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GREENWAY, THOMAS, homme d’affaires, homme politique et fermier, né le 25 mars 1838 à Kilhampton, Angleterre, fils de Thomas Greenway et d’Elizabeth Heard ; le 25 janvier 1860, il épousa Annie Hicks de Devon (Centralia, Ontario) et ils eurent sept enfants, puis le 4 janvier 1877, Emma Essery, et de ce second mariage naquirent sept enfants ; décédé le 30 octobre 1908 à Ottawa.

Thomas Greenway père quitta l’Angleterre pour le Haut-Canada en 1846 et s’établit sur une terre du comté de Huron. Son fils Thomas fit des études rudimentaires, ce qui, à l’époque, n’était pas rare en milieu rural. S’il est une chose qu’il apprit, cependant, c’est qu’il ne voulait pas se consacrer tout entier à l’agriculture. Vers 1865, il devint marchand général à Devon, où il prospéra, se maria et commença à élever une famille.

C’est de sa période ontarienne que date la passion vivace de Greenway pour la politique. Il se lia avec des conservateurs haut placés, Isaac et John* Carling, qui prirent bonne note de ses succès en affaires et de l’habileté qu’il manifesta dans l’exercice de deux fonctions au conseil municipal du canton de Stephen, la vice-présidence en 1868 et la présidence de 1869 à 1874. Fort de leur encouragement et nanti de 2 000 $ provenant de ce qui allait bientôt éclater sous le nom de scandale du Pacifique [V. sir John Alexander Macdonald*], il se porta candidat conservateur en 1872 dans la circonscription fédérale de South Huron. Défait par Malcolm Colin Cameron*, il lui refit la lutte en 1874 et perdit de nouveau, mais l’élection ayant été annulée, il fut élu sans opposition au scrutin complémentaire de 1875.

Greenway ne se sentait pas chez lui parmi les conservateurs. À son entrée à la Chambre des communes, il s’installa sur les banquettes de l’opposition en tant que conservateur indépendant. Toutefois, la maladie le retint hors d’Ottawa pendant une bonne partie de la session de 1875, et sa vie privée fut assombrie par le décès de sa femme, Annie, qui succomba à la variole. De retour dans la capitale fédérale l’année suivante, il sentit, en entendant le ministre libéral des Finances, Richard John Cartwright*, lire le discours du budget, que sa place n’était décidément pas aux côtés des conservateurs. Au moment de la mise aux voix, il soutint le budget. Il venait de passer, pour de bon, dans le camp des libéraux. Comme la plupart des hommes d’affaires, il s’opposait au protectionnisme parce que c’était un frein au commerce. Le souci de ses intérêts d’abord, son expérience dans l’Ouest par la suite, feraient de lui un solide adversaire des tarifs douaniers.

Greenway ne participa guère aux travaux des Communes ni à ceux du caucus libéral du premier ministre Alexander Mackenzie*. L’objet de ses ambitions était en train de changer. En 1877, il se remaria et commença à s’intéresser à la mise en valeur des Prairies. Un an plus tard, après que Mackenzie eut déclenché des élections générales, il se retira de la course à l’investiture dans South Huron au profit de Cameron. L’entente entre les deux hommes dépassait le cadre du parti. En échange de l’appui politique de Greenway, Cameron s’engageait à soutenir ses projets d’exploitation de la région du lac Rock (Manitoba) et à commanditer ses opérations de spéculation foncière.

À l’automne de 1878, Greenway fit une tournée au Manitoba puis rentra en Ontario pour recruter des colons. En avril suivant, il les conduisit dans l’Ouest. Officiellement, il était fermier, mais ce qu’il voulait surtout, c’était spéculer sur des terres, y compris sur des lots qui, éventuellement, se trouveraient en secteur urbain. Son choix allait se porter sur Crystal City, dans le sud-ouest du Manitoba. Il y acquerrait plusieurs lots ainsi que 1 600 acres de terres à blé et de pâturage. Cameron, qui mit aussi Cartwright dans le coup, finançait une bonne partie de ses achats. La filière libérale se révélait donc rentable. Mais il y avait un hic. Tant qu’aucun train ne passerait à Crystal City, Greenway ne pourrait pas réaliser entièrement les ambitieux projets qu’il caressait pour le district (ni s’enrichir autant qu’il le souhaitait). Or il n’arrivait pas à convaincre la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, qui avait déjà arrêté son propre plan de mise en valeur de la région et entendait se servir de ses propres emplacements urbains. Le dépit explique largement les sorties que Greenway ferait contre cette compagnie dans les années suivant son installation au Manitoba.

Le 16 décembre 1879, moins d’un an après son arrivée, Greenway fut élu député de sa circonscription, Mountain, à l’Assemblée législative. Il se composa une attitude indépendante, chose assez courante chez les premiers hommes politiques manitobains. John Norquay* et les conservateurs étant au pouvoir, il gardait ses distances aussi par souci de protéger les intérêts de ses électeurs et ses propres intérêts fonciers.

Pourtant, peu à peu, il glissa dans l’opposition. Outre qu’il était toujours antiprotectionniste, il s’élevait contre le refus du gouvernement fédéral de reconnaître les lois manitobaines relatives à la création de nouveaux chemins de fer [V. Norquay] et revendiquait pour la province la compétence en matière de richesses naturelles – surtout en matière foncière –, compétence qu’Ottawa lui avait refusée quand le Manitoba était entré dans la Confédération en 1870. Au scrutin provincial de janvier 1883, Greenway et 15 autres candidats se présentèrent sous la bannière des « droits provinciaux » et firent campagne principalement contre le droit d’annulation dont jouissait le gouvernement fédéral à l’égard des lois provinciales. Après règlement des contestations d’élections, les 21 députés conservateurs se trouvèrent devant une opposition formée de 9 députés (défenseurs des droits provinciaux, libéraux et indépendants) qui ne tardèrent pas à s’unir sous la bannière libérale et à prendre Greenway pour chef. Les partis étaient donc les mêmes sur la scène manitobaine que sur la scène fédérale.

Parvenu à la tête d’un parti doué d’une vigueur nouvelle, Greenway n’allait pas mettre en danger la position des libéraux, ni sa propre position parmi eux, en abordant d’épineuses questions municipales et régionales. Il choisit plutôt de diriger son tir contre la politique ferroviaire d’Ottawa et contre les subventions versées à la province en remplacement de la compétence en matière foncière. Dans les années 1880, le fléchissement de l’économie et le ralentissement de l’immigration suscitèrent le mécontentement dans les Prairies. Une opposition vigoureuse pouvait exploiter cette grogne. Greenway avait, à portée de la main, l’instrument qu’il lui fallait. La Manitoba and North West Farmers’ Union [V. George Purvis*], organisée à la fin de 1883, avait vite essaimé dans toute la province. Elle rédigea une « Déclaration des droits » dans laquelle elle condamnait la mainmise du gouvernement fédéral sur les richesses naturelles, le tarif protecteur et les monopoles de la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique et des propriétaires d’élévateurs à grain [V. William Watson Ogilvie*]. Un peu plus d’un an après sa fondation, l’association n’existait plus, mais Greenway et les libéraux manitobains récoltaient son héritage en se posant comme les défenseurs des droits provinciaux.

La campagne contre Ottawa avait beau gagner de plus en plus d’adhérents, la majorité des électeurs restaient convaincus qu’une province aussi jeune que le Manitoba avait avantage à porter au pouvoir un parti de la même couleur que celui qui gouvernait sur la scène fédérale. Aux élections provinciales de décembre 1886, Norquay remporta 20 sièges, les libéraux de Greenway 14 et les indépendants, un. À peine un an plus tard, après qu’une querelle avec le premier ministre du pays, Macdonald, lui eut fait irrémédiablement perdre ses appuis, Norquay démissionna. David Howard Harrison lui succéda, mais ne resta en poste que quelques semaines. Le 19 janvier 1888, Greenway forma le premier gouvernement libéral du Manitoba.

Le jeune cabinet de Greenway, qui comptait cinq membres, entreprit de consolider son pouvoir et reçut d’Ottawa un coup de pouce inattendu. Le président de la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique, sir George Stephen*, avait conclu à l’impossibilité de défendre plus longtemps le monopole de sa compagnie dans l’Ouest. Cependant, il n’allait pas l’abandonner pour rien. Il convainquit Macdonald de garantir une émission d’obligations de 15 millions de dollars afin que sa compagnie puisse acquérir des intérêts majoritaires dans deux chemins de fer américains. Puis Macdonald fit une autre concession : le gouvernement fédéral ne refuserait plus de reconnaître les lettres patentes des chemins de fer provinciaux. Le monopole tant détesté prenait fin. La popularité de Greenway monta en flèche. Il profita de l’occasion pour tenir des élections en juillet 1888 et rafla 33 des 38 sièges de l’Assemblée (on avait augmenté le nombre de sièges peu de temps auparavant).

Ce triomphe, Greenway n’eut guère le loisir de le savourer. De l’avis général, la culture du blé ne serait pas rentable tant que le chemin de fer canadien du Pacifique ferait payer aussi cher le transport des céréales. Or, comme on l’avait construit pour des raisons de politique nationale et que le peuplement et le trafic étaient loin d’être assez denses pour contrebalancer ses frais d’exploitation, il n’entendait pas abaisser son fret. Greenway devait donc offrir du transport à un moindre coût pour attirer des colons et calmer les esprits.

Le chemin de fer de la vallée de la rivière Rouge serait la solution au dilemme du fret. Il passerait dans le sud et rejoindrait le Northern Pacific Railroad, aux États-Unis. Ainsi, les céréales pourraient se rendre au lac Supérieur autrement que par le chemin de fer canadien du Pacifique. Ottawa avait refusé de reconnaître les lettres patentes du chemin de fer de la vallée de la rivière Rouge et, dans un geste de défi, Norquay avait promis de le terminer avec des fonds publics. Les travaux s’étaient poursuivis par à-coups. Greenway et le procureur général Joseph Martin*, qui était aussi commissaire des chemins de fer, espéraient le vendre à l’entreprise privée, qui en achèverait la construction jusqu’à Winnipeg, prolongerait des embranchements en direction ouest et ferait concurrence au chemin de fer canadien du Pacifique. Henry Villard, président du Northern Pacifie Railroad, se déclara intéressé par le territoire manitobain. C’est alors que Greenway et ses collègues commirent une faute grave.

Leur erreur fut d’envisager le problème ferroviaire du point de vue du Manitoba et de la partie est des Prairies canadiennes. Or, les compagnies de chemins de fer transcontinentaux prennent rarement des décisions en tenant seulement compte de facteurs régionaux. Ce qui attirait Villard, ce n’était pas le maigre trafic manitobain. Le Northern Pacific Railroad était menacé par le chemin de fer canadien du Pacifique dans l’État de Washington, et plus précisément dans la région de Seattle. Il ne pouvait pas contre-attaquer par une baisse de tarif, car la loi américaine l’obligeait à appliquer la baisse dans tout son réseau. Ce dont Villard avait besoin, c’était d’un contrepoids. S’il pouvait acquérir des intérêts majoritaires dans le chemin de fer de la vallée de la rivière Rouge, qui échappait à la loi américaine, il serait en mesure de défier le chemin de fer canadien du Pacifique en territoire manitobain et de le forcer à faire une concurrence moins féroce pour la côte du Pacifique. Inconscient de tout cela, Greenway entama allègrement des négociations avec Villard à l’été de 1889.

En juillet, Greenway et Martin rentrèrent de New York avec une entente qui recevrait l’approbation du cabinet et de l’Assemblée. Par la suite cependant, deux révélations allaient ternir leur victoire. D’abord, on les accusa d’avoir touché chacun 50 000 $ du Northern Pacific Railroad. Niée à toute force par Greenway, l’accusation ne fut jamais prouvée ni infirmée. Quoi qu’il en soit, s’il reçut des fonds, ils allèrent fort probablement dans les coffres du Parti libéral. Ensuite, et surtout, il y avait les conditions même de l’entente. Villard s’engageait, entre autres choses, à terminer le chemin de fer de la vallée de la rivière Rouge, mais en retour, il réclamait l’exclusivité. Ainsi, toute société ferroviaire qui souhaiterait concurrencer le chemin de fer canadien du Pacifique pourrait se voir interdire d’emprunter la nouvelle voie. Villard ne se souciait pas de rivaliser avec le chemin de fer canadien du Pacifique au Manitoba ; il voulait lui faire obstacle ailleurs. Au bout du compte, le Northern Pacific Railroad continua d’assurer la plus grande part du trafic à destination de Puget Sound, dans l’État de Washington, ce qui était fort lucratif. Quant au chemin de fer canadien du Pacifique, il conserva sa prédominance dans les Prairies ; le Manitoba devrait donc attendre encore avant d’être libéré de son joug. Par ailleurs, l’entente fit perdre à Greenway un collaborateur compétent, Rodmond Palen Roblin*, qui, dégoûté, quitta le Parti libéral. Seule l’émergence d’une autre question encore plus explosive relégua le fiasco ferroviaire à l’arrière-plan, mais Greenway était en droit de revendiquer le mérite d’avoir mis fin au monopole officiel du chemin de fer canadien du Pacifique dans la province, et il ne manqua pas de le faire. Son rôle dans la querelle des écoles du Manitoba fut plus ambigu.

Quand le Manitoba était entré dans la Confédération, en 1870, les écoles étaient administrées par les Églises catholique, anglicane et presbytérienne. En 1871, l’Acte pour établir un système d’instruction maintint ce lien étroit entre éducation et religion en créant un double système public financé par la province dans lequel les catholiques et les protestants conservaient les droits que protégeait, pensait-on, l’article 22 de l’Acte du Manitoba de 1870. Vingt ans plus tard, le gouvernement de la province abolissait ce double système public et le remplaçait par un réseau d’écoles « nationales ». Telle était, en gros, la « question des écoles du Manitoba », qui allait toucher des aspects fondamentaux de la vie provinciale et nationale.

Il faut revenir aux changements démographiques que la province avait connus. En 1870, la population du Manitoba dépassait les 11 000 habitants, à l’exclusion des Amérindiens ; elle se composait, en nombre à peu près égal, de catholiques francophones et de protestants anglophones, ces derniers étant presque tous anglicans ou presbytériens. En 1891, il en allait tout autrement. Les 20 571 catholiques, francophones et anglophones, ne constituaient plus qu’environ 13 % de la population. La très forte majorité protestante se composait de 38 988 presbytériens, de 30 852 anglicans et de 28 431 méthodistes (Greenway appartenait à ce dernier groupe). Ce fut cette transformation rapide qui provoqua ce que l’historien William Lewis Morton* a appelé « le triomphe de la démocratie ontarienne ».

Le Manitoba remodela ses institutions à l’image de celles de l’Ontario. Dans les années 1870, la base de l’administration locale cessa d’être la paroisse et devint le canton. En 1876, le Conseil législatif, où la minorité francophone était assurée d’une certaine représentation, fut aboli pour le motif qu’une région pionnière ne pouvait s’offrir un tel luxe [V. Robert Atkinson Davis]. Au cours de la même décennie, l’usage officiel du français, pourtant garanti par l’article 23 de l’Acte du Manitoba, devint une cible d’attaques. À cela s’ajoutait le fait que les immigrants ontariens ne concevaient pas du tout le rôle de l’école de la même manière que les Manitobains de longue date. Pour ces laïcistes pragmatiques, l’école publique devait être l’instrument de l’homogénéisation de la société. Selon eux, le Manitoba et les Prairies devaient être britanniques et protestants.

À mesure que cette nouvelle majorité confondait écoles catholiques et écoles françaises (conclusion compréhensible quoique imparfaitement juste étant donné le nombre important de catholiques anglophones), les dimensions de la « race » et de la religion envenimèrent le problème du sous-financement chronique des écoles situées dans les régions nouvelles (anglaises) de la province. Périodiquement, le gouvernement avait ajusté les subventions pour suivre l’augmentation de la portion protestante (et anglaise) de la population, mais on continuait de trouver disproportionnées les subventions versées aux régions peuplées depuis plus longtemps (et où se trouvaient presque tous les francophones). Au début de l’été de 1889, la situation était telle que le gouvernement Greenway envisageait d’apporter des changements radicaux au système d’enseignement. Le secrétaire de la province et porte-parole des Franco-Manitobains, James-Émile-Pierre Prendergast*, en était consterné.

Rien n’indique que Greenway nourrissait du ressentiment à l’endroit de ses concitoyens catholiques. Par contre, rien ne permet de conclure que cet homme qui exerçait, dans son Église, la fonction de prédicateur laïque, ne partageait pas les vues de ses coreligionnaires. Presque tous les méthodistes étaient arrivés au Manitoba en 1870 ou après. Opposés au financement des écoles confessionnelles (dont ils étaient largement privés) et croyant fermement en la séparation de l’Église et de l’État, ils furent heureux d’apprendre que le gouvernement allait abolir le double système public d’éducation et l’usage officiel du français. Cela ne fait pas nécessairement de Greenway un coupable par association. Dans une certaine mesure, il fut emporté par les événements, et il ne montra ni la force ni la volonté de résister au mouvement d’affirmation des Anglo-protestants. Cependant, aux yeux de l’évêque catholique Alexandre-Antonin Taché*, il n’était pas coupable de faiblesse mais de trahison.

Quand Greenway forma son gouvernement, en 1888, Taché montra une bienveillante neutralité. Prendergast faisait partie du cabinet ; la minorité ne semblait pas devoir s’inquiéter de ses droits en matière d’éducation. Plus encore, au cours de la campagne qui précéda l’élection partielle tenue en janvier 1888 dans Saint-François-Xavier, des porte-parole libéraux, dont Martin, assurèrent à grands renforts de publicité qu’ils veilleraient à préserver le double système public et les droits du français. Toutefois, au fil des 18 mois suivants, Greenway et surtout James Allan Smart*, ministre des Travaux publics, se montrèrent de plus en plus disposés à faire des modifications radicales.

Dès mars 1889, le gouvernement et le caucus paraissaient d’accord pour remplacer le bureau d’Éducation par un département qui pourrait contrôler plus étroitement les dépenses. Ils ne savaient pas encore exactement ce qu’ils feraient d’autre. Toutefois, la mort subite de Norquay, en juillet, mit en branle les derniers événements qui allaient mener à l’abolition. Libérés de la bride par laquelle Norquay les retenait et de ses liens avec la tolérance débonnaire de l’époque de la Rivière-Rouge, les conservateurs de Brandon exigèrent l’abolition des écoles « séparées » et de l’usage officiel du français. Smart, qui ne voulait pas se laisser doubler, fit savoir le 1er et le 2 août, dans des discours auxquels assistait Greenway, que le gouvernement avait une préférence pour les écoles nationales dispensant un programme laïque mais n’alla pas jusqu’à réclamer la fin du double système.

Par contre, rien ne put arrêter Martin le 5 août à Portage-la-Prairie. L’orateur invité à cette occasion, D’Alton McCarthy*, ajouta son soutien à toute mesure qui restreindrait l’usage du français au Manitoba. Martin alla plus loin : il promit que le gouvernement ferait quelque chose au sujet des écoles et cesserait de publier ses documents en français. Aussi indécis que Greenway ait pu être, il dit à Prendergast que le gouvernement avait désormais l’intention d’agir dans ces deux dossiers. Comprenant que le premier ministre entendait profiter de l’accueil favorable que les déclarations de Martin et de Smart avaient reçu dans l’opinion, Prendergast donna suite à la démission qu’il avait présentée en juin. Les problèmes ferroviaires passèrent tranquillement dans l’ombre.

Le gouvernement dévoila ses intentions au cours de la session législative du début de 1890. D’abord, il fit adopter une loi qui mettait fin à la publication des documents publics en français. Puis, le 12 février, il présenta deux projets de loi sur l’éducation. Le premier abolissait le bureau d’Éducation et instaurait un département de l’Éducation dirigé par le cabinet. Le second créait un système d’enseignement non confessionnel et financé par la province. Les écoles catholiques, sans être prohibées, ne recevraient pas de fonds publics. Les parents qui choisiraient d’y envoyer leurs enfants devraient les financer et, en plus, payer les taxes destinées au maintien du système public. La « double imposition », espérait-on, tuerait les écoles catholiques. Manifestement, la majorité des Manitobains venaient d’obtenir le système scolaire qu’ils voulaient, système qui garantissait à l’Ouest un avenir britannique et protestant.

Les catholiques, francophones pour la plupart, étaient mécontents pour deux raisons. D’abord, ils s’estimaient dépouillés des droits constitutionnels que leur garantissait l’article 22 de l’Acte du Manitoba. Et plus directement, les nouvelles écoles avaient de quoi les troubler. En effet, le système public que l’on venait de créer était constitué, tout simplement, de la portion protestante de l’ancien système double ; les bâtiments, les manuels, les inspecteurs, les instituteurs étaient les mêmes, et les exercices religieux ne différaient guère. La minorité entreprit donc d’obtenir justice par la voie politique ou légale.

Le premier ministre du pays, Macdonald, avait interdit au lieutenant-gouverneur, John Christian Schultz*, d’user de son droit de réserve à l’égard du projet de loi scolaire. Préférant que les tribunaux tranchent la question, il refusa aussi d’en appuyer l’annulation que lui réclamaient les catholiques du Manitoba. Le gouvernement fédéral choisit plutôt de parrainer une poursuite judiciaire au nom de John Kelly Barrett*, contribuable de Winnipeg qui refusait de payer ses taxes scolaires parce que, selon lui, le Public Schools Act de 1890 violait ses droits confessionnels. Comme prévu, le juge Albert Clements Killam, dans Barrett c. la ville de Winnipeg, conclut que la loi était valide. Le 28 octobre 1891, la Cour suprême du Canada, sous la présidence du juge en chef sir William Johnston Ritchie*, cassa ce jugement en déclarant que le dessein évident de l’Acte du Manitoba avait été d’assurer la persistance du système confessionnel.

Avant de porter la cause en appel devant le comité judiciaire du Conseil privé, le Manitoba chercha à augmenter ses chances de réussite. Clifford Sifton*, qui avait succédé à Martin au poste de procureur général en mai 1891, organisa une deuxième contestation de la loi scolaire. Cette fois, le demandeur était un anglican, Alexander Logan ; il réclamait pour ses coreligionnaires les mêmes droits confessionnels que Barrett pour les catholiques. La cause intitulée Logan c. la ville de Winnipeg, plaidée et jugée favorablement sur la base du précédent créé par l’affaire Barrett, franchit rapidement tous les échelons de l’appareil judiciaire canadien, et le Manitoba porta les deux causes en appel en même temps devant le comité judiciaire en Grande-Bretagne. Cette diversion visait à amener le comité à conclure que, s’il maintenait les jugements de la Cour suprême du Canada, la menace des particularismes religieux empêcherait tout à fait le gouvernement du Manitoba de mettre en place un système global d’enseignement public. La ruse était habile, et elle réussit. Le 30 juillet 1892, le comité infirma les jugements de la Cour suprême ; Barrett et Logan perdaient leur procès. Une semaine plus tôt exactement, il y avait eu, au Manitoba, des élections dont le principal enjeu avait été le droit, pour la province, de se doter du système scolaire de son choix. Le 23 juillet, Greenway, champion des droits de la majorité, avait remporté une écrasante victoire : 26 libéraux élus contre 11 conservateurs et 3 indépendants.

Il faut examiner cet appui apparemment sans équivoque à la façon dont Greenway avait conduit l’affaire des écoles. Soutenir un réseau d’écoles nationales était moins un exemple d’anticatholicisme étroit qu’un élément du programme social par lequel la nouvelle élite, d’origine ontarienne, entendait imposer sa propre vision de l’avenir des Prairies. Cependant, les protestants du Manitoba ne formaient pas un groupe homogène. À la division en sous-groupes confessionnels s’ajoutait la division entre laïcat et clergé. Chacune des grandes confessions avait ses propres traditions et ses propres convictions quant au rôle que l’éducation devait jouer dans la société et dans la formation de l’enfant. Sur un point pourtant, presque toutes les confessions protestantes étaient tombées d’accord : les écoles nationales ne devaient pas être des « écoles impies ». Aussi la loi sur les écoles publiques, ou Public Schools Act, dont le gouvernement disait qu’elle instaurait la non-confessionnalité, ne mettait-elle pas en place un système rigoureusement laïque. Elle stipulait qu’il y aurait, dans les écoles, non pas de l’enseignement religieux, mais des exercices religieux – ce qui, bien sûr, ne faisait que confirmer aux catholiques que les nouvelles écoles publiques n’étaient en fait que le prolongement des anciennes écoles protestantes.

Greenway dut reconnaître qu’il n’avait pas satisfait tous les non-catholiques. Bon nombre des ministres anglicans et quelques-uns des presbytériens les plus traditionnels déploraient l’absence d’instruction religieuse. Heureusement pour lui, il pouvait compter sur les laïques anglicans, particulièrement sur ceux qui partageaient les vues des méthodistes et des presbytériens les plus éloquents. Ces gens étaient disposés à renoncer à l’enseignement religieux en échange d’un système scolaire qui « canadianiserait » les non-Britanniques et inculquerait la loyauté à l’Empire. Toutefois, aussi insuffisants qu’ils aient jugé les exercices religieux dont ils devaient se contenter, jamais ils ne mirent en doute leur raison d’être.

Après la décevante conclusion de l’affaire Barrett, les catholiques du Manitoba cherchèrent à obtenir réparation par d’autres moyens. Selon un autre paragraphe de l’article 22 de l’Acte du Manitoba (et selon l’article 93 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique), toute minorité confessionnelle qui s’estimait lésée dans ses droits en matière d’éducation pouvait faire appel au gouvernement fédéral. En février 1894, le gouvernement conservateur d’Ottawa soumit à la Cour suprême du Canada six questions relatives à ce droit d’appel et au pouvoir fédéral de prendre des mesures correctrices. C’était l’affaire qui serait connue sous le nom de Brophy et al. c. le procureur général du Manitoba. Au début de 1895, le comité judiciaire du Conseil privé, ayant entendu la cause en appel, renvoya ce calice d’amertume au cabinet fédéral, qui le reçut dans la mauvaise humeur et la dissension : oui, la minorité catholique avait le droit de demander réparation.

C’était au tour de Greenway de jouer son va-tout. Le 21 mars, le gouvernement fédéral, dirigé par sir Mackenzie Bowell*, prit un décret qui menaçait le Manitoba d’une loi réparatrice si les droits des catholiques n’étaient pas restaurés. Greenway, jouant le farouche défenseur d’une province outragée et lésée, attendit des mois avant de répondre. Son refus, envoyé à Ottawa le 25 juin, amena le gouvernement fédéral à annoncer une loi correctrice. Greenway répliqua en déclenchant des élections générales. La campagne de 1895–1896 fut brève et mordante. Elle porta sur une seule question. Greenway attaqua impitoyablement Ottawa, évitant les dossiers d’intérêt provincial où il risquait de paraître à son désavantage, le fret ferroviaire par exemple. La province, clamait-il, vivait sous la menace d’un gouvernement fédéral abusif et ignorant. Le 15 janvier 1896, son parti regagna le pouvoir sans la moindre difficulté. Neuf députés libéraux, dont lui-même, furent réélus sans opposition. En tout, le Parti libéral remporta 31 sièges ; l’opposition n’en fit élire que 9, dont 5 conservateurs.

En public, Greenway affirmait que cette manifestation de fermeté de la part du Manitoba ferait reculer le gouvernement fédéral. En privé, il se montrait assez disposé à faire traîner les choses afin d’aider les libéraux fédéraux. Les mois de février et mars 1896 se passèrent en vaines discussions avec Bowell. Puis, finalement, il accepta de rencontrer, à Winnipeg, une délégation fédérale dirigée par sir Donald Alexander Smith*. Invoquant des raisons de santé, il ne se rendit pas à la réunion. À la Chambre des communes, où le projet de loi réparatrice avait été présenté le 11 février, le débat s’étirait, tandis que les élections fédérales approchaient inexorablement. Le 16 avril, le gouvernement retira le projet ; une semaine plus tard, le Parlement fut dissous. Grâce à la stratégie de leur chef, Wilfrid Laurier*, qui consistait à allonger le débat en promettant que des « voies ensoleillées » apporteraient un compromis, les libéraux avaient réussi à éviter le vote en troisième lecture. Ainsi, ils pouvaient poser aux défenseurs des droits provinciaux tout en se présentant comme le plus grand espoir de la minorité manitobaine.

Pour les conservateurs de sir Charles Tupper*, premier ministre du pays depuis le 1er mai, la dernière heure était près de sonner. Les élections de juin 1896 portèrent principalement sur le sort des écoliers du Manitoba – sauf, curieusement, au Manitoba même, où il en fut à peine question. Dans cette province, les conservateurs remportèrent quatre des sept sièges et passèrent bien près d’en gagner deux autres ! Pourtant, les électeurs qui leur avaient accordé leur suffrage ne l’avaient pas fait parce que le Parti conservateur avait promis une loi réparatrice. Les tarifs douaniers, l’attrait qu’exerçaient les Patrons of Industry [V. Charles Braithwaite], le chemin de fer canadien du Pacifique, tout cela avait influé de quelque façon sur les résultats du scrutin. Pour la plupart des Manitobains, la question scolaire était réglée. Leur système scolaire était inscrit dans une loi qui incarnait la volonté de la majorité ; ni les tribunaux ni le gouvernement fédéral n’allaient le démanteler. Il restait à voir ce que ferait Laurier, le nouveau premier ministre du Canada, qui s’était engagé à alléger le fardeau de la minorité catholique.

Dès le mois d’août, les grandes lignes d’un règlement étaient arrêtées. Greenway n’avait guère pris part aux négociations. Avant tout, c’étaient l’ambition dévorante de Sifton et la détermination de Laurier à mettre un terme à la controverse publique qui avaient rendu possible ce qu’on allait appeler le compromis Laurier-Greenway. Publié le 19 novembre, ce compromis était un pacte entre des vainqueurs ; la minorité catholique du Manitoba y gagnait peu. Sifton savait exactement quelles concessions de pure forme Greenway et ses collègues manitobains étaient prêts à accepter. Quand il avait envoyé à Greenway une copie du « Memorandum Re Settlement of School Question », celui-ci l’avait accepté presque sans hésiter. On ne lui demandait pas de sacrifier de quelque façon le « principe des écoles nationales » ; les parents qui enverraient leurs enfants à l’école catholique ne bénéficieraient d’aucun dégrèvement de taxe. La nouvelle loi scolaire de 1897, dans laquelle était inscrit le compromis, autorisait les écoles à offrir sur demande 30 minutes d’instruction religieuse après les heures de classe. Elle permettait, là où le nombre d’élèves le justifiait, d’engager un instituteur appartenant à la confession minoritaire. Toujours là où le nombre le justifiait, les élèves de langue maternelle autre que l’anglais pourraient recevoir un enseignement « bilingue », c’est-à-dire « en français ou dans une autre langue et en anglais ». Et, comme les exercices religieux continueraient d’avoir lieu chaque jour dans les écoles publiques, Greenway pouvait encore faire valoir que ces écoles n’étaient pas « impies ».

Les catholiques manitobains n’avaient guère de quoi se réjouir. Adélard Langevin*, qui avait succédé à Taché à l’archevêché de Saint-Boniface en 1895, rejeta catégoriquement le compromis. Tout comme Greenway, il en saisissait le principe essentiel : les catholiques avaient perdu leurs écoles. Jamais il ne se laisserait apaiser.

Greenway avait remporté de grandes victoires électorales en 1892 et en 1896 en tablant sur la question scolaire. Au scrutin suivant, le compromis allait lui nuire. Il pâtirait aussi de sa collaboration avec les libéraux fédéraux. Greenway et la plupart des fermiers manitobains avaient cru que le nouveau gouvernement libéral d’Ottawa les délivrerait des tarifs douaniers. Ils furent déçus. Voyant que les libéraux fédéraux s’accommodaient de la Politique nationale de protection de l’industrie, les Manitobains étendirent leur blâme à Greenway. En plus, Laurier fut rien moins que coopératif lorsque Greenway réclama de meilleures conditions financières pour le Manitoba. Tout en reconnaissant le bien-fondé des revendications de la province, Laurier tenta d’en lier la satisfaction à l’obtention d’autres concessions pour la minorité catholique. Greenway se trouvait dans un dilemme insoluble. Finalement, il refusa de bouger davantage sur la question scolaire. Les revendications financières du Manitoba furent satisfaites de mauvaise grâce, au compte-gouttes. Jamais Greenway n’eut de bonnes relations avec le gouvernement Laurier, en dépit de l’influence grandissante que Sifton exerçait à Ottawa – ou peut-être à cause de celle-ci.

Le médiocre succès de ses rapports avec le gouvernement fédéral n’était pas le seul problème de Greenway. La politique ferroviaire l’avait fait premier ministre ; elle compterait pour beaucoup dans sa défaite. Jamais on n’avait cessé de le presser de trouver un concurrent au chemin de fer canadien du Pacifique. Ayant désespérément besoin d’un nouveau cheval de bataille et d’un coup d’éclat en prévision des prochaines élections provinciales, il se montra étonnamment naïf et optimiste lorsque le Northern Pacific Railroad proposa de construire une voie Jusqu’à Duluth, au Minnesota. Il informa William Mackenzie* et Donald Mann*, promoteurs et entrepreneurs de la Lake Manitoba Railway and Canal Company, à qui appartenait le seul chemin de fer rentable du Manitoba titulaire de lettres patentes provinciales, qu’ils ne pouvaient plus espérer d’aide de son gouvernement. Puis il se tourna vers le Northern Pacific, mais encore une fois ses espoirs s’effondrèrent : les négociations, qui eurent lieu en 1897, se révélèrent infructueuses. La déception qui en résulta dans l’opinion lui coûta cher. Ironiquement, ce furent ceux-là mêmes qu’il avait laissés pour compte, Mackenzie et Mann, qui entrèrent ensuite en scène. En décembre 1898, ils fusionnèrent la Lake Manitoba Railway avec la Winnipeg Great Northern Railway Company et formèrent ainsi la Canadian Northern Railway Company, assise de l’empire qu’ils allaient édifier dans l’Ouest. Mais, aussi impressionnante qu’elle ait été, la nouvelle charte de la Canadian Northern Railway Company arriva trop tard (en juillet 1899) pour sauver Greenway.

Les victoires faciles remportées en 1892 et en 1896 sous la direction de Greenway étaient des aberrations. Faute de le reconnaître, les libéraux provinciaux firent une mauvaise campagne à la fin de l’automne de 1899. Les habitants de la région de Brandon avaient du mal à avaler le compromis de 1897, et surtout la décision d’autoriser le français dans les classes ; ceux qui, par tradition, appuyaient les conservateurs, revenaient progressivement vers eux. Ethnocentrique, le sud-ouest du Manitoba ne prisait pas la politique fédérale d’immigration, dont Sifton, devenu ministre de l’Intérieur, était le maître d’œuvre. Cruellement déçus par l’échec des négociations avec le Northern Pacific Railroad, les producteurs de céréales de toute la province se contentèrent de hausser les épaules lorsque Greenway promit un fret de 0,10 $ sur le blé. Pis que tout peut-être, il avait le tort de dédaigner le nouveau chef des conservateurs provinciaux, Hugh John Macdonald*. Elle était révolue, l’époque où la question scolaire garantissait la popularité aux libéraux.

Pourtant, le résultat final des élections du 7 décembre 1899 – 22 conservateurs, 17 libéraux et un indépendant – masquait une quasi-égalité des suffrages. Les libéraux n’avaient pas subi un rejet massif ; dans 6 cas, les conservateurs l’avaient emporté par moins de 30 voix. Une meilleure organisation, concéda par la suite Greenway, aurait pu changer radicalement l’issue du scrutin. La perspective de reprendre le rôle de chef de l’opposition ne l’enchantait pas. Il estimait avoir droit à une marque de considération de la part des libéraux fédéraux ; un des deux sièges vacants du Manitoba au Sénat, voilà ce qui le tentait le plus. Après la démission de son gouvernement, le 6 janvier 1900, ses collègues assiégèrent Sifton pour que Greenway reste au Manitoba au moins pendant la prochaine session, le temps que le parti provincial se réorganise. Sifton, on ne sait pourquoi, répondit que les postes de sénateur ne pouvaient pas rester vacants aussi longtemps. En fait, il offrit un siège à Greenway, mais celui-ci ne se sentait pas libre de l’accepter tout de suite. Alors Sifton combla les deux vacances.

Greenway mit peu d’efforts et encore moins d’enthousiasme à diriger l’opposition. S’il ne démissionnait pas, c’était uniquement pour préserver ses prétentions à un poste fédéral intéressant. Ses finances personnelles baissaient. Ayant perdu son salaire de premier ministre, 4 000 $, il dut vendre des terres et du bétail afin de subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, à Crystal City. En 1903, Sifton lui offrit de combler la prochaine vacance d’un siège manitobain au Sénat ; il répondit que cela n’était plus suffisant. Pourtant, sous son terne leadership, les libéraux provinciaux s’en allaient à vau-l’eau. Aux élections du 20 juillet 1903, ils remportèrent seulement huit sièges. Greenway avait passé autant de temps à dénoncer les prohibitionnistes qu’à attaquer le gouvernement conservateur. Après le scrutin, il décida de quitter la scène provinciale.

Comme aucun poste fédéral convenable ne s’annonçait dans l’immédiat, il résolut finalement de faire la course à l’investiture dans la circonscription fédérale de Lisgar en prévision des élections de 1904. Sifton et John Wesley Dafoe* du Manitoba Morning Free Press l’appuyaient. Il prononça un seul discours, laissant le fardeau (et le coût) de la campagne à d’autres, dont son fils John Franklin Greenway. Il l’emporta facilement et retourna à la Chambre des communes aux côtés des libéraux de Laurier, reportés au pouvoir grâce à la vague de prospérité qui balayait la plus grande partie du dominion. Durant quatre ans, il se cantonna à l’arrière-ban, prenant peu la parole, exerçant peu d’influence et espérant que Sifton, même s’il avait quitté le cabinet en 1905, lui trouverait un poste lucratif. Lorsque, en 1908, le gouvernement augmenta le nombre de membres du Conseil des commissaires des chemins de fer pour faire de la place à des représentants de l’Ouest, Sifton veilla à ce que les députés libéraux de cette région poussent la candidature de Greenway. En septembre, après quelque hésitation, Laurier le nomma. Mais par une cruelle ironie du sort, le jour même où il arrivait à Ottawa pour assumer ses nouvelles fonctions, une crise cardiaque le terrassa. On l’inhuma à Crystal City le 2 novembre avec les cérémonies d’usage.

William Lewis Morton a résumé la carrière de Greenway en disant qu’elle était celle d’un « habile médiocre ». C’est un jugement assez dur, qui se fonde largement sur l’argument selon lequel Greenway aurait profité de la visite de McCarthy en 1889 pour propulser à l’avant-scène les questions scolaire et linguistique et faire oublier ainsi l’échec de sa politique ferroviaire. Pourtant, il ne fait pas de doute que la décision d’adopter une loi scolaire était bien antérieure à la venue de McCarthy et que Smart l’avait annoncée en présence de Greenway.

Certes, Greenway s’était trompé en cherchant à obtenir du Northern Pacific Railroad le fret concurrentiel qu’il recherchait, mais on ne saurait nier qu’il contribua à la fin du monopole de la Compagnie du chemin de fer canadien du Pacifique. À tout prendre, cependant, il était incapable de faire face à cette compagnie et à son président, sir William Cornelius Van Horne*. Ils étaient bien trop puissants pour se laisser arrêter par un petit gouvernement provincial. Le combat devint encore plus inégal une fois que Sifton fut entré au cabinet manitobain ; il était en trop bons termes avec la compagnie, et il avait ses propres projets politiques et personnels.

Thomas Greenway avait fini par se débarrasser d’un gêneur : Martin. L’ambitieux et opiniâtre Sifton n’était pas de ceux qu’il pouvait maîtriser. On ne se trompe probablement pas en disant que, de 1892 à 1896, ce ne fut pas Greenway qui dirigea le gouvernement du Manitoba. Au mieux, il partagea le pouvoir avec Sifton. Il reste que, par sa capacité de survivre en politique, Greenway incarnait assez bien la fluidité de la nouvelle société des Prairies. À l’époque où les immigrants ontariens devenaient le groupe dominant au Manitoba, il convenait que ce soit un de leurs chefs de file qui les aide à concrétiser leur vision de l’avenir de l’Ouest.

J. E. Rea

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J. E. Rea, « GREENWAY, THOMAS », dans FR:UNDEF:public_citation_publication, vol. 13, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 25 avril 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/greenway_thomas_13F.html.

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