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BLAKE, WILLIAM HUME, avocat, homme politique et juge, né le 10 mars 1809 à Kiltegan, comté de Wicklow (République d’Irlande), fils de Dominick Edward Blake, ministre de l’Église d’Irlande, et d’Anne Margaret Hume, fille d’un riche parlementaire irlandais, William Hume, décédé le 15 novembre 1870 à Toronto.

William Hume Blake appartenait à une vieille famille influente d’Irlande originaire de Galway. La branche de sa famille était passée de la religion catholique au protestantisme au xviiie siècle, et Hume, comme on avait coutume de l’appeler, grandit dans le presbytère de son père. Il reçut une éducation solide et obtint un baccalauréat ès arts de Trinity College, à Dublin, en 1828. À partir de cette année et jusqu’en 1831, il étudia la médecine à Dublin, mais il abandonna ses études apparemment à cause de la salle de dissection qui lui répugnait. En 1832 il épousa sa cousine germaine Catherine Hume*, une femme pieuse, intelligente et ambitieuse qui assura la bonne marche et la stabilité de la famille de quatre enfants qu’ils devaient avoir.

En 1832 Blake quitta l’Irlande à bord d’un vaisseau affrété par un groupe de parents et d’amis prospères et cultivés. Il y avait parmi eux le révérend Benjamin Cronyn*, futur évêque anglican de Huron, le révérend Dominick Edward Blake, frère aîné de Hume, George Skeffington Connor, avocat et beau-frère de Hume, quelques ministres anglicans évangéliques, la mère de Hume qui était veuve et ses deux sœurs célibataires, ainsi que d’autres parents par alliance. Le groupe était dominé par les ministres qui, avec la coopération de l’archevêque de Dublin et l’archidiacre d’York (Toronto) John Strachan, cherchaient des postes au Haut-Canada. Le groupe arriva à Québec en septembre 1832, et Hume et Dominick Blake poursuivirent leur route jusqu’au comté de Middlesex, Haut-Canada ; Dominick devint rector d’Adelaide et Hume acquit une terre à Bear Creek, près de Strathroy. Hume entreprit de défricher le terrain et construisit une maison primitive en bois rond, où son fils Dominick Edward* naquit en octobre 1833. Mais les Blake ne tardèrent pas à découvrir qu’ils n’étaient pas faits pour la vie de pionnier et, à l’automne de 1834, ils déménagèrent à Toronto où Hume étudia le droit sous la direction de Simon E. Washburn. Un second fils, Samuel Hume*, naquit en 1835. En février 1838, Blake fut admis au Barreau du Haut-Canada. Il avait également des revenus personnels qui lui permirent d’emmener son fils Edward en Irlande en 1836 pour le faire « changer d’air », et ces revenus étaient augmentés par l’argent que gagnait Catherine en enseignant la musique et les langues. Blake et sa femme comblèrent d’affection leurs deux fils et leurs deux filles, et ils jouèrent un rôle important dans l’éducation de leurs enfants.

Blake devint un avocat éminemment brillant qui exerça dans la plupart des domaines de la profession juridique. Il participa à plusieurs procès spectaculaires au criminel, il se fit une importante clientèle en équité et ne tarda pas à être reconnu comme l’un des meilleurs avocats de la Cour de la chancellerie du Haut-Canada. Il choisit d’exercer au tribunal civil qu’il considérait comme le tremplin de la réussite dans les affaires, dans la magistrature et en politique. Les tentatives du gouverneur général Sydenham [Thomson*] de le nommer juge du tribunal des successions et tutelles du district de Home montrent bien à quel point Blake s’était acquis rapidement une réputation. Blake refusa cette distinction, mais en 1848, il fut nommé conseiller de la reine.

Hume Blake était un anglican aristocratique, sans passé politique libéral ou radical en Irlande, mais qui, à l’instar de nombreux anglicans irlandais qui avaient réussi en affaires, approuvait davantage les réformistes que les conservateurs. Brillant orateur et homme d’une loyauté à toute épreuve pendant la rébellion de 1837–1838 où il servit comme officier payeur d’un bataillon gouvernemental, Blake rendit service aux réformistes pendant les années difficiles qui suivirent la rébellion. En dépit de son jeune âge, il apparut au début des années 1840 comme un influent chef réformiste. À cette époque, il s’associa dans la pratique du droit avec deux réformistes actifs, Joseph Curran Morrison* et George Skeffington Connor, et il forma des associations avec des chefs réformistes aussi éminents que Robert Baldwin* et Francis Hincks*. En 1843, Baldwin, qui était alors procureur général pour le Haut-Canada, confia à Blake « les affaires de la couronne dans le circuit de l’est ». Blake joua un rôle significatif dans les élections de 1844, marquées d’âpres luttes et de scissions, qui suivirent la démission du gouvernement de Baldwin et de Louis-Hippolyte La Fontaine causée par leur désaccord avec sir Charles Metcalfe* sur la question du « patronage ». Lors d’une importante réunion des réformistes à Toronto, Blake proposa une motion faisant du gouvernement responsable un droit de tout sujet britannique : « La responsabilité ministérielle devant la population pour toute décision de l’exécutif relative à nos affaires locales fait partie intégrante de notre constitution », déclara-t-il. Blake s’opposa dans la seconde circonscription électorale d’York au député tory sortant George Duggan*. Il défendit le maintien des liens avec la Grande-Bretagne et déclara à ses électeurs : « votre conservatisme, comme le mien, consiste à obtenir pour nos compatriotes le contrôle du pouvoir exécutif dans toutes ses branches, comme cela se fait sans problème en Angleterre ». Blake fut battu et amèrement déçu « par cette bataille électorale salie par les diffamations et les mensonges les plus déloyaux et les plus vils qu’on ait jamais entendus ». Plus tard dans l’année 1844, Blake qui n’avait pas encore digéré sa défaite accepta de poser sa candidature lors d’une élection partielle à Simcoe, et informa ses électeurs qu’il se présentait en dépit de la récente victoire aux élections générales des conservateurs modérés dirigés dans le Haut-Canada par William Henry Draper, qui, affirmait-il, avait gagné en transgressant les lois électorales. Bien qu’il attaquât violemment Draper parce qu’il se disait « ami du gouverneur », attitude qu’il jugeait « dangereuse [et] ennemie de toute liberté », Blake refusa de faire une campagne active et il fut battu à plate couture au début de 1845 par William Benjamin Robinson*. Robert Baldwin Sullivan, cependant, attribua la défaite de Blake à l’influence de l’ordre d’Orange, « qui exerçait son pouvoir et son influence dans toute affaire de quelque importance ».

Blake poursuivit une carrière politique active, et Hincks alla jusqu’à le soupçonner de vouloir prendre la tête des réformistes. Blake se présenta dans la troisième circonscription d’York aux élections de 1848 et, une fois encore, il insista fortement sur la nécessité d’un gouvernement responsable. Malgré son absence du Canada pendant la campagne électorale, parce qu’il était malade, il s’assura une victoire facile. L’élection se termina par une victoire totale des réformistes, et on demanda à La Fontaine et à Baldwin de former un ministère. Baldwin désirait que Blake devienne solliciteur général du Haut-Canada, poste qui lui convenait à cause de ses talents et de ses préoccupations. À cette époque, il n’existait aucune entente précise concernant l’entrée des solliciteurs généraux au cabinet. Le pendant de Blake pour le Bas-Canada, Thomas Cushing Aylwin*, avait occupé un siège au cabinet en 1842 et 1843, et en 1848 il reprit ses fonctions au cabinet. Blake apprit qu’il ne ferait pas partie du cabinet et fut offensé de cette discrimination désobligeante. À la même époque, des hommes comme Hincks appuyant fortement une politique d’économies s’opposèrent à toute nomination non nécessaire au cabinet sous prétexte de réduire les dépenses. Hincks proposa finalement un compromis qui régla le problème : Aylwin fut nommé juge, et Blake accepta le 22 avril 1848 le poste qu’on lui offrait. Le gouverneur général lord Elgin [Bruce] avisa le ministre des Colonies lord Grey que les « solliciteurs généraux ne devaient pas être admis au Conseil exécutif ». Cet incident causa quelque embarras à Blake. La Montreal Gazette, journal antigouvernemental, laissa bassement entendre que Blake avait refusé un poste au cabinet parce qu’il ne voulait pas frayer « avec certaines personnes du ministère ». À l’élection partielle qui s’ensuivit, Blake fut réélu sans difficulté dans la troisième circonscription d’York.

Même s’il n’eut pas de position définie au sein du cabinet, il y joua un rôle important. Un historien moderne a affirmé que les solliciteurs généraux du xixe siècle n’étaient censés accomplir théoriquement au gouvernement que du travail juridique non politique, mais qu’en pratique ils prenaient des décisions, ainsi que les procureurs généraux, sur certaines questions juridiques des autres ministères. Les officiers de justice coordonnaient une bonne partie des affaires du cabinet, orientaient la stratégie politique à l’Assemblée et prenaient des décisions – n’ayant pas toujours trait à la loi – qui étaient considérées comme les décisions de tout le cabinet. Il est clair qu’en fait Blake participa aux réunions du cabinet, et, à la fin de sa carrière ministérielle, le British Colonist, journal conservateur de Toronto, lui reprocha amèrement de « s’être immiscé dans les affaires du gouvernement [...]. [Blake], comme sans doute d’autres membres de l’exécutif, décidait des mesures prises par le gouvernement sans siéger apparemment au cabinet. » Néanmoins, dans le cadre de ses fonctions, Blake avait à accomplir aussi une foule de tâches qui n’avaient pas trait à la politique : il comparut souvent devant la cour et effectua de nombreux voyages.

Blake fut souvent malade au cours des années 1840. Il eut « des attaques sérieuses de goutte » et souffrait d’une maladie mystérieuse qui avait pour symptômes l’irritabilité, l’anxiété et l’instabilité. En 1847, un ami de Blake lui avait dit : « il n’y a pas de juste mesure dans vos efforts comme dans vos inquiétudes, vous faites tout jusqu’au bout [...] c’est l’une des qualités indissociables d’un tempérament trop ardent ». La santé de Blake se détériora tellement qu’au milieu de septembre 1847, pendant la campagne électorale, il partit pour un voyage prolongé en Europe avec Catherine et Edward. À Londres, Blake apprit qu’il souffrait peut-être de troubles du foie et du cœur. Après avoir passé l’hiver à Paris, où Blake et son fils assistèrent à la mise à sac des Tuileries en février 1848, il retourna avec sa famille à Toronto au printemps. Mais sa maladie nerveuse qui était souvent provoquée par « une extrême contention d’esprit » persistait. Les tensions créées par son poste de solliciteur général l’avaient tellement affaibli qu’en août 1848 Catherine demanda à Baldwin « de le convaincre autant que possible d’éviter toute entreprise susceptible de trop accaparer ou exciter [...] son esprit trop plein d’ardeur et d’enthousiasme [...] Je connais sa faiblesse, poursuivait-elle, et je sais qu’il ne peut rien entreprendre avec modération. »

En 1849, sur les instances de La Fontaine, le gouvernement réformiste présenta un projet de loi pour l’indemnisation des pertes subies pendant la rébellion au Bas-Canada en 1837–1838. Blake n’était pas d’accord avec cette politique et l’explication qu’il en donna dans une lettre à Robert Baldwin Sullivan en dit long sur sa façon d’aborder le problème : « Cette incurable disposition à perdre nos forces et nos moyens dans des tentatives laborieuses et dangereuses pour acquérir des babioles, qui peuvent elles aussi s’avérer dangereuses, alors que nous négligeons de grands et nobles objectifs [...] entraînera tôt ou tard notre ruine. Que notre existence soit liée à notre dépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne ou à notre annexion aux États-Unis, quelle que soit notre condition, la véritable existence de notre pays dépend du développement de notre navigation [...] Pourquoi ne pas concentrer notre pensée et notre énergie sur notre sort et les moyens de l’améliorer, au lieu d’invoquer toute la clique des esprits infernaux qui nous harcèlent et nous tourmentent. » D’autre part, Blake était irrité de ce que les partisans du gouvernement au Haut-Canada, dont la plupart s’opposaient à cette mesure, n’aient pas été consultés avant que le projet ne soit déposé en chambre. Il se sentit néanmoins obligé d’appuyer cette loi. Effectivement, les 15 et 16 février 1849 il prononça un discours de première importance sur ce projet de loi, dans lequel il analysait la situation politique du Haut-Canada durant les jours précédant la rébellion, et prenait pour thème la différence entre une loyauté intéressée envers la personne d’un gouverneur et sa politique sans jugement, et une loyauté autrement plus élevée à l’égard du maintien d’une libre constitution. Avec une fureur contenue mais implacable il retourna cette question de loyauté contre les tories : « Je n’ai aucune sympathie pour la soi-disant loyauté des honorables gentlemen d’en face, qui, tandis qu’elle affecte en tout temps un zèle particulier en faveur de la prérogative de la couronne, est toujours prête à sacrifier la liberté de l’individu [...] La véritable loyauté britannique doit fidélité et obéissance à la couronne comme à la constitution. » Malheureusement, Blake ne put s’empêcher de transformer son discours en une attaque démagogique contre l’opposition des tories en qualifiant leur désaccord avec la politique gouvernementale d’ « opposition séditieuse » et en les décrivant comme des assassins raciaux. « Je me sens tout à fait disposé à leur conseiller de [...] proposer l’érection d’un gibet devant la porte de chaque maison canadienne-française, et d’offrir en holocauste 700 000 hommes pour apaiser les sentiments britanniques du Canada. » Blake ne ménagea pas sa hargne envers sir Allan Napier MacNab qu’il traita de rebelle à la constitution et au pays. Le discours de Blake fit sensation. La Minerve le décrivit comme un discours plein « de logique, de faits d’arguments de preuves irréfragables incisives ironiques et mordantes [...] M. Blake est certainement un grand orateur. » Mais il reconnut lui-même qu’il avait prononcé des paroles inconsidérées : « Si je m’étais mieux préparé et avais consulté quelques notes pendant mon discours, affirma-t-il, j’aurais sans doute davantage mesuré mes paroles. » En défendant une politique que lui-même n’approuvait pas, Blake avait avivé les querelles partisanes et accentué les haines personnelles qui gâtaient les débats politiques. La réplique des membres conservateurs fut immédiate et pleine de hargne. Plusieurs provocations en duel s’ensuivirent, dont l’une de John Alexander Macdonald*, le vendredi 16 février. Le duel fut évité grâce à l’intervention rapide du président (orateur) de la chambre. Macdonald s’inclina devant l’Assemblée mais Blake restait introuvable. Le lundi, il apparut à la barre de l’Assemblée pour expliquer son attitude. On supposa alors, et on continue de le faire, que Blake restait introuvable le 16 février parce qu’il voulait éviter d’affronter Macdonald dans une « affaire d’honneur ». Blake dut reconnaître en privé qu’il n’avait pas réussi à adopter « ce comportement modéré et plein de sang-froid dont aurait dû faire preuve le solliciteur général ». Homme fier et susceptible, après s’être soumis à l’humiliation de comparaître devant l’Assemblée, et sachant sans aucun doute qu’on l’avait considéré comme un lâche, il offrit sa démission en raison de la « position difficile dans laquelle certaines personnes [avaient] jugé bon de [le] mettre ». La Fontaine refusa sa démission, et la carrière de Blake fut sauvée.

D’autres actes irréfléchis suivirent. Lorsque l’édifice du parlement à Montréal fut incendié en avril, après l’adoption du projet de loi pour l’indemnisation des pertes subies pendant la rébellion, on dut dissuader Blake de s’adresser à la bande d’incendiaires qui auraient été capables de le lyncher. La ville étant en proie à la révolte, Blake s’arma d’ « une grosse règle en noyer » et, au grand effroi de sa femme, « se promena tout seul dans la ville ». Lorsque La Fontaine fit relâcher plusieurs agitateurs tories, Blake l’accusa au cours d’une discussion enflammée de « s’être déshonoré à jamais et d’avoir rendu le gouvernement méprisable ». En mai, il blessa deux rebelles avec un pistolet lorsqu’une bande attaqua l’hôtel Têtu, au cours d’un banquet ministériel. L’« impulsivité » qu’il avait avouée à son frère continua donc à se manifester pendant une assez longue période.

Si La Fontaine avait accepté la démission de Blake, ce dernier aurait quitté son poste sans achever la réorganisation de tout le système judiciaire du Haut-Canada, œuvre à laquelle son nom reste attaché. En 1843, Blake avait accepté, avec Robert Easton Burns et James Christie Palmer Esten, sa nomination à une commission chargée d’examiner « la procédure » de la Cour de la chancellerie. La réforme des cours de justice était un problème épineux du fait que le système judiciaire tout entier était extrêmement impopulaire depuis des années. De nombreux réformistes de l’aile gauche considéraient la cour d’équité en général comme un dispositif grâce auquel les avocats exploitaient un public vulnérable, et ils préconisaient à la place un système judiciaire plus simple et moins coûteux. Nombre d’avocats, cependant, désiraient étendre la juridiction de la Cour de la chancellerie, améliorer les services offerts par les tribunaux de droit coutumier, et voulaient établir un meilleur système de cours d’appel. Derrière les apparences existait une troisième raison de désirer une réforme du système judiciaire. Bien que les opinions personnelles de Blake soient restées secrètes, il considérait plusieurs juges influents de la Cour supérieure du Haut-Canada comme des marionnettes au service des tories. Il attribuait sa défaite électorale de 1845 à l’intimidation exercée par les juges conservateurs sur de nombreux avocats qui autrement auraient peut-être aidé le parti réformiste aux élections. En 1845, il se plaignit à Baldwin : « c’est l’idée d’offenser des juges aux décisions absolues et qui tiennent entre leurs mains le sort des transgresseurs de la loi, qui a conduit le barreau dans les rangs de nos ennemis ». Blake désirait réduire l’autorité des juges qu’il accusait d’agir comme de véritables « inquisiteurs », et il affirmait : « Donnez-nous la Cour d’appel et vous n’imaginez pas à quel point vous libéraliserez la magistrature et le barreau. » Il partageait aussi avec de nombreux collègues l’opinion que l’unique juge de la Cour de la chancellerie, le vice-chancelier Robert Sympson Jameson*, était incompétent. De fait, en 1845, Baldwin accusa son lieutenant d’appuyer la réforme du système judiciaire « dans l’unique but de se débarrasser de [Jameson] ».

Les commissaires chargés d’enquêter sur la Cour de la chancellerie firent leur rapport au gouvernement conservateur de Draper en 1845 sans recommander aucune modification fondamentale, mais les critiques de Blake durant l’enquête furent clairement considérées comme le reflet de la pensée des gens de la profession juridique. En 1845 il exprima publiquement ses opinions dans A letter to the Hon. Robert Baldwin [...] upon the administration of justice in western Canada, où il montrait que le système était défectueux du fait qu’il n’existait pas de mécanisme d’appel efficace et que la Cour de la chancellerie, présidée par un seul juge, n’avait pas de respect véritable envers la loi et n’offrait pas au citoyen une vraie liberté. La solution était relativement simple : la Cour du banc de la reine serait divisée en deux cours de droit coutumier ; il y aurait trois juges en équité dans une Cour de la chancellerie remaniée ; et une cour de juridiction d’appel serait formée par « la réunion de ces quelques juges, en une cour qui s’appellerait la Cour de l’échiquier ».

En dépit des sérieuses réserves de Baldwin, Blake reprit ses projets de réforme lorsqu’il entra au ministère en avril 1848. Il fut encouragé par les gens de la profession juridique à aller de l’avant et il en délibéra avec les juges avant que ses réformes ne soient présentées sous forme d’une série de lois en mars 1849. Elles furent adoptées sans difficulté à l’Assemblée et reçurent l’assentiment royal le 30 mai 1849. Deux cours supérieures de droit coutumier « jouissant d’une juridiction commune et identique et d’une dignité égale », les cours du banc de la reine et des plaids communs, furent établies et dotées chacune de trois juges. Le juge en chef resta à la Cour du banc de la reine. La Cour de la chancellerie se vit augmenter de deux vice-chanceliers, et une Cour d’appel et de pourvoi pour erreur, formée des juges des trois cours et présidée par le juge en chef, fut établie. Un nombre limité d’appels au Conseil privé de la reine restaient autorisés. C’est ainsi que Blake accomplit sa tâche la plus constructive en tant que ministre.

Cependant, le comportement irréfléchi de Blake au cours des émeutes et de la crise au sujet de l’annexion pendant le même printemps de 1849 confirma probablement Baldwin dans ses doutes sur les aptitudes réelles de Blake pour le poste qu’il occupait. Ce comportement influença sans doute sa décision d’écarter Blake du gouvernement. Sa nomination au poste de chancelier du Haut-Canada était logique vu le haut rang qu’il occupait comme avocat en équité, même si les conservateurs et les Clear Grits pensaient qu’il avait réformé la Cour de la chancellerie dans le but de s’assurer une sinécure personnelle lui rapportant £1 250 par an. On lui offrit le poste le 10 septembre 1849 et il entra dans ses nouvelles fonctions le 1er janvier 1850. Baldwin, qui n’avait Jamais manifesté aucun enthousiasme pour les réformes juridiques de Blake, devait se retirer de la scène politique en 1851, lorsqu’une majorité de membres réformistes du Haut-Canada firent savoir par leur vote leur opposition à la nouvelle Cour de la chancellerie constituée par Blake. Quand il expliqua sa décision de se retirer de la vie publique, Baldwin fit clairement savoir que c’était Blake qui avait été l’instigateur des réformes, tout en reconnaissant qu’en tant que procureur général, c’était lui-même qui en fin de compte était « le responsable ».

Pendant ses dernières années, Blake fut un homme très occupé et probablement malheureux. Cela ne l’empêcha pas d’être efficace, tout au moins pendant un temps. Il mit à jour toutes les affaires qui s’étaient accumulées pendant le régime indolent de Jameson. Ses contemporains estimèrent que son travail était un succès, et William Renwick Riddell*, historien des cours de justice du Haut-Canada, considéra que les jugements de Blake étaient « dignes de respect, mais qu’avec les circonstances et les pratiques nouvelles ils furent de moins en moins cités ».

Blake s’intéressa toujours beaucoup aux affaires universitaires, et, de 1843 à 1848, il fut le premier professeur de droit de King’s College à Toronto, où il commença au salaire annuel de £100. En tant qu’anglican et avocat il protégea le collège contre le mouvement de sécularisation jusqu’au point de travailler avec John Strachan, qui était un ennemi de longue date de la famille Blake. Blake accepta néanmoins comme une chose inévitable le projet de Baldwin de séculariser le collège en 1849. Il s’occupa encore davantage de l’enseignement supérieur en acceptant en 1853 la charge de chancelier de l’University of Toronto. Cette charge s’avéra désagréable. Après 1854, il dut traiter avec le gouvernement d’Allan Napier MacNab ; ses relations avec le gouverneur général sir Edmund Walker Head, qui s’intéressait de très près à l’université, se gâtèrent à cause d’âpres querelles, notamment celle provoquée par la nomination au poste de vice-chancelier du tory John Langton*. Blake fut également impliqué dans des querelles internes à propos de l’administration d’Upper Canada College et du comité de construction d’University College. En 1856 il abandonna son poste de chancelier de l’université.

En 1856 sa santé flancha de nouveau, et il découvrit qu’il était atteint de diabète. Cette maladie étant incurable, il ne lui restait plus qu’à prendre du repos et à consulter des médecins à l’étranger. Ses problèmes furent aggravés par la panique financière de 1857, qui nuisit considérablement à ses investissements et l’obligea à vivre modestement. Blake revint au Canada avec Catherine en septembre 1857, mais il était incapable de se donner de façon continue à ses tâches et il démissionna de son poste de chancelier du Haut-Canada le 18 mars 1862. Blake avait refusé le titre de chevalier en 1859 mais il accepta d’être nommé juge de la Cour d’appel et de pourvoi pour erreur en 1864, poste auquel le disposaient ses anciennes fonctions de chancelier.

En 1864 John Alexander Macdonald nomma Blake président de la Railway Postal Service Commission qui devait examiner la requête du chemin de fer du Grand Tronc demandant au gouvernement de plus grosses subventions pour le service postal. L’ancien gouvernement réformiste avait repoussé cette requête, mais Macdonald était résolu à aider le chemin de fer qui représentait une puissance politique. Il considérait Blake comme « un homme aux idées larges et libérales dans les questions financières », et la commission de Blake recommanda comme de juste une aide supplémentaire au Grand Tronc ainsi qu’à d’autres compagnies de chemin de fer.

La commission accomplit sa tâche à Québec de janvier à mars 1865. Blake et sa femme apprécièrent ce nouveau contact avec la vie publique, mais Blake était encore gravement malade et à tous ses maux s’ajouta « un affaiblissement de la vue ». Il continua d’avoir des problèmes financiers, et des querelles malheureuses, souvent pour des questions d’argent, avec les enfants de son frère, vinrent troubler sa tranquillité. Il fut obligé d’aller à l’étranger en 1867 afin de trouver une atmosphère plus calme. Ses contacts avec les gens devinrent cependant des « corvées de plus en plus pénibles ». Il eut encore la force de se réjouir du succès politique de son fils aîné pendant les premières années de la Confédération, mais il ne recouvra jamais la santé. Jusqu’à sa mort en 1870, il donna une triste image, torturé par la douleur physique, la dépression et des espoirs sans chance de lendemain.

William Hume Blake fut un personnage tragique. Il possédait d’immenses talents et l’excellente éducation qu’il avait reçue lui avait donné une capacité presque illimitée d’assimiler de nouvelles connaissances et de nouvelles idées. Malheureusement, ses troubles de santé physique et mentale, dont on ne connaît pas la nature exacte, mais qui n’en étaient pas moins réels, l’empêchèrent d’exploiter toutes ses possibilités. C’est pourquoi il fut un homme instable, plein d’enthousiasme, mais également exagérément passionné. Dans le domaine juridique, ses dons lui amenèrent des succès immédiats et spectaculaires, mais il ne parvint pas à continuer dans cette voie et opta pour une carrière politique. Au gouvernement, il fit preuve d’une fervente dévotion aux libertés britanniques et démontra ses brillants talents d’orateur, mais son instabilité engendra des frustrations, des imprudences, et un sectarisme exagéré qui embarrassèrent ses collègues. Au tribunal, il remplit ses fonctions avec succès, mais pendant quelques années seulement. En tant qu’avocat et homme politique, il apporta cependant une contribution majeure à la structure judiciaire, et les efforts qu’il déploya en tant que juge pour adapter la jurisprudence anglaise aux besoins du développement économique du Canada, eurent une portée considérable.

Donald Swainson

L’auteur remercie le professeur R. C. B. Risk pour sa précieuse collaboration concernant les implications légales dans cette biographie.  [d. s.]

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Bibliographie générale

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Donald Swainson, « BLAKE, WILLIAM HUME », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 1 oct. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/blake_william_hume_9F.html.

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Auteur de l'article:   Donald Swainson
Titre de l'article:   BLAKE, WILLIAM HUME
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 9
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1977
Année de la révision:   1977
Date de consultation:   1 octobre 2014