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RIGAUD DE VAUDREUIL, PHILIPPE DE, marquis de Vaudreuil, mousquetaire, commandant des troupes, capitaine de vaisseau, gouverneur de Montréal, gouverneur général de la Nouvelle-France, gouverneur de la ville de Revel en Languedoc, chevalier, commandeur et grand-croix de Saint-Louis ; baptisé le 13 août 1650 à Dreuilhe, France ; le 21 novembre 1690, il épousa à Québec Louise-Elizabeth de Joybert ; mort à Québec le 10 octobre 1725.

Les Rigaud appartenaient à la vieille noblesse de province du Languedoc. Le fief de Vaudreuille, d’où ils tenaient leur titre, était situé dans la sénéchaussée de Lauragais, près de Toulouse. Ils en étaient devenus propriétaires par mariage au xiie siècle. Vers la fin du moyen âge, il semble qu’ils aient connu à la fois la richesse et le prestige, mais, au fur et à mesure qu’ils perdaient l’un ou l’autre de leurs nombreux domaines, ils rentraient dans l’obscurité de la noblesse provinciale. Jean-Louis de Rigaud, le père de Philippe, avait le grade de cornette dans l’armée française, et commandait également l’arrière-ban de sa sénéchaussée. On ignore tout de son épouse, Marie de Chateauverdun, sinon qu’elle aussi appartenait à la noblesse.

Cinq filles et cinq garçons naquirent de cette union. Anne, la quatrième des filles, épousa Pierre-Adhémar de Lantagnac et leur petit-fils, Gaspard*, servit dans les troupes du Canada et de l’île Royale (île du Cap-Breton). Deux des cinq frères, Antoine et François-Aimé, entrèrent dans les ordres. Les trois autres, le premier-né, Arnaud, Philippe l’aîné, et Philippe choisirent la carrière des armes. Arnaud devint capitaine d’une des compagnies de chevau-légers du roi en 1668. Philippe l’aîné commença par être mousquetaire, et finalement obtint le grade de capitaine des gardes françaises. Philippe fut, lui aussi, mousquetaire à partir de 1672, et le demeura pendant 15 ans.

Les mousquetaires constituaient l’un des corps d’élite de l’armée française. Ils se composaient de deux compagnies de 500 hommes, tous gentilshommes ou soldats d’élite, et faisaient partie de la Maison du Roi. Chaque compagnie était commandée par un lieutenant-capitaine, et c’était le roi lui-même qui avait le grade de capitaine, insigne honneur dont les mousquetaires se sont toujours montrés dignes par leur intrépidité au combat. La guerre avec la Hollande venait d’éclater lorsque Vaudreuil entra dans leurs rangs, en 1672, et les deux compagnies furent envoyées dans les Flandres où elles prirent part à plusieurs batailles importantes au cours des années qui suivirent. Vaudreuil semble s’être conduit avec bravoure à plusieurs reprises, et même s’être parfois distingué. D’après Charlevoix*, c’est le rôle qu’il joua lors de l’attaque de Valenciennes en 1677 qui lui valut la faveur du roi. Nœufville, l’historien du xviiie siècle qui se consacra à l’histoire de l’armée française, fait mention de la bravoure que manifesta « Monsieur le Chevalier de Vaubreuil [sic] mousquetaire », à Ypres en 1678. Après la guerre de Hollande, Vaudreuil servit comme aide de camp pendant un certain temps en Allemagne. Il était donc devenu un vétéran des champs de bataille européens lorsqu’il partit pour le Canada.

À part ces quelques épisodes de sa vie militaire, on ne sait rien des années que Vaudreuil passa en France mais, à la lumière de sa carrière ultérieure, on peut se permettre quelques conjectures. Son instruction, par exemple, avait dû être assez rudimentaire : à l’inventaire de ses biens, établi après sa mort, ne figurent que cinq livres, dont un missel et les Aventures de Robinson Crusoe. En 1709, l’intendant Jacques Raudot le décrit comme un homme de guerre, qui n’avait guère étudié et se montrait fort ignorant de tout, sauf des choses militaires. Il est exact de dire que Vaudreuil est toujours resté un soldat avant tout, et qu’il eut toujours tendance à juger les hommes et les circonstances en militaire. Il respectait et redoutait les Iroquois et, dans une certaine mesure, les autres tribus amérindiennes, mais il donne parfois l’impression de mépriser cordialement les habitants des colonies anglaises, et surtout ceux de la Nouvelle-Angleterre, qui avaient lamentablement échoué en attaquant Québec en 1690.

Il décida d’émigrer en 1687. Bien que les Vaudreuil aient eu des biens, Philippe était pauvre car, en vertu du droit d’aînesse, c’était Arnaud qui avait reçu l’héritage familial. Sans fortune, il y avait peu d’espoir d’avancement dans l’armée française, car les grades supérieurs à celui de lieutenant s’achetaient, et s’achetaient en général fort cher. Il semble bien, malgré le peu de renseignements qu’on ait sur l’histoire de la famille à la fin du xviie siècle, que Philippe l’aîné dut séduire la femme d’Arnaud, Antoinette de Colombet, pour obtenir les 78 000# dont il avait besoin pour acheter le grade de capitaine dans les gardes. Philippe, lui, plutôt que de passer le reste de sa vie dans la peau d’un officier subalterne, préféra le poste de commandant des troupes au Canada. Ses fonctions consistaient à former et à entraîner les compagnies de soldats que l’on envoyait clans la colonie se battre contre les Iroquois, et à y faire régner la discipline. Mais déjà le gouvernement envisageait de lui confier un poste plus élevé. Au mois de mars 1687, le gouverneur Brisay de Denonville fut prié de nommer soit Vaudreuil, soit le gouverneur de Montréal, Louis-Hector de Callière, commandant de la colonie en cas d’absence de sa part. Ces instructions dénotent une confiance un peu prématurée en Vaudreuil. En France il avait toujours occupé un poste subalterne, et on se rendit bientôt compte qu’il n’était pas encore prêt à assumer des responsabilités importantes. Il faisait fonction de gouverneur intérimaire de Montréal en 1689 quand eut lieu le massacre de Lachine, et son manque de jugement en l’occurrence fut en partie responsable du désastre. Comme on connaissait une période d’accalmie au milieu des hostilités, il avait autorisé la population des établissements éloignés de Montréal à retourner à leurs demeures isolées, au lieu de les obliger à rester à proximité des forts qui assuraient leur protection. Pendant les heures qui suivirent l’attaque, son interprétation par trop littérale de l’ordre que lui avait donné Denonville de se tenir sur la défensive lui fit perdre deux excellentes occasions de contre-attaquer et d’infliger de lourdes pertes aux Iroquois.

Toutefois, lorsqu’il put s’en tenir à des fonctions strictement militaires, Vaudreuil, dont c’était là le véritable métier, prouva vite qu’il était un brave et habile soldat. Il prit la tête de plusieurs expéditions contre les Iroquois entre 1690 et 1700, et par deux fois, à Repentigny et au Long-Sault, leur infligea une défaite cuisante. Son zèle et l’assiduité qu’il apportait à son métier lui valurent l’admiration de tous ses supérieurs, sans exception. Buade* de Frontenac fit l’éloge de sa « diligence incroyable » au cours de la grande campagne de 1696 contre les Iroquois. Pour sa part l’intendant Bochart de Champigny parle du commandant comme d’un « gentilhomme de qualité et de mérite ». En 1698, la cour reconnut elle aussi la valeur de Vaudreuil en lui décernant, en récompense de ses loyaux services, une des décorations les plus briguées des Français, la croix de Saint-Louis.

Encouragé par ces marques d’estime, qui lui donnaient à penser qu’il était bien vu dans la colonie comme dans sa patrie, le chevalier décida de demander le poste de gouverneur général de la Nouvelle-France à la mort de Frontenac, le 28 novembre 1698. Il écrivit au ministre de la Marine, Jérôme de Pontchartrain, et dans sa lettre, qui ne brille ni par l’écriture ni par l’orthographe, il retrace les grandes lignes de sa carrière et donne comme référence le nom de plusieurs officiers sous les ordres desquels il avait servi en France, et, enfin, demande qu’on lui accorde le poste. Il confia sa requête à Amiot de Vincelotte, et l’exhorta à se hâter, mais quand le messager arriva à Versailles, il était trop tard. Augustin Le Gardeur de Courtemanche, que Callière avait chargé de la même mission, l’avait précédé. Il avait remis ses dépêches à François de Callières, diplomate fort connu et qui était l’un des secrétaires du roi. Celui-ci avait pu voir Louis XIV et obtenir pour son frère le poste de gouverneur de la Nouvelle-France avant que Pontchartrain ne puisse soumettre la requête de Vaudreuil. En guise de consolation, on nomma ce dernier gouverneur de Montréal. Il remplit consciencieusement ses fonctions pendant quatre ans, et acquit ainsi l’expérience administrative qui lui faisait défaut.

Callière mourut le 26 mai 1703 et Vaudreuil demanda immédiatement à le remplacer ; cette fois-ci, il ne se contenta pas d’une lettre. Au cours des mois qui avaient précédé l’événement, il avait gagné la faveur de plusieurs personnages influents, qui plaidèrent sa cause avec chaleur. Les seigneurs sulpiciens de Montréal furent parmi les plus éloquents, car ils avaient été fortement impressionnés par les mesures que Vaudreuil avait prises pour faire interdire la vente de l’eau-de-vie aux Amérindiens en 1702. L’abbé Lechassier, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice à Paris, recommanda vivement Vaudreuil à Pontchartrain. Il demanda également au cardinal-archevêque de Paris, Louis-Antoine de Noailles, de mentionner la demande du chevalier à son frère, Anne-Jules, duc de Noailles et maréchal de France, qui jouissait d’une grande influence à la cour. En fin de compte, ce fut Pontchartrain qui obtint à Vaudreuil le poste de gouverneur, en le représentant à Louis XIV comme l’homme qui saurait non seulement faire régner l’ordre dans la colonie, mais aussi faire cesser les abus que les gouverneurs précédents avaient tolérés dans l’administration.

C’était une nomination fort judicieuse. Les exploits de Vaudreuil au cours de la guerre contre les Iroquois lui avaient valu le respect et la confiance des Amérindiens, aux yeux desquels le courage était la vertu suprême. Le peuple de la Nouvelle-France aussi se réjouissait de lui voir attribuer ce poste, car le nouveau gouverneur était populaire dans la colonie, et tous l’aimaient. Il avait su se montrer à la fois ferme et bon, quand il était commandant des troupes et gouverneur de Montréal, et il avait manifesté son intérêt à l’égard des pauvres et des malades. De plus, à la différence de ses prédécesseurs, il avait épousé une Canadienne, fille de Canadiens, Louise-Elizabeth de Joybert, et il avait ainsi des liens solides avec la colonie. Louis XIV, pensant que cela pourrait peut-être l’empêcher d’être impartial, avait hésité à lui accorder la succession de Callière. Vaudreuil était, par tempérament, prudent et réservé, mais avec les années, et à mesure qu’il se sentait plus sûr de lui, sa personnalité s’affirma davantage. Bien qu’il ne fût doué que d’une intelligence moyenne et qu’il n’eût guère d’instruction, son esprit était clair et méthodique. De plus, il avait derrière lui l’expérience acquise en 16 ans de vie canadienne, et pouvait recourir, en cas de besoin, aux conseils d’officiers de valeur, tels Charles Le Moyne de Longueuil, Chabert de Joncaire et La Porte de Louvigny. Il était donc bien capable de gouverner la colonie avec sagesse et honnêteté sinon avec éclat.

Lorsque Vaudreuil accéda au poste de gouverneur, la Nouvelle-France vivait des heures difficiles. La guerre avec les colonies anglaises, au sud, durait depuis 1702, c’est-à-dire depuis le début de la guerre de Succession d’Espagne en Europe. Ce conflit, le plus sérieux de tout le règne de Louis XIV, épuisait quasiment les ressources financières de la France : il restait bien peu de chose pour l’Amérique du Nord qui, aux yeux des stratèges français, était bien loin et de peu d’importance. Pour compliquer encore la situation, le commerce des peaux de castor avait périclité, par suite du trop grand nombre de fourrures achetées aux Amérindiens. Cela avait porté un coup sérieux aux alliances avec les tribus. Maintenant que leur entente avec les Français avait cessé d’être profitable, les Amérindiens alliés pourraient fort bien se détacher d’eux et refuser de combattre à leurs côtés en cas de conflit. Devant pareille incertitude, Vaudreuil ne pouvait certes pas se permettre d’engager une campagne importante.

Heureusement, les menaces extérieures n’étaient pas aussi graves qu’à l’époque où Frontenac était gouverneur pour la seconde fois. Les Iroquois, depuis toujours les ennemis les plus acharnés de la Nouvelle-France, avaient fait la paix avec la France et ses alliés en 1701. Vaudreuil comprit que ce traité protégeait la région la plus vulnérable de la colonie contre d’éventuelles attaques et il mit toute son énergie à conserver le statu quo. Il lui fallait, par exemple, éviter d’envoyer des expéditions contre New York, pour ne pas offenser les Iroquois et les pousser à se venger. Le gouvernement de New York ne demandait pas mieux que de souscrire à cette entente, qui lui épargnait les horreurs de la guerre et, jusqu’en 1708, s’abstint également de toute attaque contre la Nouvelle-France. Les commerçants de fourrures de Montréal n’étaient pas les moins satisfaits de cet état de choses, car ils avaient été durement touchés par la saturation du marché français. La trêve leur permettait d’envoyer les fourrures à Albany, en contrebande bien entendu.

Pendant ce temps-là, les Abénaquis et les Amérindiens des missions, sous le commandement d’officiers canadiens et encadrés par des troupes de la milice, effectuaient une série de raids en Nouvelle-Angleterre. Le but de cette « petite guerre » n’était pas d’infliger une grave défaite aux forces de la baie de Massachusetts. Il s’agissait là d’une tactique imaginée par Vaudreuil pour s’assurer l’alliance avec ces Amérindiens. Si la paix avait régné le long de la frontière orientale, les Anglais, craignait-il, en auraient profité pour gagner la faveur des Abénaquis et peut-être même les persuader de s’allier à eux contre les Français. Cette guerre de harcèlement rendait, au contraire, une telle éventualité impossible. Les Iroquois des missions canadiennes, eux, allaient fréquemment à Albany, pour y faire du commerce avec les Anglais ou rendre visite aux membres de leur tribu, et leur loyauté à l’égard de la Nouvelle-France était mise à rude épreuve lors de ces voyages. Vaudreuil, en envoyant des expéditions contre la Nouvelle-Angleterre, affirmait de nouveau son autorité et, qui plus est, faisait de l’alliance avec les Français une source de profit pour les Amérindiens, malgré l’état du marché des fourrures, en les autorisant à garder pour eux le produit de leurs rapines.

Voilà donc qui permettait de sauvegarder les alliances avec les Abénaquis et les Amérindiens des missions. Mais la « petite guerre » et les ravages qu’elle causait exaspérèrent à tel point les habitants de la Nouvelle-Angleterre qu’ils décidèrent de tenter la conquête de la Nouvelle-France. Vaudreuil, qui les tenait pour de piètres soldats, avait oublié ce danger. Mais l’ancien intendant Champigny, qui assistait Pontchartrain en analysant les dépêches venues du Canada, avait fortement déconseillé ce harassement de la baie de Massachusetts. Il redoutait non seulement une contre-attaque de la colonie, mais aussi une rupture de la trêve avec New York et les Iroquois, qui s’uniraient alors à la Nouvelle-Angleterre. C’est exactement ce qui arriva en 1708. En réponse à la requête des habitants de la Nouvelle-Angleterre, qui n’en pouvaient plus, la Grande-Bretagne accepta d’envoyer plusieurs vaisseaux de guerre pour renforcer la flotte coloniale en vue d’attaquer Québec. En même temps, un nouveau gouverneur arrivait à New York pour mobiliser la milice et rallier les Iroquois, afin d’attaquer Montréal par la suite. En 1709, tout était prêt pour l’invasion du Canada sur terre et par mer.

Vaudreuil, qui redoutait par-dessus tout la perspective d’une troisième guerre contre les Iroquois, se montra beaucoup plus alarmé par l’attitude belliqueuse des Cinq-Nations que par celle des Anglais ; le fait qu’il pouvait compter absolument sur la loyauté des tribus alliées de l’Ouest ne faisait qu’augmenter ses craintes. Au cours des années précédentes, les Outaouais et les Miamis avaient infligé de lourdes pertes aux Cinq-Nations en les attaquant à maintes reprises à l’ouest, et avaient ainsi contribué à la victoire française. Mais en 1709 ils n’avaient aucun motif impérieux de faire la guerre aux Iroquois ; ces derniers, depuis huit ans, les autorisaient à se rendre à Albany pour y vendre leurs fourrures. Cette concession, qu’ils avaient obstinément refusé de faire au xviie siècle, allait, du moins les Iroquois l’espéraient-ils, apaiser pour de bon leurs ennemis de toujours et peut-être même les inciter à se joindre à eux pour isoler la Nouvelle-France sur le plan militaire et sur le plan économique.

Le gouverneur comprit fort bien la raison de cette attitude, mais eut grand mal à y trouver un remède. En effet, il ne possédait pas, comme ses prédécesseurs, de moyens efficaces de garder la main haute sur les tribus de l’Ouest. L’alliance entre la France et ces Amérindiens était compromise, sur le plan économique, par la situation critique du commerce des fourrures et, sur le plan politique, par l’édit de 1696 qui avait aboli les 25 congés de traite et forcé garnisons et commandants à abandonner les principaux postes de l’Ouest. La loi avait eu pour but d’arrêter la vente des fourrures à la source, pour accélérer le rétablissement du marché, mais elle avait, hélas, retiré des territoires de l’intérieur les Français qui pouvaient exercer le plus d’influence sur les tribus amérindiennes.

La situation dans l’Ouest était devenue encore plus critique depuis la fondation de Détroit par Antoine Laumet, dit de Lamothe Cadillac, en 1701. L’ancien commandant de Michillimakinac avait affirmé à Pontchartrain que l’établissement d’un poste au sud des Grands Lacs, où viendraient s’établir un grand nombre de Blancs et où se regrouperaient les principales tribus de l’Ouest, permettrait d’empêcher l’expansion anglaise dans l’Ouest et de tenir les Iroquois en respect. Mais, peu après la fondation de Détroit, les choses tournèrent d’une tout autre façon. D’abord, les Amérindiens de l’Ouest se rapprochèrent des Iroquois et le commerce entre eux en fut facilité : c’était pourtant ce qu’il aurait fallu éviter à tout prix si l’on voulait empêcher une rupture entre la France et les tribus de l’intérieur. Ensuite, il s’avéra impossible que des nations aussi différentes que les Hurons, les Miamis et les Outaouais, qui s’étaient installés à Détroit à la demande de Cadillac, puissent demeurer côte à côte et vivre en bonne intelligence. De 1706 à 1708, ces Amérindiens en vinrent aux coups et menacèrent sérieusement la paix dans l’Ouest.

Vaudreuil, en dépit de ces alliés incertains et d’un nombre insuffisant de soldats, fit de son mieux pour mettre la colonie en état de résister aux attaques. Dans la région de Montréal, il pria instamment les Amérindiens des missions de demeurer fidèles aux Français, malgré des avertissements du gouverneur de New York, qui les menaçait de représailles s’ils entravaient la marche de l’armée d’invasion. À Québec, tandis que l’ingénieur Jacques Levasseur de Neré travaillait fiévreusement à consolider les fortifications, le gouverneur visitait les établissements éloignés, passait la milice en revue, examinait les armes et encourageait de son mieux la population. Pendant ce temps, ses envoyés dans les villages des Cinq-Nations avertissaient les Iroquois qu’ils s’exposaient aux attaques des Amérindiens de l’Ouest s’ils violaient le traité de 1701. La menace avait du poids, car la politique de conciliation des Iroquois n’avait pas réussi à éteindre complètement les vieilles haines, entretenues par un siècle de guerre, qu’éprouvaient les alliés des Français à leur égard. En fin de compte, les Français furent sauvés par la malchance qui s’attacha aux entreprises des Anglais. Il leur fallut remettre à plus tard les opérations prévues pour 1709, car les navires promis par l’Angleterre n’arrivèrent pas. Le projet d’invasion de 1711 n’aboutit pas davantage et la puissante flotte de Sir Hovenden Walker reprit le large après avoir perdu huit vaisseaux dans le bas Saint-Laurent, à cause du brouillard et des vents violents. Cette débâcle empêcha l’armée de terre et les 682 Iroquois massés près d’Albany de marcher sur Montréal.

L’attaque gigantesque qui aurait fort bien pu se terminer par la conquête de la Nouvelle-France n’eut donc pas lieu, et la colonie sortit d’une longue guerre sans avoir subi une seule attaque, que ce soit de la part des Anglais ou des Iroquois. Cela fit une telle impression à la cour que Vaudreuil fut promu au rang de commandeur de Saint-Louis, un honneur bien mérité, en dépit du fait que l’échec anglais était le résultat de circonstances dont il n’était en rien responsable. Mais il avait eu grand soin de ne pas toucher aux Iroquois, malgré leur désertion à deux reprises, et cela permit de confirmer en 1712 le traité de 1701. Malgré des circonstances extrêmement difficiles, il avait sauvegardé le réseau des alliances amérindiennes. On le vit bien en 1711, lorsque 400 à 500 Amérindiens de l’Ouest vinrent à Montréal promettre leur appui à la Nouvelle-France contre les Anglais. Néanmoins, les rapports avec ces Amérindiens n’étaient pas sans nuages. Sans les détenteurs des congés, et sans soldats pour pacifier l’Ouest, querelles et échauffourées étaient fréquentes parmi ces tribus indisciplinées. Vaudreuil arriva à maintenir l’ordre et se montra un négociateur adroit. Mais en 1712, finalement, ce fut la catastrophe. Les Renards et les Mascoutens, constants fauteurs de troubles dans la région des Grands Lacs, furent attaqués à Détroit par plusieurs autres tribus aidées de la garnison française et la guerre éclata. Devant la gravité de la situation, le gouverneur estima que si l’on tardait le moins du monde à reprendre les postes stratégiques de l’Ouest, les Amérindiens en viendraient à une véritable guerre d’extermination. Sans attendre l’autorisation de Pontchartrain, il envoya un détachement commandé par Le Marchand de Lignery pour occuper de nouveau Michillimakinac et des délégations ayant à leur tête Jean-Baptiste Bissot de Vinsenne et Pierre-Charles de Liette, pour empêcher les Miamis et les Illinois de se joindre au conflit. C’était là s’éloigner de la politique préconisée par l’édit de 1696 et inaugurer une nouvelle période d’expansionnisme.

D’autres problèmes étaient venus s’ajouter aux difficultés que Vaudreuil eut à surmonter pendant ces années difficiles. Il avait accédé au Poste de gouverneur à une époque où Cadillac connaissait une faveur extraordinaire et avait l’appui de notables canadiens tels le gouverneur de Montréal, Claude de Ramezay, et le procureur général du Conseil supérieur, le formidable Ruette d’Auteuil. Dès que Vaudreuil montra son hostilité au projet de Détroit, le puissant trio l’attaqua et le vilipenda dans des lettres au ministre. Ruette d’Auteuil prétendait que l’inimitié du gouverneur à l’endroit du fondateur de Détroit venait de son « déplaisir violent de voir établir dans un poste capable de traverser ses commerces un homme placé d’une autre main que la sienne et sur lequel il ne pouvait pas compter pour les desseins de son avarice ». Vaudreuil eut beau se défendre avec vigueur et contre-attaquer, Pontchartrain était si mal disposé à son égard qu’en 1706 il menaça de le destituer. Mais au moment même où les ennemis du gouverneur se croyaient victorieux, le vent tourna. En 1707, Pontchartrain chargea le commissaire de la Marine, François Clairambault d’Aigremont, de faire une enquête sur les conditions dans l’Ouest et de soumettre un rapport, ce qu’il fit l’année suivante. Il y dépeignait Cadillac sous les traits d’un arriviste sans scrupules et estimait que la situation qu’il avait créée dans l’Ouest mettait en péril la domination de la France dans la région des Grands Lacs. Il ne restait plus au ministre qu’à éloigner Cadillac du Canada et à donner pleins pouvoirs sur les territoires en cause à Vaudreuil. Le gouverneur sortit ainsi vainqueur d’une crise qui aurait pu lui coûter sa carrière politique.

À peine ces nuages s’étaient-ils dissipés que Vaudreuil se trouva engagé dans une nouvelle querelle, cette fois avec les intendants Jacques Raudot et Antoine-Denis Raudot, fils du précédent. Les trois hommes venaient de milieux si différents que les heurts étaient inévitables. Vaudreuil était de la noblesse d’épée, les Raudot de la noblesse de robe, et l’hostilité entre ces deux branches de l’artistocratie était traditionnelle. Mais ce qui n’arrangeait rien, c’était le mélange de hauteur et de dédain dont faisaient preuve les deux intendants à l’égard de la société canadienne avec laquelle le gouverneur et son épouse avaient des liens si étroits. L’harmonie aurait pu malgré tout régner, n’eût été l’humeur colérique et maussade de Raudot père. Ce dernier avait pris ombrage de couplets satiriques écrits à ses dépens, au printemps de 1708, par des gens de l’entourage de Vaudreuil, et qui circulaient dans les rues de Québec. Mais à l’automne, son déplaisir se transforma en fureur lorsque le gouverneur mit en doute qu’il revînt à l’intendant de nommer le chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu de Montréal. L’année suivante, les deux intendants écrivirent de longues lettres de récrimination à Pontchartrain et Vaudreuil dut une fois de plus se défendre. Cette fois cependant, il ne releva pas, dans ses dépêches, les accusations qu’on portait contre lui : il envoya plutôt sa femme en France pour exposer son cas au ministre. C’était là une démarche fort habile et qui réussit à merveille. Mme de Vaudreuil sut gagner la faveur du ministre et user de son influence pour mieux établir la position de son mari au Canada. Grâce à son appui, Vaudreuil put écarter cette deuxième menace, la dernière d’ailleurs, à sa carrière. Quand les Raudot furent rappelés, à leur propre demande, en 1710, il avait la situation bien en main.

La paix revenue, Pontchartrain autorisa Vaudreuil à venir en permission dans sa patrie. Pendant son séjour en France, d’importants événements se passèrent qui allaient bouleverser le royaume : Louis XIV mourut le 1er septembre 1715 et le pouvoir passa aux mains d’un conseil de régence présidé par le duc d’Orléans, qui gouvernait au nom du jeune Louis XV. Peu après, Pontchartrain et les autres ministres furent relevés de leurs fonctions et remplacés par la fameuse polysynodie, un ensemble de sept conseils. Celui de la Marine, dont allaient dépendre les colonies, savait fort peu de chose sur la Nouvelle-France et l’on se trouva fort soulagé de pouvoir demander conseil à un homme ayant l’expérience de Vaudreuil. Le gouverneur profita de la situation pour conseiller l’adoption d’un vigoureux programme de raffermissement et d’aide afin de permettre à la colonie de réparer les dommages subis lors du traité d’Utrecht. Aux termes de ce traité, les terres sises le long de la frontière de la Nouvelle-Angleterre, la région des Grands Lacs et la vallée du Mississipi étaient menacées par l’expansion anglaise. L’article 12 avait cédé à la Grande-Bretagne l’Acadie « dans les limites de ses anciennes frontières ». Selon les Anglais, cela signifiait non seulement la Nouvelle-Écosse, mais aussi ce qui aujourd’hui constitue le Maine, le Nouveau-Brunswick et la péninsule gaspésienne. L’article 15 faisait des Iroquois des sujets britanniques, ce qui permettait à New York d’étendre sa domination vers les Grands Lacs. La même clause stipulait que désormais les sujets britanniques auraient, tout comme les Français, l’autorisation de faire du commerce avec les tribus de l’Ouest. Les marchands et les administrateurs de la Nouvelle-France se rendaient bien compte que les Anglais, avec des marchandises de meilleure qualité, avaient toutes les chances voulues de prendre la haute main sur le commerce des fourrures de l’Ouest et d’obtenir l’allégeance des Amérindiens.

Vaudreuil préconisait un programme en deux points : d’abord, il fallait augmenter la population de la colonie en favorisant au maximum l’immigration des civils et des militaires. Il était persuadé que les Anglais finiraient bien par se lancer une fois encore à la conquête de la Nouvelle-France ; à ce moment-là, pour pouvoir résister, il faudrait une population bien plus nombreuse qu’elle ne l’était. Ensuite, on consoliderait les alliances avec les Amérindiens en rétablissant les 25 congés de traite, en leur faisant plus de cadeaux, en autorisant, avec certaines restrictions, le commerce de l’eau-de-vie et en donnant pouvoir au gouverneur d’établir un poste dans l’Ouest chaque fois qu’il le jugerait indispensable. De telles mesures permettraient non seulement de défendre les frontières et l’intérieur contre les Anglais, mais aussi de rebâtir l’empire du commerce des fourrures, ce qui était devenu nécessaire grâce à la stabilisation, tant attendue, du marché du castor en 1716. Le Conseil de Marine, cédant à ces raisons politiques et économiques, autorisa Vaudreuil à entreprendre son programme d’expansion. Le conseil y mit toutefois une condition importante : puisque la Grande-Bretagne et la France avaient récemment conclu un accord, Vaudreuil devrait s’efforcer de conserver des relations amicales avec les colonies anglaises situées au sud du Canada. En attendant que la commission conjointe sur les frontières, que le traité d’Utrecht avait rendue nécessaire, se réunisse pour fixer une ligne de démarcation précise entre les colonies françaises et les colonies anglaises d’Amérique du Nord, Vaudreuil devrait garder possession « avec douceur, mais cependant avec fermeté » des territoires que l’on considérait depuis toujours comme appartenant à la France. Le conseil était loin de se douter que la politique de défense des frontières adoptée par Vaudreuil allait en peu de temps amener la Nouvelle-France au bord de la guerre avec la Nouvelle-Angleterre et New York.

Au mois d’octobre 1716, Vaudreuil débarqua à Québec avec une suite de 16 personnes. Sa femme était demeurée en France afin de veiller aux intérêts de son mari, encore que la tâche fût devenue aisée. Tous leurs fils avaient des brevets dans l’armée ou dans la marine, en France ou au Canada. Quant au gouverneur, âgé maintenant, jamais il n’avait été aussi assuré de sa position. Peu avant son retour au Canada, le régent en personne lui avait accordé audience et lui avait promis de prendre soin de ses intérêts et de ceux des siens. Le Conseil de Marine, lui, estimait qu’on ne pouvait se passer de Vaudreuil en Amérique du Nord. En 1717, il lui fut alloué une somme de 6 000# et en 1721 il reçut la plus haute récompense possible : il fut fait grand-croix de Saint-Louis. Il était bien loin le temps où Cadillac, Ramezay et d’Auteuil pouvaient le critiquer avec impunité. Vaudreuil était maintenant un personnage puissant auquel il eût été fort dangereux de déplaire. Les rares fois où il dut subir quelque légère contrariété, il se montra dur et impitoyable. En 1720, par exemple, son petit-neveu Gaspard-Adhémar de Lantagnac épousa la fille d’un ancien aubergiste. Vaudreuil estima que ce mariage l’humiliait personnellement et il insista pour que les jeunes mariés soient déportés à l’île Royale (île du Cap-Breton). Il ne pardonna jamais non plus à Mgr de Saint-Vallier [La Croix] d’avoir autorisé le mariage sans le consulter.

Vaudreuil jouissait maintenant d’une puissance et d’un prestige considérables, mais il était loin d’être riche. Durant la guerre de Succession d’Espagne, il avait essuyé plusieurs graves revers financiers. En 1704, il perdit des biens personnels estimés à plus de 30 000# lors de la prise par les Anglais de la flûte la Seine, en route vers le Canada. À partir de 1706, les finances françaises se ressentirent de l’effort de guerre et son traitement ne lui parvint qu’avec irrégularité : en 1716, on lui en devait déjà deux ans et les billets de monnaie dont on se servait parfois pour le payer avaient été dévalués. Malgré l’état précaire de ses finances, le gouverneur devait mener un train de vie important, recevoir souvent, servir une pension à ses fils qui étaient dans l’armée et payer les frais d’un interminable procès concernant les propriétés familiales en Languedoc. À part Arnaud, qui était demeuré sans enfants, tous ses frères étaient morts avant 1700 et, s’il ne parvenait pas à faire valoir ses droits à la baronnie de Vaudreuille, elle passerait entre des mains étrangères après être restée plus de 500 ans dans la famille. Vaudreuil était bien décidé à éviter cela. En 1708, il avait pu faire débouter sa belle-sœur, Antoinette de Colombet, ainsi que plusieurs créanciers de leurs revendications. Ensuite vint une autre querelle, avec les consuls de la ville de Revel qui, disait-il, grevaient la baronnie d’impôts exagérés. Afin de se trouver en meilleure posture dans cette dispute, il acheta la charge de gouverneur de Revel pour la somme de 10 000# en 1710. Mais il ne parvint à régler l’affaire à son gré qu’en 1724. Après 25 ans d’efforts, Vaudreuil avait enfin atteint son but : la baronnie, depuis si longtemps patrimoine familial, ne serait ni saisie ni ruinée par l’impôt. Il en avait assuré la possession aux générations à venir.

Il n’est certes pas surprenant que, avec de tels besoins d’argent, le gouverneur ait eu recours à la traite des fourrures pour augmenter ses revenus. Mais il s’y prit d’une tout autre façon que Frontenac au siècle précédent. Ce dernier avait essayé d’établir un système lui permettant, à lui et à quelques associés, de monopoliser l’essentiel du commerce des fourrures avec les Amérindiens. Vaudreuil, lui, pratiqua la traite des fourrures avec modération jusqu’en 1716. Puis, profitant de la faveur dont il jouissait alors à la cour, il se mit à exploiter deux postes : Témiscamingue, près du cours supérieur de la rivière Outaouais, qu’on lui concéda en 1717, et l’Île-aux-Tourtres, qui faisait partie de sa seigneurie et se trouvait au confluent de l’Outaouais et du Saint-Laurent. Ses agents, ainsi placés à des endroits vraiment avantageux, pouvaient se livrer sur une grande échelle au commerce avec les Amérindiens qui, autrement, se seraient rendus jusqu’à Montréal. Les marchands de cette ville protestèrent énergiquement et Jean-Frédéric de Maurepas, ministre de la Marine depuis 1723, dut finalement enjoindre à Vaudreuil de retirer ses hommes des deux postes. Le gouverneur obéit de mauvaise grâce en ce qui concerne l’Île-aux-Tourtres, mais il réussit jusqu’à sa mort à entraver les efforts de l’intendant Michel Bégon* qui essayait de faire respecter les instructions du ministre à Témiscamingue.

Entre-temps, l’empire commercial de la Nouvelle-France se relevait rapidement. Un des facteurs qui y contribua fut l’attaque lancée en 1716 par Louvigny contre les Renards, dans leur repaire de la baie des Puants (Green Bay), qui les força à demander la paix. Tout de suite après, le gouverneur donna l’ordre d’établir un réseau de postes dans la partie ouest de la région des Grands Lacs et dans la vallée supérieure du Mississipi. Il espérait que ces établissements permettraient à la fois de maintenir plus facilement la paix au sein des tribus amérindiennes et de donner plus de poids à la domination française, à un moment où les Anglais augmentaient leurs pressions dans l’Ouest. Ces postes joueraient également un rôle économique important. Ceux situés dans la région à l’ouest du lac Supérieur pourraient non seulement servir de point de départ pour des explorations à la recherche de la mer de l’Ouest, projet qui intéressait vivement le Conseil de Marine, mais permettraient également d’arrêter les Amérindiens en route pour la baie d’Hudson, qui appartenait aux Anglais depuis le traité d’Utrecht. Le poste de la baie des Puants donnerait accès aux régions les plus éloignées de l’Ouest et à de nouveaux territoires où chasser le castor. Les commerçants canadiens bénéficièrent énormément de la réorganisation et de la pacification de l’intérieur, et leurs « engagés » se dirigèrent vers l’Ouest en très grand nombre à partir de 1720.

Vaudreuil gouvernait les territoires de l’Ouest de façon évidemment très favorable au Canada, ce qui fit naître une querelle avec la Louisiane. En 1717, la région de l’Illinois avait été annexée à la Louisiane et le gouvernement de cette colonie estimait que sa juridiction s’étendait au nord tout au long du Mississipi et jusqu’au lac Winnipeg. Vaudreuil maintenait que l’annexion avait simplement reculé la frontière nord de la Louisiane jusqu’à la rivière Illinois et il avertit les autorités de la Nouvelle-Orléans que les commerçants qui s’aventureraient en territoire canadien se feraient confisquer leurs marchandises. L’animosité résultant de cet état de choses empira sérieusement à partir de 1721, lorsque les Renards recommencèrent à faire la guerre aux Français. La Louisiane souffrit considérablement de leurs attaques et, de concert avec Versailles, pria instamment Vaudreuil de prendre les mesures nécessaires pour anéantir ces Amérindiens. Mais le gouverneur n’était pas le moins du monde disposé à faire ce qu’on lui demandait, car il redoutait par-dessus tout une guerre avec les Amérindiens, qui plongerait l’Ouest dans le désordre, nuirait à la traite des fourrures et obligerait les Français à abandonner les postes. Au lieu de déclarer la guerre aux Renards, il conclut avec eux un traité qui accordait l’immunité aux traiteurs canadiens et à leurs alliés amérindiens, mais n’empêchait en rien la guerre avec la Louisiane. Afin d’expliquer pourquoi cette dernière colonie n’avait pas participé au traité, Vaudreuil prétendit que les Renards avaient formellement refusé de cesser leurs attaques contre les Illinois, qui demeuraient sur le territoire de la Louisiane. Mais cette explication fut loin d’apaiser la fureur qu’avait soulevée la nouvelle du traité à la Nouvelle-Orléans et à Versailles, où l’on avait de plus en plus le sentiment que le Canada ne se contentait pas de tolérer la guerre que faisaient les Renards, mais allait jusqu’à l’encourager, afin d’empêcher la Louisiane de se livrer à la traite des fourrures dans l’Ouest.

Mais, à partir de 1716, Vaudreuil dut se consacrer avant tout à empêcher l’expansion anglaise dans la région des Grands Lacs et le long de la frontière à l’est. Peu après la signature du traité d’Utrecht, des missions commerciales envoyées par Albany commencèrent à se rendre jusqu’au lac Ontario pour se livrer directement au commerce avec les Amérindiens de l’Ouest, alliés des Français. William Burnet, qui fut nommé gouverneur de New York en 1720, était bien décidé à multiplier et à renforcer les relations commerciales avec ces Amérindiens, dans le but de ruiner l’emprise qu’avait la France sur l’Ouest. Pendant ce temps, la Nouvelle-Angleterre faisait venir des colons sur le territoire situé à l’est de la baie de Casco et essayait de gagner l’appui des Abénaquis en leur offrant de faire du commerce sur une base qui leur serait très profitable. Si la tactique réussissait, la ligne de défense que possédait la Nouvelle-France à l’est s’effondrerait et les établissements situés sur la rive sud du Saint-Laurent seraient menacés de ruine en cas de guerre. Devant cette double menace, la ligne de conduite de Vaudreuil était toute tracée : il devait empêcher New York de conclure des ententes commerciales avec les tribus de l’Ouest, ententes qui pourraient fort bien marquer le début d’une alliance politique ; il lui fallait de plus éviter que la Nouvelle-Angleterre repousse ses frontières à l’est de la baie de Casco, où commençaient les territoires des Abénaquis. Mais, pour y parvenir, il lui fallait garder son influence sur les tribus amérindiennes. Malheureusement, la situation économique de la France ne permettait pas d’offrir aux Amérindiens des marchandises d’une qualité et d’un prix pouvant faire concurrence aux produits anglais, ce qui désavantageait grandement le gouverneur.

Vaudreuil se contenta d’observer les événements pendant trois ans avant de décider des mesures à prendre. Puis, au printemps de 1720, il passa rapidement à l’action. Sa stratégie consista à s’insinuer entre New York et l’Ouest en établissant trois postes commerciaux le long des rives du lac Ontario. Le plus important dominait le portage de Niagara, route qu’empruntaient presque tous les Amérindiens du Sud-Ouest quand ils se rendaient soit au Canada, soit à New York. Les deux autres se trouvaient à Toronto et à Kenté (Quinte). C’était là une mesure très habile, car les Français pouvaient maintenant arrêter les Amérindiens avant qu’ils n’atteignent les établissements de New York. Cependant elle n’était pas sans danger, car les nouveaux postes commerciaux s’élevaient sur les territoires de chasse des Iroquois, territoires que les Anglais pouvaient revendiquer à titre de protectorat, en vertu de l’article 15 du traité d’Utrecht. Mais Vaudreuil savait bien que New York ne pourrait pas faire respecter cette clause sans l’appui des Iroquois ; c’est pourquoi son agent, Joncaire, avait eu grand soin d’obtenir des Iroquois l’autorisation de construire les trois établissements.

Dans l’Est, Vaudreuil parvint petit à petit à gagner du terrain dans la lutte qu’il menait contre le gouverneur de la baie de Massachusetts, Samuel Shute, lutte qui avait pour enjeu les Abénaquis. Abandonnés à eux-mêmes, ces Amérindiens, qui avaient dans le passé subi de lourdes pertes de la part de la Nouvelle-Angleterre, auraient sans doute fini par consentir à l’expansion de la colonie anglaise vers l’Est. Mais ils cédèrent vite à la pression exercée par Vaudreuil et par les missionnaires jésuites, qui leur expliquèrent que les terres situées à l’est de la baie de Casco faisaient partie du territoire amérindien et qu’ils devaient les défendre contre les envahisseurs anglais. En 1718, les Abénaquis commencèrent à détruire les bâtiments récemment construits par les colons anglais sur le cours inférieur de la rivière Kennebec. Deux ans plus tard, la Nouvelle-Angleterre entama avec les Amérindiens des pourparlers de paix qui n’aboutirent à rien en raison de l’intervention des jésuites. Shute finit par se rendre compte qu’il lui faudrait avoir recours à la force pour arriver à ses fins et il déclara la guerre aux Abénaquis le 22 juillet 1722. Vaudreuil, persuadé que les Anglais abandonneraient le territoire plutôt que de se battre contre ces Amérindiens, s’ils les savaient appuyés par les Français, aurait voulu manifester ouvertement son appui à ses alliés mais Versailles refusa de mettre en péril l’entente franco-anglaise en l’y autorisant. Le gouverneur dut par conséquent se contenter de fournir en secret des armes et des munitions aux Abénaquis et d’encourager les Amérindiens des missions à envoyer des bandes de guerriers pour leur venir en aide.

Pendant ce temps, la situation était devenue critique sur les bords du lac Ontario. Les Amérindiens de l’Ouest convoitaient tellement les marchandises anglaises qu’ils évitaient tout bonnement les postes récemment construits par les Français et continuaient d’apporter une grande partie de leurs fourrures à Albany et à Schenectady. La politique expansionniste de William Burnet rendait encore plus grave cette menace qui pesait sur le commerce de la Nouvelle-France. En 1724, le gouverneur de New York décida d’établir un poste à Oswego, sur le lac Ontario, « là où se fait l’essentiel du commerce avec les Indiens des régions lointaines ». Lors de pourparlers qui eurent lieu en septembre, les Iroquois l’autorisèrent à mettre son projet à exécution. C’était la fin de leur politique d’intermédiaire, depuis longtemps chancelante, et le début d’une stratégie qui allait consister à maintenir à tout prix l’équilibre entre les deux colonies. En alternant les concessions aux Français et aux Anglais, ils espéraient empêcher un des deux gouvernements d’acquérir un trop grand pouvoir sur leurs territoires. Pour une fois, Vaudreuil ne comprit pas le motif réel de la conduite des Iroquois et vit, dans l’appui qu’ils donnaient au projet d’Oswego, la preuve qu’ils étaient passés entièrement à la cause des Anglais et qu’ils se ligueraient peut-être sous peu avec ces derniers pour chasser les Français de la péninsule du Niagara. Redoutant que la palissade de bois ne résiste pas à l’attaque, Vaudreuil décida de construire un fort en pierre. Il chargea Longueuil de présenter aux Iroquois sa requête pressante pour obtenir l’autorisation d’effectuer ce travail.

Vaudreuil, âgé maintenant, et qui entamait la dernière année de sa vie (la vingt-troisième de son gouvernement de la Nouvelle-France), était presque certain qu’une coexistence pacifique entre Anglais et Français était impossible en Amérique du Nord. « Cette colonie sera toujours l’objet de la jalousie des Anglois », écrit-il à Maurepas dans une dépêche prophétique, une de ses dernières du reste ; « [...] nous n’avons point d’ennemis plus dangereux à craindre », ajoute-t-il. Il avait fallu avoir recours à la force pour empêcher la Nouvelle-Angleterre d’envahir le territoire abénaquis et bientôt, peut-être, il faudrait y recourir de nouveau pour empêcher New York de gagner l’appui des Amérindiens alliés de la Nouvelle-France. Le fort de pierre que Vaudreuil voulait construire à Niagara représentait son suprême espoir d’y arriver. Sinon, il ne resterait plus que la guerre. Si les Iroquois refusaient à Longueuil l’autorisation de construire, le gouverneur estimait que les Français seraient obligés de prendre les armes pour défendre leur empire dans l’Ouest. Il supplia Maurepas de lui envoyer plus de troupes, plus d’armes, plus de munitions, afin de lui permettre de mettre la colonie et les postes de l’Ouest sur le pied de guerre. Cependant les Cinq-Nations acquiescèrent à la requête de Longueuil. Mais Vaudreuil n’en sut probablement jamais rien : il mourut à Québec le 10 octobre 1725.

Tout comme Frontenac et Callière, il fut inhumé dans la chapelle des Récollets. Deux ans plus tard, on envoya son cœur en France, afin de l’enterrer au cimetière de Vaudreuille, auprès de ses aïeux.

Le peuple de Nouvelle-France pleura son gouverneur qu’il avait aimé et respecté. Le Canada était devenu son pays d’adoption et, en 1724, il en avait même parlé comme de la « patrie » de son fils Louis-Philippe*. Pendant que se déroulait la guerre de Succession d’Espagne, il avait su conserver les alliances de la Nouvelle-France avec les tribus de l’Ouest et maintenir la paix avec les redoutables Iroquois. Après la signature du traité d’Utrecht, il avait reconstruit l’empire commercial de la Nouvelle-France dans l’Ouest et les commerçants canadiens avaient pu réaliser des profits dans le commerce des fourrures. Il avait su, avec l’opiniâtreté d’un vieux soldat, protéger les frontières de la colonie contre les visées anglaises. C’est sans doute en pensant à tout cela que la religieuse chargée de rédiger les annales des Ursulines écrivait : « C’est avec justice que nous l’avons pleuré, car sous sa vigilante administration, le Canada a joui d’une prospérité jusqu’àlors inconnue. Pendant vingt-deux ans le cultivateur, le commercant et le militaire n’ont eu également qu’à bénir son nom ». Ce fut là le début d’une légende qui contribua certes de façon appréciable à la nomination d’un autre Vaudreuil [Pierre Rigaud*] au poste de gouverneur de la Nouvelle-France en 1755.

Tout en essayant d’améliorer son sort, le marquis n’avait pas négligé la carrière de ses six fils. Les efforts persistants qu’il fit avec sa femme pour leur obtenir de l’avancement dans le service du roi furent largement récompensés, car ils finirent tous par occuper des postes importants dans la marine, dans l’armée ou dans les colonies. L’aîné, Louis-Philippe, opta pour la marine. Commandant de l’Intrépide, il se distingua lors d’un combat contre une escadre anglaise en 1747. En 1753, il fut nommé lieutenant général des armées navales de Sa Majesté et, trois ans plus tard, reçut des mains mêmes du roi la grand-croix de Saint-Louis. Philippe-Antoine, le cadet, « commandant de bataillon au régiment du Roi infanterie », fut tué au siège de Prague en 1742. Le troisième, Jean, devint mousquetaire en 1710, puis passa aux gardes françaises en 1712 et gagna maints honneurs sur les champs de bataille d’Europe. Il fut nommé lieutenant général des armées du roi en 1748, et fut fait grand-croix de Saint-Louis en 1755. Les deux fils qui venaient ensuite, Pierre et François-Pierre*, firent carrière en Amérique du Nord. Le premier devint gouverneur de la Louisiane en 1742 et du Canada en 1755 ; le second fut nommé gouverneur de Trois-Rivières en 1748, puis de Montréal en 1757. Le benjamin, Joseph-Hyacinthe*, entra aux gardes françaises à titre d’enseigne en 1723. Tout comme son père, il eut du mal à monter en grade en France, ce qui l’amena à accepter le poste de capitaine d’une compagnie d’infanterie à Saint-Domingue (Haïti) en 1726, poste que sa mère lui avait obtenu. En 1753, il fut nommé gouverneur général de la partie française de l’île de Saint-Domingue. L’aînée des trois filles, Marie-Louise, épousa Gaspard de Villeneuve, gentilhomme languedocien, en 1719. Ses deux sœurs, Marie-Josèphe et Louise-Élisabeth, moururent en France, célibataires, semble-t-il.

Yves F. Zoltvany

Les AN possèdent un grand nombre de documents relatifs à la carrière de Vaudreuil ; il s’agit surtout de dépêches échangées par le ministre de la Marine et le gouvernement de la colonie : AN, Col., B ; Col., C11A ; Col., C11E ; Col., C11G ; Col., D2C ; Col., F3 ; Marine, B1 ; Marine, C7. On trouve également divers documents aux AE, aux archives du séminaire de Saint-Sulpice, Paris, et aux ASQ. La correspondance de Vaudreuil avec le ministre de la Marine, de 1703 à 1716, a été publiée dans RAPQ, 1938–39 : 12–180 ; 1939–40 : 355–463 ; 1942–43 : 399–443 ; 1946–47 : 371–460 ; 1947–48 : 135–339.

Il n’existe que peu de documents sur la carrière de Vaudreuil avant sa venue au Canada et sur sa vie privée. Les plus importants se trouvent aux archives de la Haute-Garonne (Toulouse), 2E, 608, 654, ainsi qu’aux AN, E, 819 ; Y, 234 ; aux AJQ et à la BN, mss, Clairambault 873 (contient la seule lettre de la main de Vaudreuil qu’on ait trouvée), 1 103 ; mss, NAF 890. Le testament du gouverneur et l’inventaire de ses biens ont été publiés dans RAPQ, 1920–21 : h.-t. ; 1921–22 : 238–261 ; 1957–59 : 341–355.

Deux ouvrages anciens contiennent des renseignements intéressants : Simon Lamorel Le Pippre de Nœufville, Abrégé chronologique et historique de lorigine, du progrès et de létat actuel de la Maison du Roi et de toutes les troupes de France (3 vol., Liège, 1734) qui est consacré aux mousquetaires ; L.-P. d’Hozier, Armorial général de France (8 vol., Paris, 1736–1768) qui donne une histoire détaillée de la famille de Vaudreuil depuis ses origines.

Il n’existe pas de biographie vraiment complète de Vaudreuil. Le volume de F. M. Hammang, The Marquis de Vaudreuil ; New France at the Beginning of the eighteenth century (Bruges, 1938) est un bon ouvrage, mais incomplet. Guy Frégault a écrit deux articles assez courts : Un cadet de Gascogne : Philippe de Rigaud de Vaudreuil, RHAF, V (1951–52) : 15–44, est un portrait très vivant ; Politique et politiciens au début du xviiie siècle, Écrits du Canada français, XI (1961) : 91–208, est une étude très fine de la querelle qui opposa Vaudreuil à Auteuil, Ramezay, Cadillac et aux deux Raudot. On trouvera dans Jean Ramière de Fortanier, Les droits seigneuriaux dans la sénéchaussée et comté de Lauragais (Toulouse, 1932), l’énumération des propriétés des Vaudreuil en Languedoc. Si l’on veut étudier les rapports entre Vaudreuil et les colonies anglaises et les tribus amérindiennes, on peut consulter : Y. F. Zoltvany, The Problem of Western Policy under Philippe de Rigaud de Vaudreuil, 1703–1725, CHA, Report, 1964 : 9–24 ; New France and the West, 1701–1713, CHR, XLVI (1965) : 301–322 ; The Frontier Policy of Philippe de Rigaud de Vaudreuil, 1713–1725, CHR, XLVIII (1967) : 227–250.  [y. f. z.]

Bibliographie de la version révisée :
Arch. départementales de la Haute-Garonne (Toulouse et Saint-Gaudens, France), « État civil », Dreuilhe, 13 août 1650 : www.archives.cg31.fr/index.html (consulté le 25 févr. 2011).— Bibliothèque et Arch. nationales du Québec, Centre d'arch. de Québec, CE301-S1, 21 nov. 1690.

Bibliographie générale

Comment écrire la référence bibliographique de cette biographie

Yves F. Zoltvany, « RIGAUD DE VAUDREUIL, PHILIPPE DE, marquis de Vaudreuil », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 22 août 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/rigaud_de_vaudreuil_philippe_de_2F.html.

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Auteur de l'article:   Yves F. Zoltvany
Titre de l'article:   RIGAUD DE VAUDREUIL, PHILIPPE DE, marquis de Vaudreuil
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1969
Année de la révision:   2013
Date de consultation:   22 août 2014