990) : 1–12 ; 43, no 1 (1991) : 2–3. Les articles de Jean Bruchési s’appuient surtout sur la correspondance de son oncle : « la Vocation sulpicienne de Monseigneur Bruchési », SRC, Mémoires, 3e sér., 35 (1941), sect. i : 23–35 ; « Un ecclésiastique canadien à Rome (1876–1879) [...] », SCHEC, Rapport, 18 (1950–1951) : 13–14 ; « l’Abbé Paul-Napoléon Bruchési à Québec (1880–1884) », Cahiers des Dix, 21 (1956) : 137–157 ; « Un voyage en Europe (1888–89) », SRC, Mémoires, 3e sér., 38 (1944), sect. i : 37–48 ; « Brève Histoire d’une longue amitié », Cahiers des Dix, 23 (1958) : 217–240, sur l’amitié entre Thomas Chapais et Bruchési ; « Sir Wilfrid Laurier et monseigneur Bruchési », SRC, Mémoires, 3e sér., 40 (1946), sect. i : 3–22 ; « Mgr Bruchési et quelques communautés religieuses de son diocèse », SCHEC, Rapport, 14 (1946–1947) : 25–46 ; « Service national et conscription, 1914–1917 », SRC, Mémoires, 3e sér., 44 (1950), sect. i : 1–18. Quatre de ces articles ont été repris dans Témoignages d’hier : essais (Montréal et Paris, 1961), 203–301. Nous renvoyons également le lecteur à : Séraphin Marion, « Mgr Bruchési, Mgr Rozier et la Troisième République », SCHEC, Rapport, 18 (1950–1951) : 15–24, et à Rumilly, Hist. de la prov. de Québec, vol. 6–26 (et en particulier au vol. 15, intitulé Mgr Bruchési).

Parmi les auteurs qui se sont intéressés plus récemment à Bruchési, mentionnons les suivants : Michèle Dagenais, « Vie culturelle et pouvoirs publics locaux : la fondation de la bibliothèque municipale de Montréal », Rev. d’hist. urbaine (Toronto), 24 (1995–1996), no 2 : 40–56 ; René Durocher, « Henri Bourassa, les évêques et la guerre de 1914–1918 », SHC, Communications hist., 1971 : 248–275 ; P. [A.] Dutil, l’Avocat du diable : Godfroy Langlois et la politique du libéralisme progressiste à l’époque de Laurier, Madeleine Hébert, trad. (Montréal, 1995) ; Geoffrey Ewen, « Montréal Catholic school teachers, international unions, and archbishop Bruchési : the Association de bien-être des instituteurs et institutrices de Montréal, 1919–20 », Rev. d’hist. de l’éducation (London, Ontario), 12 (2000) : 54–72 ; Ramon Hathorn, « Sarah Bernhardt and the bishops of Montreal and Quebec », SCHEC, Hist. Studies, 53 (1986) : 97–120 ; Ruby Heap, « la Ligue de l’enseignement (1902–1904) : héritage du passé et nouveaux défis », RHAF, 36 (1982–1983) : 339–373 ; Histoire du catholicisme québécois, sous la dir. de Nive Voisine (2 tomes en 4 vol. parus, Montréal, 1984–    ), tome 3, vol. 1 (Jean Hamelin et Nicole Gagnon, le xxe siècle (1898–1940), 1984) ; Claire Latraverse, « Rituel religieux et mesure politique au Congrès eucharistique de Montréal en 1910 », Bull. d’hist. politique (Montréal), 14 (2005–2006), no 1 : 119–131 ; Francis Primeau, « le Libéralisme dans la pensée religieuse de Mgr Bruchési », Mens (Montréal), 7 (2006–2007) : 241–277. Trois mémoires de maîtrise méritent d’être consultés : Francis Primeau, « Mgr Bruchési et la modernité à Montréal : étude du rapport entre la religion et la modernité au début du xxe siècle (1897–1914) » (univ. de Montréal, 2005) ; Lise Saint-Jacques, « Mgr Bruchési et le contrôle des paroles divergentes : journalisme, polémiques et censure (1896–1910) » (univ. du Québec à Montréal, 1987) ; Donald Tremblay, « Monseigneur Paul Bruchesi and the conscription crisis of the First World War in French Canada » (Catholic Univ. of America, Washington, 1988).

BAnQ-CAM, CE601-S51, 29 oct. 1855.— Le Devoir, 21–22, 25 sept. 1939.

Bibliographie générale

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Guy Laperrière, « BRUCHÉSI, PAUL (baptisé Louis-Joseph-Paul-Napoléon ; Napoléon) », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 16, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 juin 2017, http://www.biographi.ca/fr/bio/bruchesi_paul_16F.html.

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Auteur de l'article:   Guy Laperrière
Titre de l'article:   BRUCHÉSI, PAUL (baptisé Louis-Joseph-Paul-Napoléon ; Napoléon)
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Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   2017
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Date de consultation:   22 juin 2017