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ROBERTSON, JOHN ROSS, journaliste, éditeur et philanthrope, né le 28 décembre 1841 à Toronto, fils de John Robertson, marchand de nouveautés, et de Margaret Sinclair ; le 20 juin 1871, il épousa à Toronto Maria Louisa Gillbee, et ils eurent deux fils et une fille, puis le 30 avril 1888, à Toronto, Jessie Elizabeth Holland, et aucun enfant ne naquit de ce second mariage ; décédé le 31 mai 1918 à Toronto.

Dès son jeune âge, John Ross Robertson montra une prédilection pour la collection de souvenirs historiques et d’images, du talent en natation, au hockey et à l’aviron, et un goût marqué pour les défilés et les décorations. Sa passion pour l’imprimerie se révéla à l’Upper Canada College de Toronto, où il étudia en 1850–1851 puis à compter de 1854. Il lança dès 1857 un mensuel, le College Times, qui aurait été le premier journal scolaire du Canada ; il le composait et l’imprimait chez lui. Dans le premier numéro, il reprocha aux autorités du collège une transaction foncière qui privait les élèves d’un terrain de jeu. Son intervention sauva le terrain, dit-on, mais pour éviter l’expulsion, il rebaptisa son journal Monthly Times ; par la suite, il l’intitulerait Boys Times. En 1860, il quitta l’Upper Canada College pour la Model Grammar School et fonda un autre journal scolaire, le Young Canada, mieux écrit que le précédent.

Déjà, Robertson était un habitué des journaux torontois, où il imprimait pour son propre compte des travaux de ville. Après avoir quitté l’école en 1861, il mena de front durant plusieurs années une carrière de journaliste, d’imprimeur et d’éditeur. Pendant un temps, il appartint à l’équipe de reportage et de publicité du Leader, sous la direction de Charles Lindsey*. De plus, il mit sur pied un atelier de travaux de ville quand il édita le Young Canada Sporting Life. Version augmentée de son journal scolaire, avec plus d’articles sur les loisirs et les sports, c’était probablement le premier périodique sportif du Canada. Rebaptisé Sporting Life plus tard en 1861, il parut jusqu’en 1863. Robertson édita aussi le Robertson’s Canadian railway guide et, de 1863 à 1865, un hebdomadaire satirique lancé par Erastus Wiman*, le Grumbler.

En 1865, l’éditeur du Globe, George Brown*, engagea Robertson comme chef des nouvelles et l’affecta aux tribunaux et à l’hôtel de ville. C’est là que Robertson développa ce qui deviendrait son principal atout de journaliste : l’aptitude à dénicher les nouvelles locales. D’ailleurs, il gagna haut la main un concours parmi les reporters du Globe en rapportant 150 nouvelles en une seule journée. On lui attribue le mérite d’avoir instauré au journal la pratique qui consistait à écrire des brèves d’un style alerte sur une multitude d’affaires locales plutôt que des dissertations sur les grands événements. Cependant, Robertson n’aimait pas travailler au Globe, en partie parce qu’on y privilégiait les longues diatribes politiques au détriment des nouvelles locales, mais surtout parce que, à son avis, Brown était « le plus grand charlatan que le pays [eût] connu ».

Robertson ne se fit donc pas prier lorsque James Beaty Cook, de l’équipe du Leader, l’invita en 1866 à devenir copropriétaire du premier journal torontois du soir qui ne serait pas une dernière édition d’un journal du matin. Dès son premier numéro, le 21 mai, le Daily Telegraph se signala par son ambition. Robertson et Cook ne tardèrent pas à lancer une édition matinale et une édition hebdomadaire. Ils cherchaient à ébranler la suprématie du Globe en mêlant politique conservatrice et articles à sensation, et en y ajoutant quelquefois un commentaire politique indépendant. Le journal claironnait son intention de faire de la politique « sans esprit partisan », de dévoiler « sans ménagement [...] tous les abus et [de] dénoncer tous les actes de corruption, peu importe le parti coupable ». Sa promesse de publier « les nouvelles d’aujourd’hui dès aujourd’hui » annonçait l’arrivée au Canada de la presse novatrice « à un sou », de type américain, destinée au marché de masse.

Robertson et Cook sacrifiaient les longs éditoriaux politiques aux primeurs. Ainsi, le Telegraph fut le premier journal torontois à annoncer le raid fénien de 1866 à Ridgeway [V. John O’Neill*]. Robertson fit œuvre de pionnier par ses captivants reportages sur le soulèvement de la Rivière-Rouge en 1869–1870. Avec Robert Cunningham*, le correspondant du Globe, il se rendit dans le Nord-Ouest en train et en vapeur, puis franchit les 400 derniers milles en chariot, ce qui fut toute une expédition. Dès qu’il arriva dans la colonie de la Rivière-Rouge (Manitoba), en janvier 1870, Louis Riel* le fit arrêter et emprisonner à Upper Fort Garry (Winnipeg) ; puis, après un entretien avec lui, il le fit expulser en disant que c’était un « dangereux personnage ». Le Telegraph tira le meilleur parti possible de l’exploit de Robertson en utilisant les techniques d’un journalisme nouveau genre : attirer l’attention et faire sa propre promotion. Tandis que le Globe offrait à ses lecteurs des comptes rendus posés et impersonnels, le Telegraph faisait l’impossible pour publier « sur l’insurrection des reportages plus complets, plus vivants et plus dignes de foi que [ceux de] tout autre journal ». Les articles télégraphiés par Robertson paraissaient en une seule colonne sous des manchettes évocatrices qui atteignaient souvent 12 lignes de hauteur. Toute la presse nord-américaine reprit ces reportages d’un style personnel et très dramatique.

Le travail de Robertson au Telegraph révélait un tempérament fort et même entêté, indépendant et direct. En 1870, bien qu’il ait été un orangiste notoire, il dénonça les actes de violence commis par des membres des Young Britons au cours du défilé orangiste à Toronto. Certains chefs de l’ordre le condamnèrent, et l’on menaça de détruire les locaux de son journal.

Selon sir John Stephen Willison*, « vigueur, courage et originalité » caractérisaient le Telegraph, mais financièrement, le journal n’était pas un succès. Celui-ci finit par être victime de l’hostilité du premier ministre du Canada, sir John Alexander Macdonald*, qui voulait à Toronto un organe tory sûr pour combattre le Globe de Brown. Le Parti conservateur avait commencé à soutenir le Telegraph en 1869 sur l’ordre de Cook et du rédacteur en chef Daniel Morrison*. Cependant, Macdonald se méfiait de Robertson parce que le Telegraph critiquait son gouvernement, surtout à cause de la manière dont il avait réagi à la rébellion de 1869–1870 et à cause de sa politique sur les subventions aux chemins de fer. Une fois, Ottawa demanda au journal de « rappeler ses chiens », et Robertson fit la sourde oreille. Convaincu de ne jamais pouvoir compter sur Robertson, Macdonald retira au Telegraph le soutien du Parti conservateur après que Cook se fut dissocié du journal en mai 1871. Acculé à la faillite par la perte de cet appui essentiel, Robertson tenta de se concilier Macdonald et de faire du Telegraph l’organe officiel du parti. Ce fut en vain. Mécontent du Leader et du Telegraph – dont il dit en novembre : « [c’est] simplement une feuille de maîtres chanteurs, et plus vite on l’écrasera, mieux ce sera » –, Macdonald prenait déjà des dispositions pour que Robertson soit congédié du Telegraph et, en plus, pour qu’un nouvel organe tory, le Toronto Daily Mail, soit lancé. Le Telegraph cessa de paraître en mai 1872.

George Brown engagea Robertson comme correspondant et agent commercial du Globe à Londres, en dépit de leurs désaccords politiques et de leur inimitié personnelle. Robertson resta là-bas jusqu’en 1875, puis, de retour à Toronto, il prit la direction administrative de l’hebdomadaire Nation, organe du mouvement Canada First fondé l’année précédente [V. William Alexander Foster*]. Comme il s’acquittait bien de sa tâche, Goldwin Smith*, un des principaux collaborateurs du Nation, le choisit en 1876 comme éditeur d’un nouvel hebdomadaire torontois qui concurrencerait le Globe de Brown et lui donna 10 000 $ pour fonder un journal « à l’intention des masses et non des classes [possédantes] ». L’Evening Telegram parut pour la première fois le 18 avril 1876 ; son titre indiquait qu’il rapporterait des nouvelles toutes fraîches. Robertson promit que ce serait un journal « indépendant », « pas un organe ; il n’aura[it] pas d’autre patron que le public ». Toutefois, Robertson ne tarda pas à s’aliéner Smith en refusant de prendre les mêmes positions que lui sur les relations canado-américaines et en appuyant les conservateurs pendant la campagne de 1878. En outre, le premier rédacteur en chef, John Charles Dent*, partit bientôt.

Selon Robertson, le Telegram fut « rentable dès le début ». Son succès était en grande partie attribuable à une innovation de Robertson : les petites annonces coûtaient seulement un cent le mot, soit la moitié du tarif courant. En plus, 14 mois après le lancement, Robertson réduisit le prix du Telegram à un cent. Ce journal à « un cent le mot et un cent l’exemplaire », consacré surtout aux nouvelles locales, devint indispensable aux Torontois. En fait, à cinq heures de l’après-midi, des centaines d’hommes se réunissaient autour des locaux du Telegram, rue Melinda, pour lire la rubrique des offres d’emploi en première page. Dès le début des années 1880, le tirage du Telegram dépassait celui de tous les autres journaux dans la ville Toronto.

En plus, Robertson comprimait le coût de la main-d’œuvre, ce qui contribuait à la rentabilité du journal. Cet employeur paternaliste payait les obsèques de ses employés et, de temps en temps, accordait à contrecœur une augmentation de salaire, mais il était notoirement dominateur et pingre. Selon lui, la vertu portait sa propre récompense, et un maigre salaire et de longues heures de travail permettaient à ses employés de rester vertueux. Antisyndicaliste comme George Brown, il niait à ses typographes le droit de se regrouper et était en position de payer des salaires inférieurs aux échelles syndicales. Son journal précédent, le Telegraph, avait été l’un des chefs de file de la résistance à la campagne des typographes en faveur de la journée de neuf heures et, pendant la grève de 1872, Robertson avait gagné sa cause devant les tribunaux contre l’un de ses hommes qui avait déserté son poste. En 1882, l’International Typographical Union, avec l’appui du Toronto Trades and Labor Council, organisa un boycott des quotidiens torontois et choisit le Telegram comme première cible. Le boycott fut un échec et cessa en 1884 ; le Telegram continua de défier les syndicats jusqu’en 1891. Bien que beaucoup de gens aient cru que Robertson daignait alors acquitter les cotisations syndicales de ses employés, c’était ses typographes qui les payaient. La syndicalisation au Telegram fut importante en ceci qu’elle couronna la syndicalisation dans tous les journaux torontois et hâta l’acceptation des syndicats en tant que composantes légitimes du monde du travail.

Avec le Montreal Daily Star de Hugh Graham*, le Telegram de Robertson vint à incarner la nouvelle presse populaire du Canada, qui se distinguait par une présentation accrocheuse et massive des informations locales plutôt que par la publication d’éditoriaux partisans sur la politique nationale. Les fondateurs de ces journaux furent parmi les premiers magnats de la presse canadienne. À Toronto, Robertson fut l’initiateur d’une formule à succès adaptée à la population urbaine, de plus en plus alphabétisée, qui recherchait des informations distrayantes et faciles à comprendre. Le Telegram se spécialisait dans le pot-pourri d’informations : entrefilets croustillants, bagatelles, prises de position politiques non conformistes, vigoureuses croisades politiques locales – l’une des premières prit pour cible une proposition selon laquelle la municipalité verserait une prime de 250 000 $ aux agents de développement du Credit Valley Railway. Le Telegram fut le premier à mettre l’accent sur la vie municipale en faisant des reportages sur le conseil de ville, la commission de l’eau, les tribunaux de police, les hôpitaux, les sports et le crime. L’innovation qui consistait à utiliser des entrevues pour sonder l’opinion publique contribua à une augmentation spectaculaire du tirage.

Dès les années 1880, Charles Pelham Mulvany* considérait le Telegram de Robertson comme « le journal familial par excellence » à Toronto ; c’était, disait-il, une « institution [...] lue par tout le monde, aussi bien l’élégante dame dans son boudoir que la bonne au sous-sol ! » Robertson avait réalisé cet exploit en veillant à ce que le Telegram, à l’instar des journaux américains à un sou, devienne l’instrument de sa propre réclame. Au lieu de simplement rapporter les informations, son journal commençait à créer la nouvelle. Tout en menant, à grands renforts de publicité, des enquêtes sur la « farce financière jouée [...] par [les] élus », Robertson et le Telegram lançaient et finançaient diverses initiatives au bénéfice de la population. Par exemple, ils engagèrent des orchestres qui jouaient dans les parcs et firent venir une ambulance de Grande-Bretagne. Le journal faisait en sorte que la population ait constamment son nom sous les yeux. Ainsi, à compter des élections fédérales de 1878, des foules pouvant atteindre 10 000 personnes se réunirent devant les locaux du Telegram pour lire les résultats du scrutin, projetés au moyen d’une lampe oxhydrique. De plus, en raison de sa présence dans beaucoup de foyers torontois, le Telegram était considéré dès 1880 comme le meilleur véhicule publicitaire de la ville. Les grands magasins de Timothy Eaton* et de Robert Simpson*, alors en pleine expansion, y publiaient des annonces, tout comme les nouveaux fabricants de produits de marque.

Après le départ de Dent, Robertson eut la chance d’avoir des rédacteurs en chef très efficaces, d’abord Alexander Fraser Pirie, puis en 1888 John Robinson Robinson. Selon l’historien Jesse Edgar Middleton*, « Black Jack » Robinson, homme direct et entier dans ses opinions, fit du Telegram la terreur des conseillers et fonctionnaires municipaux « qui montraient des signes de « vacillement » ou semblaient trop empressés de se glorifier ». Les tirades éditoriales de Robinson faisaient écho à l’appui vigoureux de Robertson à l’ordre d’Orange, à l’Empire britannique et au nationalisme canadien ainsi qu’à ses préjugés contre les États-Unis, la province de Québec et le clergé. Le journal reflétait et renforçait à la fois les sentiments d’une bonne partie des Torontois protestants et tories de la fin du xixe siècle.

En 1877, pour reprendre les termes du spécialiste de la littérature Douglas Grant Lochhead, Robertson avait entamé « apparemment sans honte » une carrière « fructueuse d’éditeur de contrefaçons » en réimprimant en livre de poche, sans autorisation ni paiement de redevances, une œuvre de Dwight Lyman Moody publiée d’abord aux États-Unis. Faute de lois applicables sur le droit d’auteur [V. John Lovell*], Robertson pouvait publier les œuvres d’auteurs étrangers à succès dans une collection intitulée « Robertson Cheap Editions » et les vendre de 0,03 $ à 0,50 $ l’exemplaire, soit beaucoup moins que le prix courant. On croit que, de 1877 au début des années 1890, il vendit jusqu’à deux millions d’exemplaires d’environ 350 contrefaçons. En outre, le Telegram publiait souvent en feuilleton des œuvres imprimées par Robertson sous forme de livre.

Vers 1885, Robertson était un homme riche et puissant. Son influence sur les affaires municipales était devenue légendaire ; le Telegram avait la réputation de pouvoir faire et défaire les hommes politiques municipaux. Robert Lorne Richardson*, fondateur du Winnipeg Daily Tribune, ferait observer en 1918 : « tout homme public de Toronto qui avait contre lui M. Robertson et son journal devait pratiquement faire une croix sur ses aspirations ». D’aucuns attribuaient à l’énergique soutien du Telegram l’élection de William Holmes Howland* à la mairie en 1886. En constatant les victoires de Robert John Fleming*, soutenu par Robertson aux élections municipales de 1892 et aux élections suivantes, on finit par croire que l’appui du Telegram était un gage de succès. Par la suite, Thomas Langton Church* fut identifié comme le candidat du Telegram, et les conseillers municipaux favorisés par le journal gagnèrent souvent.

Au cours des années 1890, l’influence de Robertson s’étendit au delà de la scène municipale. En 1896, D’Alton McCarthy* et Nathaniel Clarke Wallace* l’encouragèrent à se présenter à la Chambre des communes en tant que conservateur indépendant et à faire campagne contre le projet de loi réparatrice sur les écoles du Manitoba [V. sir Mackenzie Bowell] et pour la Politique nationale. Il remporta le siège de Toronto East avec l’une des plus fortes majorités de l’Ontario. Au Parlement, il soutint en général l’opposition conservatrice, mais s’en démarqua parfois. Comme il l’avait fait toute sa vie, il s’en prit souvent au gaspillage gouvernemental et dénonça les subventions aux chemins de fer. Il s’opposa à ce que la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique et le groupe de William Mackenzie* et de Donald Mann* reçoivent de l’aide. Cependant, la vie parlementaire ne lui convenait pas, et il refusa de se présenter en 1900. À son avis, il aurait plus d’influence sur les affaires publiques par l’intermédiaire de son journal.

Au Parlement, Robertson avait participé à une campagne soutenue dont le but était de convaincre le gouvernement de faire adopter une loi canadienne sur le droit d’auteur. Étant donné ses antécédents, cet engagement peut sembler bizarre, mais il fit valoir par la suite que, s’il avait contrefait des œuvres étrangères, c’était précisément pour favoriser l’adoption d’une loi canadienne sur le droit d’auteur et pour offrir aux Canadiens des livres abordables. Robertson et d’autres éditeurs canadiens craignaient les conséquences de la convention de Berne, à laquelle la Grande-Bretagne adhéra en 1886, parce qu’elle autorisait les éditeurs américains à inonder le Canada de réimpressions bon marché d’auteurs britanniques, ce qui menaçait l’existence de l’édition canadienne. En janvier 1889, après être devenu président de la Canadian Copyright Association, dont il était l’un des fondateurs, Robertson dirigea une délégation qui rencontra le ministre de la Justice, sir John Sparrow David Thompson*, et exigea une « politique nationale » du livre canadien. Dans le courant de la même année, Thompson fit adopter un projet de loi autorisant la publication au Canada des auteurs britanniques après une courte période. Cependant, le ministère des Colonies refusa de le sanctionner, en partie parce qu’il le jugeait incompatible avec des lois impériales tels le Literary Copyright Act de 1842 et le Colonial Laws Validity Act de 1865, mais aussi parce qu’il souhaitait pouvoir abandonner le marché canadien aux États-Unis en échange d’une protection légale sur le droit d’auteur pour les écrivains britanniques.

L’intransigeance de la Grande-Bretagne sur le droit d’auteur nuisait aux relations entre Ottawa et Londres et soulevait la question, plus importante, de l’indépendance du Canada. En 1892, Thompson écrivit à Robertson que la question du droit d’auteur était devenue pour lui une « question de principe ». En 1894, en tant que premier ministre, il l’envoya à Londres « démêler l’imbroglio du droit d’auteur ». Robertson indiqua que sa mission officieuse avait échoué parce que, selon les Britanniques, « quand viendra[it] le jour où le Canada aura[it] le droit de passer outre à la loi impériale, le lien entre l’Angleterre et le Canada sera[it] rompu ». Pourtant, Robertson persévéra. En 1895, au nom de la Canadian Copyright Association, il participa à une réunion avec des représentants du gouvernement du Canada et de la British Copyright Association en vue de trouver une solution. Les participants parvinrent à une entente provisoire, mais le Canada n’acquit pas d’autonomie en matière de droit d’auteur avant 1911. Cette année-là, le Parlement impérial autorisa les colonies autonomes à adopter leurs propres lois sur le droit d’auteur. Ottawa ne le ferait qu’en 1921.

Comme d’autres hommes d’affaires de la fin du xixe siècle, Robertson soutenait avec enthousiasme le mouvement en faveur de la réforme municipale et de la régie publique des services. On considérait le Telegram comme un partisan important et « inflexible » de la lutte pour la régie publique de l’hydroélectricité au début des années 1900, cause défendue par Adam Beck* et ses collègues députés tories à l’Assemblée législative dirigés par James Pliny Whitney. Robertson suivait de près les questions hydroélectriques à Toronto. Edward Montague Ashworth, qui devint plus tard directeur général de la Toronto Electric Commissioners, dirait dans ses mémoires : « [Robert-son] comptait plus pour nous que le maire, plus même qu’Adam Beck. » À l’occasion, Robertson allait jusqu’à dicter aux autorités des services hydroélectriques ce qu’elles devaient faire. Une fois où un ingénieur faisait valoir qu’une proposition de Robertson ruinerait le service public d’hydroélectricité, celui-ci rétorqua : « Eh bien, c’est moi qui l’ai mis sur pied, non ? » Beck lui-même tenait au Telegram et s’en servait pour laisser couler des informations ; le journal annonça une hausse de tarif avant même que la commission hydroélectrique de Toronto en ait eu vent.

Robertson était un fervent impérialiste, comme en témoignait l’appui sans équivoque du Telegram à la participation du Canada à la guerre des Boers, et un nationaliste convaincu. C’est pourquoi il entama le processus qui devait mener à la fondation de l’agence Canadian Press. En 1902, mécontents du parti pris antibritannique des dépêches câblées par l’Associated Press, Robertson et Hugh Graham, avec l’aide d’une subvention du gouvernement fédéral, mirent sur pied la Canadian Associated Press, premier service télégraphique transmettant des nouvelles directement de Londres. Toutefois, ce service était insuffisant. En 1910, la Western Associated Press, agence coopérative d’information fondée dans l’Ouest canadien en 1907, monta une campagne contre les tarifs discriminatoires des Canadian Pacific Telegraphs, qui détenaient les droits de transmission du service des nouvelles de l’Associated Press. En conséquence, ces droits furent transférés aux éditeurs de journaux, et la création d’un service canadien devint urgente. Robertson dirigea les négociations des éditeurs de l’Est canadien avec la Western Associated Press, qui aboutirent en 1910 à la fondation de la Canadian Press Limited. Il appartint au premier conseil d’administration de cette société.

Très respecté par ses collègues journalistes, Robertson fut président du Toronto Press Club et président honoraire de la Canadian Press Association. En 1912, quand il prévint les éditeurs de quotidiens qu’ils seraient noyés dans la Canadian Publishers’ Association, ils y formèrent leur propre section. En 1919, ils se doteraient de leur propre organisme, la Canadian Daily Newspapers Association.

Robertson consacra aussi ses énergies à d’autres champs d’activité. À compter des années 1880, la franc-maçonnerie, la recherche et les collections historiques, le sport amateur et la philanthropie l’occupèrent de plus en plus. Franc-maçon depuis 1867, il devint le plus illustre membre de l’ordre au Canada. En 1890, il fut élu grand maître de la Grand Lodge of Canada. L’année suivante, il lut le rite maçonnique des défunts aux funérailles du franc-maçon sir John Alexander Macdonald, à qui il succéda comme grand représentant au Canada de la Grand Lodge of England. À son couronnement en 1902, le roi Édouard VII lui conféra le titre honorifique d’ancien grand surveillant d’Angleterre. Robertson conçut également un mode de scrutin utilisé par l’ordre, le « scrutin de Robertson ». Parmi ses publications figure une œuvre de 2 000 pages en deux volumes, History of freemasonry in Canada (1900).

Toute sa vie, Robertson se passionna pour l’étude de l’histoire et les collections de souvenirs historiques. Dès l’âge de 12 ans, il avait commencé à collectionner les images historiques. Il se mit à rassembler de la matière sur l’histoire de la franc-maçonnerie dès son entrée dans l’ordre, ce qui l’amena à s’intéresser aux débuts de l’histoire du Canada. Il finirait par posséder la plus grosse collection d’imprimés sur le Canada de son époque. Au Telegram, il confia à Thomas Edward Champion et à d’autres reporters le soin d’écrire sur l’histoire de Toronto. Il réédita ces articles hebdomadaires à ses frais dans une énorme série en six volumes. Robertson’s landmarks of Toronto retrace en détail l’histoire de Toronto de 1792 à 1914 ; malgré ses nombreuses erreurs, c’est une « mine de renseignements ».

La passion de Robertson pour les collections historiques – images, cartes et plans, livres et autres documents – s’accrut avec l’âge, et sa figure devint familière aux antiquaires de toute l’Amérique du Nord et de l’Europe. Après avoir découvert au British Museum les aquarelles d’Elizabeth Posthuma Gwillim*, femme du premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, il édita The diary of Mrs. John Graves Simcoe, qui parut en 1911. De 1912 à 1917, comme sa collection était devenue trop volumineuse, il donna à la Toronto Public Library des milliers de peintures, reproductions, cartes et plans originaux et documents historiques, ainsi que des illustrations ornithologiques de William Pope. Bien que cette collection soit hétérogène, elle est d’une valeur incontestable.

Robertson se fit remarquer par sa philanthropie. Sa générosité envers l’Hospital for Sick Children de Toronto, en particulier, impressionnait ses contemporains. Entre 1883 – l’année qui suivit celle où sa fille unique avait succombé à la scarlatine – et sa mort, il donna environ 500 000 $, et il invita souvent les lecteurs du Telegram à délier les cordons de leur bourse. Il supervisa l’établissement d’une retraite pour convalescents dans l’île Toronto en 1883, le Lakeside Home for Little Children, la construction d’un nouvel édifice sur College Street en 1889, l’addition d’une résidence de cinq étages pour les infirmières et d’un collège en 1905, et l’établissement d’une usine spéciale de pasteurisation du lait en 1909. En outre, il appartint au conseil d’administration de l’hôpital à compter de 1885 et en fut président à compter de 1891. Il visitait l’hôpital chaque jour et y jouait aussi le rôle de père Noël. Dans son testament, il stipulait que les profits du Telegram devaient alimenter une dotation spéciale pour l’hôpital.

Robertson manifesta aussi son civisme dans le monde sportif. Fervent partisan du sport amateur, il accéda à la présidence de l’Ontario Hockey Association en 1899, à un moment critique de l’histoire de ce sport. En raison du combat qu’il mena pour préserver le hockey de l’influence du professionnalisme, on le surnomma le « père du hockey amateur en Ontario ». Selon Alan Metcalfe, l’héritage de Robertson fut à la fois positif et négatif : l’association fut en mesure de fixer les règles définissant le professionnalisme au hockey, mais ce sport fit un bond spectaculaire en tant qu’activité professionnelle à compter de 1910, de sorte que la participation au hockey amateur dans le centre du Canada se limitait à une élite bourgeoise. Quand Robertson quitta la présidence en 1905, l’association lui décerna le titre de membre à vie. Il continua d’en diriger les destinées au sein du groupe que l’on appelait les « trois tsars blancs ». Il s’employa surtout à éliminer la violence croissante au hockey, tant sur la patinoire qu’en dehors. En outre, il encouragea les compétitions d’amateurs en donnant des trophées d’argent pour le hockey, le cricket et les quilles. Il entra au Temple de la renommée du hockey en 1945.

La présence de Robertson sur la scène publique ne passait pas inaperçue. Il fut admis à la Société royale du Canada en 1914. Le 31 décembre 1916, il refusa le poste de sénateur et le titre de chevalier que lui offrait le premier ministre du Canada, sir Robert Laird Borden*. Il devint ainsi le seul homme au pays à refuser ces deux honneurs le même jour.

Pour certains, Robertson était un être paradoxal ses dehors rudes et son tempérament tyrannique s’accordaient mal avec ses nombreux gestes de charité privés et publics. Selon ses détracteurs, il se servait de sa générosité pour mousser son image et en tirer profit. Ses réalisations en tant que journaliste ne faisaient pas l’unanimité non plus. À sa mort, bien des gens affirmèrent qu’il était le plus grand journaliste du Canada. Pourtant, en 1893, Edmund Ernest Sheppard* l’avait dénoncé dans le Saturday Night de Toronto en disant qu’il était un « chamailleur du journalisme » et s’était demandé s’il aurait survécu à la diffamation et à la surveillance qu’il aimait faire subir aux autres.

À son décès, en 1918, John Ross Robertson laissait une succession d’environ 1 750 000 $. Cependant, la richesse ne l’avait pas intéressé en soi, mais à cause de ce qu’elle apportait : le prestige, le pouvoir, l’influence, avantages que le succès du Telegram lui permettait d’avoir en abondance. Robertson fut l’un des premiers éditeurs très fortunés. Sa carrière marqua le passage des éditeurs canadiens de journaux du monde du journalisme à celui des affaires et illustre comment leurs journaux, organes politiques au xixe siècle, devinrent au xxe des entreprises lucratives.

Minko Sotiron

History of freemasonry in Canada de John Ross Robertson a été publié en deux volumes à Toronto en 1899 et a connu une autre édition en 1900. Les six volumes de Robertson’s landmarks of Toronto ont été publiés entre 1894 et 1914. Une édition révisée de The diary of Mrs. John Graves Simcoe a paru à Toronto en 1934, et le texte original de 1911 a été réimprimé au même endroit en 1973.

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Bibliographie générale

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Minko Sotiron, « ROBERTSON, JOHN ROSS », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 24 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/robertson_john_ross_14F.html.

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Auteur de l'article:   Minko Sotiron
Titre de l'article:   ROBERTSON, JOHN ROSS
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 14
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1998
Année de la révision:   1998
Date de consultation:   24 avril 2014