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BOURGET, IGNACE, prêtre catholique et évêque, né dans la paroisse Saint-Joseph (à Lauzon, Québec), le 30 octobre 1799, fils de Pierre Bourget, cultivateur, et de Thérèse Paradis, décédé à Sault-au-Récollet (Montréal-Nord) le 8 juin 1885.

Ignace Bourget est le onzième enfant d’une famille qui devait en compter treize. L’ancêtre, Claude Bourget, originaire de la région beauceronne de Chartres, France, avait épousé à Québec, le 28 juin 1683, Marie, fille de Guillaume Couture*, ancien donné des jésuites et compagnon de captivité d’Isaac Jogues*.

Après des études primaires dont on ignore à peu près tout, le jeune garçon entre en 1811 dans la classe préparatoire du petit séminaire de Québec. Son frère Pierre, son aîné de 13 ans, l’avait précédé au séminaire et était ordonné prêtre le 4 juin 1814. Ignace se révèle un élève studieux, mais son application ne le hisse pas aux premiers rangs. Parmi ses condisciples figure Étienne Chartier*, que ses activités comme « aumônier des Patriotes » feront passer à l’histoire, et, au nombre de ses professeurs, il compte Charles-Joseph Ducharme*, futur curé et fondateur du petit séminaire de Sainte-Thérèse, et Antoine Parant*, qui deviendra directeur spirituel et procureur au séminaire de Québec.

Très pieux, le jeune Bourget est reçu en 1812 dans la Congrégation de la Sainte-Vierge et, manifestement destiné à l’état ecclésiastique, il est tonsuré le 11 août 1818 dans la cathédrale de Québec. Dès le mois de septembre suivant, on le retrouve au séminaire de Nicolet où, tout en se livrant à l’étude de la théologie, il enseigne pendant trois ans dans les classes des éléments latins et de syntaxe. Le 28 janvier 1821, l’archevêque de Québec, Mgr Joseph-Octave Plessis*, lui confère les ordres mineurs et, le 20 mai suivant, le sous-diaconat dans l’église paroissiale de Nicolet. Le lendemain, nommé secrétaire de Mgr Jean-Jacques Lartigue*, évêque auxiliaire à Montréal, il se rend occuper son nouveau poste. C’est à l’Hôtel-Dieu, où réside alors Mgr Lartigue, que l’abbé Bourget reçoit le diaconat le 22 décembre 1821 et qu’il est ordonné prêtre le 30 novembre 1822.

Les tâches s’accumulent sur les épaules du nouveau prêtre. Outre ses fonctions de secrétaire de l’évêque, Bourget assume la surveillance des travaux d’édification de la maison épiscopale et de l’église Saint-Jacques, dont la première pierre est bénite le 22 mai 1823. Menés rondement, ces travaux sont terminés deux ans plus tard et Mgr Plessis bénit l’église le 22 septembre 1825. L’abbé Bourget est alors nommé premier chapelain de Saint-Jacques ; c’est à lui qu’il revient d’organiser le ministère sacerdotal et de veiller au déroulement des exercices du culte. De plus, il a à diriger le grand séminaire Saint-Jacques, installé, ainsi qu’une école primaire, au rez-de-chaussée de la maison épiscopale. Le nombre des étudiants en théologie n’atteignit jamais la vingtaine.

Les fonctions confiées à l’abbé Bourget sont à la mesure de la confiance absolue que Mgr Lartigue nourrit à l’endroit de son secrétaire. D’emblée le jeune prêtre se veut un disciple inconditionnel de l’évêque, dont la pensée s’inspire des thèses ultramontaines auxquelles des écrivains comme Joseph de Maistre et Hugues-Félicité-Robert de La Mennais viennent de conférer en Europe un retentissement singulier, et dont le caractère autoritaire s’accommode mal des situations en demi-teintes et des compromis. Ainsi Mgr Lartigue souffre de voir son autorité épiscopale mise parfois en échec par la juridiction qu’exercent les sulpiciens depuis le xviie siècle sur l’île de Montréal en tant que seigneurs et pasteurs de l’unique paroisse Notre-Dame ; il tolère mal que son supérieur hiérarchique, l’archevêque de Québec, ne soutienne pas plus énergiquement les droits de l’Église face au pouvoir civil, parce que manquant de cran à l’endroit des gouverneurs : « Depuis 70 ans de conquête, écrit-il le 16 janvier 1830, la Religion dans ce pays a presque toujours perdu les avantages par la peur ; et je crains bien que nous n’en soyons pas guéris. »

C’est parce que Bourget se révèle son héritier spirituel et qu’il entre de plus en plus dans ses vues concernant le gouvernement de l’Église que Mgr Lartigue décide de le proposer comme son successeur sur le siège épiscopal où il a été intronisé le 8 septembre 1836. Mais cette candidature adressée à Grégoire XVI se heurte à l’opposition des sulpiciens, qui voient en Bourget un adversaire, parce que partageant la suspicion de Mgr Lartigue à leur endroit, et à celle de certains curés de la région de Montréal [V. Jean-Baptiste Saint-Germain*], qui sont d’avis que Bourget manque des connaissances nécessaires pour être évêque dans un milieu où les protestants sont nombreux, et qu’il est trop attaché aux règles et aux minuties de la discipline. Mais le pape passe outre à ces objections et l’abbé Bourget est nommé, par un bref apostolique de Grégoire XVI, daté du 10 mars 1837, évêque de Telmesse in partibus infidelium et coadjuteur de l’évêque de Montréal avec droit de succession. Il est sacré le 25 juillet suivant en la cathédrale Saint-Jacques par Mgr Lartigue, assisté de Mgr Pierre-Flavien Turgeon*, coadjuteur de Québec, et de Mgr Rémi Gaulin*, coadjuteur de Kingston, Haut-Canada.

Le Bas-Canada vit alors des moments difficiles. Face au mouvement insurrectionnel qui agite la région de Montréal, Mgr Lartigue prend position contre les partisans de son cousin Louis-Joseph Papineau* en recourant dans son mandement du 24 octobre 1837 aux arguments de l’encyclique Mirari vos, que Grégoire XVI avait publiée, le 15 août 1832, pour réprouver les thèses, jugées révolutionnaires, que La Mennais, passé de l’ultramontanisme au libéralisme, avait développées dans son journal l’Avenir de Paris. Le jeune coadjuteur est un modèle de loyauté vis-à-vis de son supérieur hiérarchique et il adhère de toutes les forces de son esprit et de son cœur aux propositions d’une encyclique qui avait résolu dans le sens traditionaliste et autoritaire le grand problème auquel l’Église catholique se voyait affrontée depuis le début du siècle l’attitude à prendre à l’égard du monde issu de la révolution intellectuelle et politique du xviiie siècle et particulièrement du régime des libertés civiles et religieuses proclamé dans la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ». On a là, à sa racine, comme d’ailleurs il l’indiquera clairement dans ses prises de position contre les thèses libérales des leaders de l’Institut canadien, l’explication de l’attitude dont Mgr Bourget ne se départira pas tout au long de son épiscopat.

Mais pour le moment Bourget doit s’occuper concrètement des besoins spirituels d’une population catholique éparpillée sur un territoire dont les limites allaient de la baie de James, au nord, aux États-Unis, au sud, et de la frontière entre le Haut et le Bas-Canada, à l’ouest, à une ligne qui courait à mi-distance entre Montréal et Québec, à l’est, pour rejoindre la baie de James. Car la santé déclinante de Mgr Lartigue oblige le coadjuteur à prendre de plus en plus en main l’administration du diocèse, qui compte 79 paroisses, 34 dessertes dispersées surtout dans les Cantons de l’Est et 4 missions pour les Indiens, en tout une population de 186 244 fidèles, dont 115 071 communiants ; les catholiques sont 22 000 à Montréal même, c’est-à-dire qu’ils constituent les deux tiers de la population de la ville.

Pour se rendre compte le plus exactement possible des besoins du diocèse, Bourget en entreprend la visite. Du 1er juin au 14 juillet 1838, ce sont 16 paroisses qui l’accueillent ; du 21 mai au 5 juillet de l’année suivante, un nombre égal de paroisses le reçoivent. Il inaugure pour ses prêtres en 1839, grâce à la collaboration du jésuite Jean-Pierre Chazelle*, recteur du St Mary’s College, près de Bardstown, au Kentucky, une retraite sacerdotale dont le succès l’incite à faire de ces retraites de huit jours une institution annuelle permanente. Bref, au décès de Mgr Lartigue le 19 avril 1840, échoit à Mgr Bourget une tâche qu’il connaît parfaitement. Les desseins que son prédécesseur avait conçus, c’est lui, l’héritier de son siège et de son esprit, qui va les réaliser.

Poursuivant l’exploration de son immense diocèse, Mgr Bourget se rend à l’automne de 1840 sur la rive nord de la rivière des Outaouais, où le spectacle d’une industrie florissante [V. Philemon Wright*] et l’activité d’environ 5 000 colons le portent à jeter les bases de huit nouvelles missions, berceau d’une organisation religieuse qui donnera naissance, en 1847, au diocèse de Bytown (Ottawa).

Pour répondre à des besoins dont l’amplitude eût découragé tout autre, l’évêque de Montréal consolide d’abord les éléments qu’il a sous la main. La formation des ecclésiastiques, assurée tant bien que mal depuis 1825 par le grand séminaire Saint-Jacques, est confiée en novembre 1840 aux sulpiciens du petit séminaire de Montréal. Un Hôtel-Dieu est nécessaire à Saint-Hyacinthe : il détache quatre religieuses de l’Hôpital Général pour former une nouvelle communauté de filles de la charité [V. Marie-Michel-Archange Thuot*]. Mgr Lartigue avait longtemps souhaité la fondation d’un journal religieux qui fût indépendant de la politique. Ce dessein se réalise en décembre 1840, lorsque paraissent les Mélanges religieux (Montréal) sous la direction de l’abbé Jean-Charles Prince*, supérieur du séminaire de Saint-Hyacinthe.

Jusqu’ici l’évêque de Montréal a fait appel aux ressources internes du diocèse. La prédication de Mgr Charles-Auguste-Marie-Joseph de Forbin-Janson*, de 1840 à 1842, est le début d’un apport extérieur qui ne fera que s’accentuer dans les années qui vont suivre. Les milieux francophones de l’Amérique du Nord, de la Louisiane au Bas-Canada, entendent tour à tour ce légitimiste ardent venu de France en 1839. C’est surtout dans la région de Montréal qu’il donne libre cours à une éloquence entraînante, qui ne recule pas devant les procédés spectaculaires mis en œuvre 20 ans auparavant en France durant les fameuses missions de la Restauration et qui aboutissent à l’érection, sur le mont Belœil, en octobre 1841, d’une croix gigantesque, « la plus haute et la plus belle qu’il y ait au monde », comme il s’en glorifie devant un compatriote. Des effets moins voyants mais plus durables allaient résulter du voyage en Europe effectué par Mgr Bourget du 3 mai au 23 septembre de la même année : il faut recruter le personnel nécessaire aux cures à pourvoir, aux écoles et aux collèges à fonder, aux missions à établir ou à consolider ; de plus, il est nécessaire de songer à l’établissement d’une province ecclésiastique pour unifier, sous la présidence d’un métropolitain, l’administration des diocèses canadiens. Le manque de prêtres surtout préoccupe l’évêque de Montréal. Car, si la situation s’est améliorée depuis 1830 dans le Bas-Canada, il reste que le diocèse de Montréal, dont les besoins sont pressants et où le prosélytisme protestant marque des points depuis la présence de missionnaires évangéliques suisses à partir de 1834 [V. Henriette Odin*], est moins avantagé que celui de Québec.

Ce voyage outre-mer sera fructueux. Il coïncide avec la renaissance religieuse qui, en France, sous la monarchie philippienne, avec les Lacordaire, les Guéranger, les Montalembert et les Veuillot, est à l’origine de toutes les ferveurs et de tous les renouvellements. Les congrégations religieuses d’hommes et de femmes se multiplient à un rythme rapide. C’est ainsi que Mgr Bourget pourra, lors de ce voyage, faire dériver vers son diocèse un courant, qui ira s’amplifiant, de ces activités apostoliques, ainsi que le souhaitait l’Univers (Paris), le journal de Veuillot, dans son numéro du 23 juin 1841, en apprenant que « Mgr de Montréal » était « venu en Europe pour y chercher un renfort d’ouvriers évangéliques ».

Si, du côté des prêtres séculiers, le résultat du recrutement auprès des évêques s’avère plutôt décevant, abstraction faite de trois sulpiciens [V. Rémi Carof*] qui arrivent à Montréal à l’automne de 1841, les congrégations religieuses répondent avec élan à l’invitation de Mgr Bourget. Le 2 décembre 1841, quatre pères et deux frères oblats de Marie-Immaculée abordent sur les rives canadiennes [V. Jean-Baptiste Honorat*] ; le 31 mai 1842, c’est au tour des jésuites, au nombre de six pères et de trois frères coadjuteurs, ayant à leur tête le père Chazelle ; le 26 décembre suivant, des religieuses de la Société du Sacré-Cœur de Jésus arrivent pour prendre la direction d’une école à Saint-Jacques-de-l’Achigan (Saint-Jacques) ; enfin le 7 juin 1844, quatre religieuses de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d’Angers viennent prêter main-forte aux compatriotes qui les ont précédées à Montréal [V. Jacques-Victor Arraud*].

Efficacement épaulé par ces renforts auxquels il adjoint des fondations autochtones avec les Sœurs de la Charité de la Providence (Sœurs de la Providence) [V. Marie-Émilie-Eugénie Tavernier*], la Communauté des Sœurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie [V. Eulalie Durocher*], les Sœurs de Miséricorde [V. Marie-Rosalie Cadron*] et, en 1850, les Sœurs de Sainte-Anne [V. Esther Sureau, dit Blondin], et secondé depuis 1844 par un coadjuteur en la personne de Mgr Prince, Mgr Bourget est à même de donner à son diocèse une impulsion décisive, à telle enseigne qu’un prêtre français, l’abbé Charles-Étienne Brasseur* de Bourbourg, qui analysait la réalité canadienne durant les loisirs forcés de son séjour au séminaire de Québec en 1845, ne pouvait s’empêcher de comparer « la marche qui caractérise les grandes choses » du diocèse de Montréal « sous l’influence de son évêque » à l’inertie du diocèse de Québec, qui « se laissait vivre et végétait comme une plante sans sève depuis la mort de M. Plessis ».

Celui que le nouveau pape Pie IX regarde comme l’âme de l’épiscopat canadien, suivant la confidence qu’il en fait en 1847 au fondateur des oblats, Mgr Charles-Joseph-Eugène de Mazenod, non content de multiplier les initiatives fécondes à l’intérieur de son diocèse, s’active à la réalisation de projets qui intéressent l’Église canadienne, comme l’établissement de la province ecclésiastique de Québec, qui devient une réalité par la bulle d’érection du 12 juillet 1844 et la remise du pallium au métropolitain, Mgr Joseph Signay*, cérémonie qu’il préside dans la cathédrale de Québec le 24 novembre suivant.

Le Haut-Canada retient également l’attention de Bourget et est l’objet de la vigilance de son zèle. C’est en partie grâce à lui que le diocèse de Toronto, détaché de celui de Kingston, est créé en 1841, et doté d’une cathédrale, qu’il consacre le 29 septembre 1848. Mgr Gaulin, incapable d’assurer l’administration du diocèse de Kingston, reçoit comme coadjuteur Mgr Patrick Phelan* en 1843 ; la ville même de Kingston, choisie comme capitale du Canada-Uni, est vraiment démunie au point de vue éducation catholique et assistance aux malades : Mgr Bourget invite la Congrégation de Notre-Dame à y fonder une école primaire [V. Marie-Françoise Huot*] et les Religieuses hospitalières de Saint-Joseph de l’Hôtel-Dieu de Montréal à établir un hôpital pour les malades de la ville et des environs, projet qui se réalise en septembre 1845. Le 12 février de la même année, Bytown a reçu un groupe de sœurs grises [V. Élisabeth Bruyère*] ; l’année précédente, cette même communauté avait détaché un contingent de religieuses à la Rivière-Rouge [V. Marie-Louise Valade*], toujours sous l’impulsion de l’évêque de Montréal.

La seule énumération de ces réalisations témoigne éloquemment de l’activité débordante de l’infatigable Bourget qui, à cause de ses initiatives à l’intérieur comme à l’extérieur de son propre diocèse, avait fini par indisposer son chef hiérarchique, l’archevêque de Québec, Mgr Signay, temporisateur et peu enclin aux innovations. Ne lui avait-il pas suggéré, en décembre 1844, de convoquer un premier concile provincial, afin de montrer qu’un titre archiépiscopal n’était pas tout juste honorifique et qu’une responsabilité importante y était attachée ? Piquée au vif, l’inertie se fit encore plus inerte. De guerre lasse, Mgr Bourget décide de se rendre de nouveau à Rome : il réclamera en vain la démission de l’archevêque, encouragé en cela par l’abbé Charles-Félix Cazeau, secrétaire de ce dernier, comme il a la rude franchise de le mander à l’intéressé lui-même dans la lettre qu’il lui écrit le 25 septembre 1846 : « Depuis longtemps je pense que V. G. devrait résigner l’administration de son archidiocèse, se contentant de conserver le titre de Métropolitain. Je vais profiter de l’occasion de mon voyage à Rome pour exposer au Saint-Siège les raisons qui me font croire qu’il serait temps que vous vous déchargeassiez de ce fardeau. » En effet, à ses yeux, des problèmes attendent une solution qu’une concertation efficace des évêques dans un concile provincial pourrait seule apporter : des rituels faisaient défaut, un remaniement complet du manuel de catéchisme s’imposait et combien d’autres améliorations à apporter à l’organisation de l’Église canadienne.

Les effets de ce second voyage, au cours duquel Bourget est le témoin extasié à Rome des manifestations délirantes de la foule à l’endroit de Pie IX, qui vient de succéder à l’impopulaire Grégoire XVI, ne sont pas moins impressionnants que ceux du premier. L’érection du diocèse de Bytown est décidée et son premier évêque sera son candidat, le père Joseph-Bruno Guigues*, supérieur au Canada des Oblats de Marie-Immaculée. De plus, il ramène avec lui une vingtaine d’ouvriers apostoliques : la Congrégation de Sainte-Croix [V. Jean-Baptiste Saint-Germain], les Clercs de Saint-Viateur [V. Étienne Champagneur], les jésuites, les religieuses de la Société du Sacré-Cœur de Jésus ont donné suite à ses invitations réitérées. Lorsque la grande épidémie de 1847 atteint Montréal, Mgr Bourget peut détacher plusieurs prêtres de son équipe sacerdotale renforcée pour aller porter secours aux pestiférés. Lui-même paie d’exemple et il a la chance d’échapper aux effets de la contagion, contrairement à neuf prêtres et à 13 religieuses qui succombent, victimes de leur dévouement.

À l’aurore de 1848, Mgr Bourget est en droit de croire que s’est réalisée la prédiction dont il avait fait confidence, aux jours sombres de 1837, à Mgr Turgeon : « Le peuple, en voyant son clergé prendre en mains ses intérêts en un temps où ses ci-devant meneurs l’abandonnent à la merci d’une autorité qu’il a outragée sans la connaître, reprendra ses sentiments d’affection et de confiance pour ses pasteurs. » En effet, durant la décennie qui vient de s’écouler, un retournement s’est opéré en faveur du clergé et la pratique religieuse a connu une amélioration sensible la prédication pathétique de Mgr de Forbin-Janson a remué les esprits et les cœurs, le renfort clérical venu d’Europe a prolongé et consolidé les effets de cette prédication. Et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette période tourmentée que la fondation par des protestants anglophones de Montréal en 1839, au lendemain des jours néfastes de la rébellion, de la Société missionnaire canadienne-française (French Canadian Missionary Society) [V. Henriette Odin] en vue de profiter de la conjoncture défavorable au clergé pour recruter des adeptes, ait finalement produit un tout autre résultat que celui que ses promoteurs escomptaient : alerté, ce même clergé mit tout en œuvre pour contrecarrer efficacement l’activité des missionnaires suisses et reconquérir, comme l’entendait l’évêque de Montréal, « à force de Bienfaits », la confiance populaire, un moment ébranlée. En 1848, la « christianisation », pour employer le terme de l’évêque, a imprégné insensiblement toutes les strates de la société canadienne-française : les congrégations religieuses d’hommes et de femmes se voient attribuer une part de plus en plus importante dans l’enseignement primaire, alors que le clergé assure, par les collèges classiques qui sont sous sa seule direction, le recrutement et la formation de l’élite de la petite bourgeoisie. Pour sa part, le peuple des villes, des campagnes et des lieux de colonisation est solidement encadré par ses curés et ses missionnaires. L’assistance hospitalière et charitable est entre des mains religieuses. Enfin les Mélanges religieux, réplique canadienne, moins le talent, de l’Univers, et l’Œuvre des bons livres, bibliothèque établie à Montréal en 1844 [V. Joseph-Vincent Quiblier*] sur le modèle de celle de Bordeaux et reconnue par un mandement du 20 septembre 1845, se proposent d’inculquer dans les esprits les « bons principes » et les saines doctrines.

Ces réalisations étaient le fruit d’un labeur incessant. Ne donnant habituellement chaque journée que cinq heures au sommeil, Bourget semblait, suivant des témoins, avoir fait le vœu de ne jamais perdre de temps. Homme d’action et de gouvernement, il a tout de même laissé, à l’instar du plus laborieux polygraphe, une masse impressionnante d’écrits publiés et manuscrits qui témoignent d’une exceptionnelle assiduité à l’écritoire, d’autant plus que le travail de la plume ne lui était pas facile. Ses mandements, il les commençait longtemps à l’avance, corrigeant sans cesse son texte avant de le livrer à l’imprimeur.

Accablé de besognes et de soucis de toutes sortes, Mgr Bourget était pourtant d’un abord facile. Le visiteur, même importun, ne semblait pas le contrarier. Dans les réunions intimes, il se révélait un causeur intarissable, ne ratant pas l’occasion d’une taquinerie propre à susciter une répartie qui le mettait en joie quand l’un des assistants faisait mouche, même à ses dépens.

Le pontife impressionnait dans l’exercice de ses fonctions épiscopales. Mitre en tête, d’où s’échappait une chevelure blanchie prématurément, la démarche légèrement saccadée, il faisait son entrée dans un temple pour participer à des cérémonies liturgiques avec une dignité qui en imposait. Lorsqu’il prenait la parole, la conviction qui animait ses propos avivait encore l’éclat de ses yeux bleus et le teint coloré de sa figure aux traits réguliers.

La liturgie romaine que Bourget introduisit dans son diocèse correspondait à son culte de la papauté, à son sens exigeant de l’ordre, à une piété expansive qui trouvait une atmosphère propice dans les manifestations de la dévotion ultramontaine. Grâce à lui, la gravité compassée des cérémonies sulpiciennes fit peu à peu place, dans un Montréal septentrional, à la chaleur méditerranéenne du culte romain. D’où l’importance accordée aux gestes, à l’image, aux rassemblements, pour de grandioses cérémonies, dans de vastes églises. Que l’on songe aux manifestations spectaculaires à Notre-Dame de Montréal lors du départ des zouaves et aux sacrifices pécuniaires que Mgr Bourget n’hésita pas à imposer à ses diocésains en vue de l’édification d’une cathédrale qui rappelât Saint-Pierre de Rome. L’accent est également mis sur les processions, les confréries, la vénération d’innombrables reliques rapportées de Rome, ce « grand reliquaire », comme il aimait à dire, la pratique des quarante heures, qu’il inaugure dans son diocèse le 21 février 1857, et les cultes à forte charge émotionnelle, comme les dévotions à Notre-Dame des Sept-Douleurs et au Sacré-Cœur. Quant à l’admission aux sacrements, le rigorisme moral qui, jusque-là, l’avait caractérisée, s’atténue sous l’effet de l’adoption, dans le diocèse de Montréal, des directives de la morale liguorienne, comme Mgr Bourget devait l’écrire dans sa circulaire au clergé du 25 juillet 1871 : « Oui, St Alphonse a toujours été considéré comme le directeur de ce diocèse, et sa morale a toujours tranché les difficultés qui se sont rencontrées dans l’exercice du saint ministère. »

Homme d’Église, dont la réputation de sainteté n’a pas tardé à se propager dans le diocèse, cœur secourable à toutes les détresses morales et physiques dans un Montréal dont l’urbanisation rapide entraîne une prolétarisation galopante, Bourget est aussi un patriote que les événements de 1837 ont ancré dans un conservatisme allergique à toutes les aventures politiques et sociales. Il est significatif que lorsque l’Institut canadien, à l’instigation de Jean-Baptiste-Éric Dorion*, fonde le 5 avril 1848 l’Association des établissements canadiens des townships, on accorde la présidence du comité central à Mgr Bourget, tandis que Louis-Joseph Papineau doit se contenter de la vice-présidence. Mais dès le mois de septembre suivant l’évêque se démet de cette présidence et l’association a vécu, victime de conflits idéologiques et politiques. Aucun accommodement n’est possible entre l’ultramontain et le libéral, entre l’homme qui est le leader incontesté de son clergé et, à un degré moindre mais réel, de la petite bourgeoisie conservatrice qui s’est ralliée au parti réformiste de Louis-Hippolyte La Fontaine* et de Robert Baldwin*, et l’ancien chef patriote qui, depuis son retour d’exil, réclame avec véhémence le « rappel de l’Union », variante locale du principe libéral des nationalités.

À la suite de Papineau, les collaborateurs de l’Avenir, feuille qui a commencé à paraître en juillet 1847 à Montréal, prennent de plus en plus leurs distances vis-à-vis de la majorité réformiste. L’un d’eux, le neveu de Papineau, Louis-Antoine Dessaulles*, dans le sillage de son oncle, se montre un adversaire déterminé du gouvernement responsable. Durant tout le mois de mai 1848, il soutient avec fougue dans l’Avenir que « l’Union est sans contredit la plus flagrante injustice, le plus infâme attentat [aux] droits naturels et politiques qui pût être commis ». La révolution parisienne de février mais surtout les événements qui tournent à la sédition dans la capitale du monde chrétien enfièvrent les esprits. Pie IX, bien revenu de ses velléités libérales après qu’il eut refusé de déclarer la guerre à l’Autriche pour libérer la péninsule, provoque la colère des patriotes italiens et, devant l’agitation révolutionnaire, juge prudent de s’enfuir de Rome pour se réfugier dans le royaume de Naples. La question du pouvoir temporel pontifical est désormais posée. Le pape ayant failli à sa tâche comme leader du mouvement national, la république romaine, votée le 5 février 1849, assume le gouvernement du territoire en vertu du droit des peuples à l’autodétermination.

Mgr Bourget n’a pas été lent à faire le rapprochement entre les bouleversements européens et les articles de l’Avenir, qu’il qualifie de « révolutionnaires ». Dans sa lettre pastorale du 18 janvier 1849, qui ordonne « des prières pour notre Saint Père le Pape Pie IX », il prend fermement position pour le gouvernement contre les partisans de Papineau et l’Avenir « Qu’avons-nous à vous recommander pour échapper aux malheurs qui désolent tant de grandes et puissantes nations ? Le voici en deux mots : Soyez fidèles à Dieu et respectez toutes les autorités légitimement constituées. Telle est la volonté du Seigneur. N’écoutez pas ceux qui vous adressent des discours séditieux ; car ils ne sauraient être vos vrais amis. Ne lisez pas ces livres et ces papiers qui soufflent l’esprit de révolte, car ils sont les véhicules des doctrines empestées qui, semblables au chancre, ont rongé et ruiné les États les plus heureux et les plus florissants. »

La nouvelle de la proclamation à Rome de la république mazzinienne permet, pour leur part, aux jeunes rédacteurs de l’Avenir de définir sans ambiguïté leur position : ils veulent tirer toutes les conséquences logiques incluses dans le principe libéral des nationalités. Le 14 mars 1849, ils se prononcent d’autant plus carrément contre le maintien du pouvoir temporel pontifical qu’ils ont constaté que le clergé, évêque en tête, se range ostensiblement du côté de leurs adversaires politiques : « [...] ceux de nos lecteurs, écrit leur porte-parole, qui sentent vivement la beauté et la vérité des principes que nous défendons, comprendront notre insistance, sachant que cette révolution d’Italie est l’occasion d’attaques incessantes contre les principes démocratiques venant de sources d’autant plus à craindre qu’elles sont plus respectables ».

On ne pouvait mieux s’y prendre pour cimenter l’alliance du clergé avec le parti de La Fontaine-Baldwin. Par crainte des bouleversements possibles, la religion devient le rempart de l’ordre politique et social. Le parti réformiste, qui s’appellera bientôt le parti libéral-conservateur, recueillera d’appréciables avantages politiques de l’influence cléricale mise ainsi à sa disposition ; en revanche, leurs adversaires libéraux, surnommés les « rouges » à cause du radicalisme de leurs thèses, qui iront jusqu’à réclamer la suppression des dîmes, la sécularisation de l’enseignement, la séparation de l’Église et de l’État et, au point de vue strictement politique, l’annexion du pays aux États-Unis, s’attireront l’opposition tenace et irréductible de ce même clergé, celle surtout de Mgr Bourget à partir du moment où le groupe de l’Avenir s’empare de la direction de l’Institut canadien, c’est-à-dire en 1851.

L’activité de l’évêque de Montréal dans le domaine social reste inlassable. Une première association mise sur pied pour favoriser la colonisation des Cantons de l’Est ayant fait long feu dans les circonstances que l’on sait, Mgr Bourget reprend le projet en mains propres et il est à l’origine de la seconde (Association pour la colonisation des townships), vouée au même but, que les évêques canadiens recommandent dans leur assemblée tenue à Montréal le 11 mai 1850. L’intempérance est, à cette époque, l’une des plaies sociales du Canada français. Il confie la lutte contre ce fléau à l’éloquence de l’abbé Charles-Paschal-Télesphore Chiniquy* et fonde en 1853 les Annales de la tempérance (Montréal). Les pauvres sont l’objet de son zèle dans sa pensée, chaque paroisse devrait veiller à les secourir et c’est dans ce dessein qu’il favorise l’expansion de la Société de Saint-Vincent-de-Paul ; le 19 mars 1848, il a présidé dans son évêché à la fondation de la conférence de Montréal. D’autres déshérités, les sourds-muets, réclament de l’assistance en 1850, le Canada français en compte environ 1 100 dont 400 résident à Montréal. Mgr Bourget établit pour eux, à Côte-Saint-Louis (maintenant partie d’Outremont), l’hospice du Saint-Enfant-Jésus, dont il remet la direction à l’abbé Charles-Irénée Lagorce*, à qui succéderont bientôt les Clercs de Saint-Viateur. L’incendie du 8 juillet 1852, qui détruit à Montréal 1 100 maisons ainsi que la cathédrale et l’évêché, et jette dans un dénuement total environ 10 000 personnes, arrache à son cœur d’évêque des paroles qui témoignent de la charité compatissante dont il entoure toutes les misères et tous les malheurs. De fait, son rôle social se situe dans le prolongement d’un vaste mouvement de restauration morale et religieuse.

Au souci de ces infortunes s’ajoute, pour l’évêque de Montréal, la crainte que lui inspire l’Institut canadien, dont l’emprise s’accentue, depuis sa fondation en 1844, sur tous les plans de la vie canadienne-française politique, social et religieux. Ce foyer, qui regroupe la jeune élite intellectuelle de Montréal et où s’agitent les idées les plus avancées de l’époque, cette bibliothèque qui s’est constituée sans un souci bien évident des règles de l’Index des livres prohibés, Mgr Bourget les juge éminemment subversifs pour la santé morale et spirituelle de ses ouailles. Aussi croit-il bon de faire une première mise en garde. Lors du second concile provincial, tenu à Québec en juin 1854, il use de son influence auprès des autres évêques pour qu’un règlement disciplinaire indique aux prêtres et aux fidèles l’attitude à prendre au sujet des « instituts littéraires ». Le texte, très explicite, vise manifestement l’Institut canadien : « Lorsqu’il est constant qu’il y a dans un institut littéraire des livres contre la foi ou les mœurs ; qu’il s’y donne des lectures contraires à la religion ; qu’il s’y lit des journaux immoraux et irréligieux, on ne peut admettre aux sacrements ceux qui en font partie, à moins qu’il n’y ait sujet d’espérer que, vu la fermeté des bons principes, ils pourront continuer à les [les instituts] réformer. »

Ce texte, daté du 4 juin 1854, n’empêche pas l’institut de faire élire 11 de ses membres à l’Assemblée législative du Canada-Uni en juillet-août de la même année. Ce qui permet à « la brillante pléiade de 1854 », comme devait l’appeler Arthur Buies*, de quitter le plan purement spéculatif, où forcément elle se cantonnait à la tribune de l’institut ou dans le journal le Pays, qui a remplacé deux ans plus tôt l’Avenir, pour passer à l’action. Tandis que Charles Daoust*, élu député de Beauharnois, réclame dans le Pays, dont il est le rédacteur en chef, la séparation de l’Église et de l’État, Joseph Papin*, député de L’Assomption, se fait au parlement l’interprète de ses collègues libéraux pour faire aboutir dans les faits une conséquence particulièrement importante de cette séparation, la neutralité scolaire.

C’est sans doute en songeant aux futurs combats à livrer à son retour contre les tenants de ces thèses qui ne peuvent que rebrousser l’ultramontain qu’il est, que Mgr Bourget part, une troisième fois, pour Rome le 23 octobre 1854. L’archevêque de Québec, Mgr Turgeon, qui a succédé à Mgr Signay, décédé le 3 octobre 1850, l’a invité à représenter la province ecclésiastique à la proclamation du dogme de l’Immaculée-Conception, fixée au 8 décembre. Il met à profit les loisirs de son séjour en Italie et en France pour étudier en détail les particularités de la liturgie romaine, dont le bénédictin Prosper Guéranger se fait, depuis 1840, l’ardent restaurateur en France, et publie en 1856, à Paris, un fort volume de 569 pages intitulé Cérémonial des évêques commenté et expliqué par les usages et traditions de la sainte Église romaine avec le texte latin, par un évêque suffragant de la province ecclésiastique de Québec, au Canada, anciennement appelé Nouvelle-France. Il fait hommage de son livre à tous les évêques de France, geste de courtoisie qui n’est pas suffisant pour susciter un succès de librairie, car l’ouvrage ne fut guère lu. Néanmoins, lorsque Mgr Bourget est de retour à Montréal le 29 juillet 1856, il s’empresse d’appliquer dans tous leurs détails les conclusions qu’il tire de sa fraîche érudition ès matières liturgiques. Dans sa ferveur ultramontaine, il agit parfois avec une hâte et une intransigeance qui heurtent chez certains de ses subordonnés, comme l’abbé Charles La Rocque*, curé de Saint-Jean (Saint-Jean-sur-Richelieu), le sens du possible et la nécessité de ne pas faire table rase d’usages vénérés. Se rendant sans doute compte que la jeune génération ecclésiastique sera plus réceptive à ses vues, il désire que l’on adopte au séminaire de Montréal des manuels de théologiens romains au lieu de ceux du gallican Jean-Baptiste Bouvier qu’utilisent les sulpiciens, regrettant « qu’ici comme en France, la Société de Saint-Sulpice qui, sous tant de rapports, est si respectable, ne soit pas à la tête de ce beau mouvement qui s’opère dans le monde entier en faveur des saines doctrines de l’ultramontanisme ». Même les détails vestimentaires du costume ecclésiastique ne le laissent pas indifférent : en 1858, il impose à son clergé l’obligation de porter le col romain au lieu du rabat français. Enfin, et c’est encore l’un des résultats indirects de son dernier voyage sur les bords du Tibre, la cathédrale incendiée en 1852 sera reconstruite tout simplement sur le modèle de Saint-Pierre de Rome !

Si son séjour de près de deux ans outre-Atlantique a renforcé chez Mgr Bourget ses convictions ultramontaines, ce qu’il a vu en Italie même, dans un état resté aussi longtemps clérical que le Piémont, où les libéraux poursuivent depuis 1850 leur œuvre laïcisatrice, n’a pas peu contribué à l’ancrer dans ses préventions contre le libéralisme. De retour à Montréal, il se voit de nouveau affronté à ces libéraux dont les principes et l’œuvre lui ont paru si détestables en Europe. Mais il n’agit pas tout de suite.

Pour contrecarrer l’influence de l’Institut canadien, un groupe de modérés parmi les membres avaient déjà fait l’essai en 1852 d’une association. rivale, l’Institut national, qu’ils avaient mis sous le patronage de l’évêque de Montréal, mais le succès n’avait pas répondu à l’attente des nouveaux sociétaires et de leur protecteur. Pensant sans doute être plus heureux, les sulpiciens mettent sur pied le 2 février 1857, dans un local spacieux situé près de la place d’Armes, « en opposition à l’Institut canadien », au témoignage d’un contemporain, Laurent-Olivier David*, le Cabinet de lecture paroissial, auquel se greffe, dès le mois d’octobre suivant, un cercle littéraire, qui deviendra par la suite le Cercle Ville-Marie. Les jésuites, qui ont fondé en 1848 le collège Sainte-Marie, ont devancé les sulpiciens dans la lutte contre l’adversaire commun en établissant dans leur collège, en septembre 1854, l’Union catholique, congrégation puis académie, qui donnera naissance au journal veuillotiste l’Ordre, dont le premier numéro paraît le 23 novembre 1858 [V. Cyrille Boucher*].

Les deux organismes, le sulpicien et le jésuite, ont-ils donné les résultats escomptés ? Quoi qu’il en soit, Mgr Bourget se résout à sévir. Il le fait dans trois lettres pastorales qu’il publie les 10 mars, 30 avril et 31 mai 1858, en suivant un plan très concerté. Dans la première, il décrit les effets néfastes de la Révolution française et d’une manière générale de toutes les révolutions, qu’il attribue à la diffusion des mauvais livres ; par la deuxième il indique les moyens de prévenir la propagande révolutionnaire au Canada par l’application des règles de l’Index ; et la troisième stigmatise ceux qu’il considère comme les fourriers de la révolution dans notre pays, les libéraux de l’Institut canadien.

Mis en cause dès la première pastorale, dans laquelle l’institut se voit assimlé à « une chaire de pestilence » pour tout le pays, les membres se réunissent le 13 avril, mais la majorité se refuse à plier devant le texte comminatoire de l’évêque : son attitude est conforme au libéralisme qu’elle professe. Pour le libéral, en effet, chacun a le pouvoir de choisir à son gré ses aliments intellectuels ; les cas d’empoisonnement qui peuvent en résulter ne sont que des inconvénients accidentels, amplement compensés par un bien supérieur : la liberté. La minorité, à la suite de son leader Hector Fabre*, quoique aussi désireuse que la majorité radicale de ne pas se retrouver sous la coupe du clergé, est prête à des accommodements, car Fabre et ses amis constatent que le plus grand nombre des membres de l’institut n’ont pas la maturité et la culture nécessaires pour aborder sans discernement la lecture de certains ouvrages qui figurent sur les rayons de la bibliothèque de leur association. Ils croient « que si la société a le droit de régler la vente du poison, l’Institut devrait avoir le droit de défendre à ses membres de s’empoisonner ». Faute de pouvoir s’entendre, on se sépare. Le 22 avril 1858, 138 membres sur un ensemble d’un peu plus de 700 remettent par lettre leur démission au président de l’Institut canadien, Francis Cassidy*. Le 10 mai suivant, ils se regroupent dans une association adverse, qu’ils nomment l’Institut canadien-français.

Dès le 30 avril, Mgr Bourget publie une deuxième lettre pastorale dans laquelle il prend nommément à partie l’Institut canadien. « Contre les mauvais livres » que recèle sa bibliothèque, il formule les règles de l’Index des livres prohibés. C’est une mise en demeure d’avoir à se soumettre, sinon « il s’ensuivrait qu’aucun catholique ne pourrait plus appartenir à cet Institut ; que personne ne pourrait plus lire les livres de sa bibliothèque et qu’aucun ne pourrait à l’avenir assister à ses séances ni aller écouter ses lectures », car, en vertu des prescriptions du concile de Trente, le simple fait de posséder, de lire, de vendre ou de communiquer un ou des livres prohibés est un délit si grave qu’il entraîne ipso facto l’excommunication.

Ayant disposé de la bibliothèque de l’institut et de ses lecteurs, l’évêque de Montréal, dans sa troisième pastorale, s’en prend aux principes qui animent les leaders du groupe. Désireux de conférer à sa réprobation du libéralisme canadien-français la plus grande autorité et le plus d’efficacité possible, il emprunte ses arguments à l’encyclique qui a fixé définitivement l’orientation de sa pensée au début de sa carrière sacerdotale, Mirari vos de Grégoire XVI. Utilisant le texte pontifical, déjà très abrupt, il en accentue encore la vigueur en lui donnant une interprétation maximale, dont les formules tranchantes et absolues ne peuvent qu’étonner profondément aujourd’hui. La réprobation des thèses libérales s’accompagne de celle du journal qui les véhicule, le Pays. Après avoir distingué parmi les « mauvais journaux » le « journal irréligieux », le « journal immoral », le « journal hérétique », Mgr Bourget en arrive au journal anticlérical, qu’il qualifie d’« impie », car, « chaque prêtre étant le représentant de Jésus-Christ » et « l’autorité dont il est revêtu étant celle de Jésus-Christ lui-même, ce serait attaquer cette divine autorité que de vouloir faire perdre au Clergé son influence ». Manifestement, sous la plume du prélat, le « journal impie » est une variante du « journal libéral », puisque les libéraux se sont toujours opposés à l’ingérence cléricale dans le domaine politique ; d’ailleurs l’évêque de Montréal en apporte immédiatement lui-même la confirmation : « Le Journal libéral est celui qui prétend, entr’autres choses, être libre dans ses opinions religieuses et politiques ; qui voudrait que l’Église fût séparée de l’État ; et qui enfin refuse de reconnaître le droit que la religion a de se mêler de la politique, quand les intérêts de la foi et des mœurs y sont intéressés. » Pour démontrer « qu’il n’est permis à personne d’être libre dans ses opinions religieuses et politiques », l’homme d’Église part du principe que Jésus-Christ a « donné à son Église le pouvoir d’enseigner à tous les peuples la saine doctrine », c’est-à-dire « cette doctrine pure qui leur apprenne à se gouverner, comme le doivent faire des peuples vraiment chrétiens. Car c’est là évidemment un point de haute et importante morale. Or, tout point de morale est sous le domaine de l’Église, et tient essentiellement à son enseignement. Car sa divine mission est d’enseigner aux Souverains à gouverner avec sagesse, et aux sujets à obéir avec joie. »

C’est ainsi que la pensée de l’évêque de Montréal débouche directement sur la théocratie, dans laquelle un contemporain de Veuillot, l’abbé Henri Maret, doyen de la faculté de théologie de la Sorbonne, voit le résumé de la doctrine sociale et politique de l’ultramontanisme. En effet, selon les ultramontains, « le Souverain Pontife, outre son autorité spirituelle, sacrée pour tous les catholiques, possède de droit divin une véritable juridiction politique dans le monde entier, juridiction qui le rend arbitre des grandes questions sociales et même politiques ; et sous certains rapports, les rois et les chefs des nations ne sont que ses vicaires ». De ce principe théocratique découlent des « privilèges sociaux et politiques pour le clergé de chaque nation » et « l’intolérance civile est élevée au rang des dogmes religieux ».

L’intransigeance de l’évêque de Montréal se heurtera de nouveau à l’intransigeance libérale à propos de la guerre déclenchée par le Piémont, amorce de l’unification italienne. À partir de 1859 l’Autriche est peu à peu refoulée hors de la péninsule, des principautés et un royaume, celui de Naples, disparaissent, l’état pontifical se désagrège et le royaume d’Italie se parachève sous le couvert du principe qui entre alors dans le droit public international, celui des peuples à disposer d’eux-mêmes.

C’est dans la détresse que les catholiques vivent ces années dramatiques. À leurs yeux, le mouvement de l’unité italienne n’est qu’une tentative concertée des forces hostiles à l’Église pour réduire celle-ci à l’impuissance. Nul n’en est plus convaincu que l’évêque de Montréal. Aussi multiplie-t-il en ce sens, à partir de 1860, lettres pastorales et circulaires à son clergé concernant « l’indépendance et l’inviolabilité des États pontificaux ». Pour lui, la révolution s’en prend d’abord à la papauté « pour bouleverser ensuite sans obstacle le reste de l’univers », y compris le Canada, où livres et journaux libéraux servent de moyens de diffusion aux « forces du mal ». Le Pays, dont le rédacteur en chef est depuis le 1er mars 1861 Louis-Antoine Dessaulles, est naturellement visé, comme il appert des sept longues lettres, toutes brûlantes d’ardeur ultramontaine, qu’il adresse au journal en février 1862. Les propriétaires de la feuille libérale ayant refusé de les publier, Dessaulles répond à l’évêque le 7 mars suivant. Au cours de sa lettre, qui est d’une lucidité remarquable, il en arrive au problème central qui divise ultramontains et libéraux : quel groupe imposera son idéologie à la cité ? Pour sa part, il a deviné que l’évêque de Montréal « veut mêler intimement les domaines spirituel et temporel pour diriger et dominer celui-ci au moyen de celui-là », tandis que l’ambition des « laïques » est d’« éviter la confusion de ces deux ordres d’idées » et d’exiger « que l’ordre spirituel soit entièrement distinct de l’ordre temporel ». Et de conclure : « En un mot, Mgr, dans l’ordre purement social et politique nous réclamons notre entière indépendance du pouvoir ecclésiastique. »

Les appréhensions de Dessaulles et de ceux qui partagent ses convictions libérales, quant à la prépondérance écrasante de l’organisation ecclésiastique dans la société canadienne-française, en particulier dans la région de Montréal, s’expliquent si on dresse le tableau du diocèse de Mgr Bourget vers cette époque. Nous empruntons ces éléments à l’historien Serge Gagnon. Le diocèse de Montréal compte alors 128 paroisses. Pour desservir une population catholique de 342 654 âmes, dont 210 654 communiants, il y a 322 prêtres, soit un prêtre pour 1 064 âmes ou pour 623 communiants. De ce nombre, 121 curés et 48 vicaires sont affectés à l’exercice de la pastorale. C’est dire que presque chaque paroisse a un prêtre en résidence et que quelque 40 p. cent des curés sont assistés par un vicaire. Environ un tiers des effectifs cléricaux exerce son ministère soit comme aumôniers, soit comme enseignants. À part 52 séculiers, tous appartiennent aux différentes communautés de réguliers installées dans le diocèse. La grande majorité des séculiers qui n’œuvrent pas au niveau des paroisses enseignent aux 811 élèves des quatre collèges classiques du diocèse, où un grand nombre des 127 ecclésiastiques du diocèse qui y sont affectés dirigent des classes tout en faisant leurs études de théologie. Les religieux laïcs sont les éducateurs de 5 943 garçons. « Quant aux 10 communautés de femmes, elles comptent, outre 1 033 religieuses, 148 novices et 152 postulantes. Sept de ces communautés féminines enseignent à 9 705 enfants. Les trois autres s’occupent de 36 463 pauvres, malades et infirmes, etc. »

La population catholique qu’encadrent efficacement ces structures attribuables en grande partie au savoir-faire et au zèle de Mgr Bourget, est dans l’ensemble docile aux directives de ses pasteurs et dévouée à la réalisation des objectifs qu’on lui propose. Rien ne le démontre mieux que le recrutement et l’enrôlement de 507 zouaves, répartis en sept détachements, qui se portent au secours de la papauté à partir de 1868. L’historien René Hardy, qui a analysé minutieusement tous les aspects de cet épisode important de notre histoire religieuse au xixe siècle, estime que les dépenses totales de l’expédition des volontaires canadiens à Rome s’élevèrent à au moins $111 630, somme qui représente un exploit peu commun, si l’on songe qu’elle a été prélevée durant des années de détresse financière. Comme le démontrent les historiens Jean Hamelin et Yves Roby, la crise financière que traverse alors l’Angleterre et les difficultés de la reconstruction après la guerre civile aux États-Unis retentissent négativement sur l’économie du Québec, au point que, d’une façon inégale mais sans exception, tous les secteurs de l’économie sont touchés. En dépit de toutes les difficultés, pécuniaires et autres, malgré les réticences de la plupart des autres évêques canadiens qui, au lieu d’équiper des soldats, exhortent leurs diocésains à contribuer à l’œuvre du Denier de Saint-Pierre, Mgr Bourget réussit, contre vents et marées, à inscrire le Canada français dans la liste des pays qui, comme la France, la Belgique, la Hollande et l’Irlande, recrutent des volontaires pour la défense des états pontificaux. C’est que l’enjeu, déjà considérable par le but directement et publiquement poursuivi, l’est peut-être encore davantage comme tactique disséminatrice de l’idéologie ultramontaine dans les différentes couches de la société : « La fonction des zouaves dans l’ensemble de la stratégie cléricale, écrit Hardy, était principalement de légitimer la cause du Saint-Siège dont le clergé canadien-français prenait prétexte pour justifier son opposition à la fraction de la bourgeoisie qui lui disputait le pouvoir. Quels que fussent les besoins de Rome, Mgr Bourget et ses collaborateurs voulaient que des Canadiens servent dans l’armée du pape, car ils étaient, à leur jugement, plus que l’organisation des manifestations publiques et des prières, plus que la diffusion des journaux et des brochures favorables à la cause, un puissant moyen de combattre les idées répandues par les libéraux du Pays et de l’Institut canadien. Il s’agissait, en somme, d’impliquer directement la population dans cette lutte « de la vérité contre l’erreur », en y faisant combattre les compatriotes, de multiplier par ce moyen les informations favorables à la thèse pontificale, de faire aimer Pie IX en présentant constamment ses malheurs, de faire craindre et détester ses ennemis et de former à l’école romaine, sur les champs de bataille et dans la ville pontificale, une élite ultramontaine qui dans l’avenir servirait de rempart contre l’introduction au Canada des « idées subversives et révolutionnaires » telles que condamnées dans le Syllabus. »

Concurremment avec l’expansion de l’ultramontanisme, puissamment servie par le mouvement zouave, le libéralisme que représente l’Institut canadien subit défaites après défaites. Tentatives de conciliation avec l’évêque de Montréal en 1864, supplique adressée en 1865 à Pie IX par 17 membres catholiques de l’institut, mémoires adverses de Mgr Bourget au Saint-Office en 1866 et 1869, toutes ces démarches aboutissent finalement à la mise à l’index, en juillet 1869, de l’Annuaire de l’Institut canadien pour 1868 [...] [V. Gonzalve Doutre*]. L’affaire Guibord [V. Joseph Guibord* ; Alexis-Frédéric Truteau*], aux multiples péripéties et rebondissements de novembre 1869 à 1874, alors que le Conseil privé de Londres semble donner la victoire aux libéraux sur l’autorité ecclésiastique, marque en réalité le déclin définitif de l’association. Joseph Doutre, en particulier, l’un de ses membres les plus influents avec Dessaulles, ne pardonnera jamais au clergé l’opposition acharnée dont il fut l’objet comme sociétaire mais surtout toutes les fois qu’il aspira à jouer un rôle politique dans le gouvernement de son pays.

Ce conflit n’est pas le seul où se dépensa l’activité de l’évêque de Montréal ; par un singulier paradoxe, lui l’ultramontain, lui l’homme d’Église par excellence, il est amené par les circonstances à livrer des luttes épuisantes et interminables contre les deux plus imposantes institutions de l’Église canadienne de l’époque, le séminaire de Québec et le séminaire de Saint-Sulpice à Montréal.

La fondation en 1852 de l’université Laval par le séminaire de Québec est une initiative qui revient à Mgr Bourget [V. Louis-Jacques Casault*]. Mais cette initiative repose sur une équivoque. Selon lui, la nouvelle université serait provinciale, sous la responsabilité de tous les évêques de la province ecclésiastique. Toutefois, il ne tarde pas à déchanter : seuls le séminaire et l’archevêque de Québec en assument l’organisation et la direction. On s’efforce de calmer ses appréhensions par une clause d’affiliation, rendant possible l’extension des privilèges universitaires à des institutions affiliées, mais cette clause s’avère inopérante dans son diocèse. En 1858, aucun des collèges classiques de la région n’est affilié à Laval et l’école de médecine et de chirurgie de Montréal se voit refuser à deux reprises l’affiliation [V. Hector Peltier*]. À partir de 1862, Mgr Bourget songe à créer une autre université dans sa ville épiscopale. Il est pressé de le faire en raison du nombre de plus en plus considérable des étudiants catholiques qui doivent s’inscrire aux facultés de droit et de médecine du McGill College ou d’ailleurs. En 1865, il appuie sa demande à Rome sur des statistiques : en 1863–1864, Laval ne compte que 72 inscriptions. Peu de ces inscrits viennent de Montréal qui, en revanche, compterait avec les grands séminaristes 530 étudiants catholiques de niveau universitaire. De son côté, le séminaire de Québec fait valoir qu’il a dépensé depuis dix ans plus de $300 000 pour maintenir l’université, dont l’avenir serait irrémédiablement compromis par une fondation montréalaise. À Rome, on conclut qu’il n’est pas expédient de créer une seconde université à Montréal. En 1870, Laval propose d’y établir une succursale mais, comme l’autorité de l’évêque du lieu est pratiquement ignorée, Mgr Bourget rejette le projet. Deux ans plus tard, c’est une démarche infructueuse du barreau montréalais. Les jésuites tentent à leur tour d’obtenir du gouvernement provincial des privilèges universitaires pour l’école de droit de leur collège Sainte-Marie, mais l’évêque les prie de retirer leur requête à la demande de Rome [V. François-Maximilien Ribaud]. Cette longue crise universitaire de 25 ans trouvera son épilogue provisoire par une résolution, datée du 1er février 1876, de la Propagande : qu’une succursale de Laval soit fondée à Montréal. Les frais seront à la charge des Montréalais, mais l’autorité universitaire restera à Québec, l’évêque de Montréal pouvant tout au plus approuver la nomination du vice-recteur. Mgr Bourget donne alors sa démission comme évêque pour ne pas avoir à appliquer un tel décret.

Un autre conflit, non moins âpre, avait mis Bourget aux prises avec le séminaire de Montréal par rapport au problème le plus épineux qu’il eut à résoudre comme administrateur : le démembrement de la paroisse Notre-Dame. Au moment de sa démission, le calme vient à peine de se rétablir dans les esprits à ce sujet.

« La Paroisse », comme on disait, couvre toute l’île de Montréal et sa population en 1864 compte 100 000 habitants. Son statut n’avait pas changé depuis que Mgr François de Laval*, en 1678, avait érigé canoniquement la paroisse de Ville-Marie et l’avait unie pour toujours au séminaire de Montréal. Quelques années plus tard, une ordonnance de Mgr de Saint-Vallier [La Croix*] avait décrété que le supérieur du séminaire en serait d’office le curé. En 1863, le supérieur général de Saint-Sulpice, à Paris, présente au Saint-Siège un mémoire dans lequel il le supplie de maintenir l’ordre établi. Invité à lui répondre, Mgr Bourget expose son point de vue : « J’admets que le supérieur de St-Sulpice soit curé à perpétuité de la paroisse de Montréal. Mais, en même temps, j’entends qu’il soit dans l’entière dépendance de l’évêque. Cette entière dépendance de l’évêque chez le curé de Montréal doit être celle que requièrent les saints canons pour le bon gouvernement des âmes. » Les deux parties sont convoquées à Rome. Le supérieur se montre conciliant sur certains points mais intraitable sur le mode de révocation du curé ; il va jusqu’à menacer l’évêque de retirer de Montréal sa communauté entière, au nombre de 57 prêtres, dont 42 affectés au service pastoral. Il finit par souscrire, en 1865, aux décisions suivantes de la Propagande : l’évêque obtient l’autorisation de démembrer la paroisse de Montréal ; les nouvelles paroisses seront offertes d’abord aux sulpiciens ; le curé de Notre-Dame sera présenté par le séminaire, mais il recevra son investiture de l’évêque ; il peut être révoqué, soit par le supérieur, soit par l’évêque [V. Joseph-Alexandre Baile ; Joseph Desautels].

Dans les limites de la paroisse Notre-Dame, Mgr Bourget se hâte d’ériger dix nouvelles paroisses canoniques entre septembre 1866 et décembre 1867. Mais il faut les faire reconnaître par le pouvoir civil pour que, en vertu de la loi, elles puissent avoir une existence légale. C’est sur ce point que les sulpiciens attendent de pied ferme l’évêque de Montréal. Ils prient le gouvernement de ne pas reconnaître l’autonomie des nouvelles paroisses, simples succursales, à leurs yeux, de la paroisse Notre-Dame. Pour soutenir leur cause, ils peuvent compter sur les avis de leur ancien élève, alors au faîte de sa puissance politique, George-Étienne Cartier*, et sur la science légale d’un protégé de Cartier, l’avocat Joseph-Ubalde Beaudry*, conseiller juridique de la fabrique de Notre-Dame. De son côté, Mgr Bourget a, pour l’assister, l’éminent avocat Côme-Séraphin Cherrier. C’est le début, marquées de fréquents recours à Rome, de contestations interminables dans lesquelles l’autorité de Cartier se fait sentir, au point de porter à l’exaspération la patience pourtant légendaire de l’évêque de Montréal : Quel est donc, écrit-il le 19 février 1871, le nœud de cette inextricable difficulté ? C’est Mr. Cartier, qui exerce son droit de pression ou plutôt d’oppression. »

À ce moment la bataille fait rage sur tous les fronts. Le Nouveau Monde, journal fondé en 1867, s’identifie avec les causes soutenues par Mgr Bourget, qui réprouve la Minerve, le journal de Cartier, « à cause des injures, écrit-il le 28 septembre 1872, qu’elle ne cesse de verser sur le rédacteur en chef du Nouveau Monde, c’est-à-dire contre moi ». La feuille ultramontaine a mené une campagne inexpiable de quatre mois contre l’ouvrage de Beaudry, paru à Montréal en octobre 1870 : Code des curés, marguilliers et paroissiens accompagné de notes historiques et critiques. Nouveau saint Georges, le chanoine Godefroy Lamarche, rédacteur en chef du Nouveau Monde, n’a sans doute pas réussi à terrasser le dragon du « gallicanisme » chez Beaudry, car en 1872 le jeune avocat Siméon Pagnuelo*, aviseur légal et collaborateur de Lamarche, s’en prend à son tour aux thèses de Beaudry en publiant ses Études historiques et légales sur la liberté religieuse en Canada [V. Joseph Desautels].

Pagnuelo a déjà collaboré à la rédaction du Programme catholique [V. François-Xavier-Anselme Trudel], que Mgr Bourget considère « comme la plus forte protection du vrai parti conservateur et le plus ferme appui des bons principes qui doivent gouverner une société chrétienne ». Désavoué par le nouvel archevêque de Québec, Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau*, le programme porte atteinte à l’autorité, incontestée jusque-là, sur le parti conservateur, de Cartier, qui subit une défaite retentissante dans Montréal-Est lors des élections fédérales de 1872. Mgr Bourget se défend d’y avoir contribué, mais ce n’est pas l’opinion de Mgr Charles La Rocque, évêque de Saint-Hyacinthe, que l’on peut considérer comme le prototype de l’alliance symbiotique qui exista entre clercs et politiciens canadiens-français au xixe siècle. Il écrit à Cartier le 1er septembre 1872 : « Laissez-moi vous dire amicalement que je me sens humilié quand je considère d’où est parti le coup qui a réussi à vous atteindre. » Pour les ultramontains, il est évident que l’évêque de Montréal, dont on avait célébré avec éclat les noces d’or sacerdotales du 27 au 30 octobre 1872, avait fini par triompher de ses adversaires sulpiciens et de leur puissant allié lorsque, au début de janvier 1873, toutes les paroisses canoniques obtiennent leur registre civil : « Toute la popularité du grand homme d’État, écrit Mgr Louis-François Laflèche* le 31 du même mois, est venue se briser, à Montréal, contre la fermeté de ce digne évêque, comme un vase d’argile sur le roc. »

Accablé par tant de travaux et souvent malade, Mgr Bourget avait obtenu un coadjuteur en la personne du chanoine Édouard-Charles Fabre*, beau-frère de Cartier. L’archevêque de Québec préside à sa consécration, qui a lieu le 1er mai 1873 dans l’église du collège Sainte-Marie. Autour de l’archevêque et de Mgr Bourget, doyen de l’épiscopat canadien, tous les évêques se trouvent réunis.

Cette cérémonie symbolise, à première vue, l’harmonie qui semble exister dans le corps épiscopal. Mais les apparences sont trompeuses. Mgr Taschereau, en particulier, ne porte pas dans son cœur l’évêque de Montréal. Ancien recteur et chancelier de l’université Laval, il s’est opposé avec la dernière énergie aux tentatives de fondation d’une autre université ; dans la question du démembrement de la paroisse Notre-Dame, il s’est souvent rallié aux vues sulpiciennes ; mais surtout les exagérations de l’ultramontanisme montréalais offusquent le réaliste qu’il est et ses familiers ne sont pas tendres envers les « enragés de Montréal ». Il reproche encore à Mgr Bourget d’avoir accueilli dans son diocèse des prêtres dont Québec s’était départi sans chagrin : le jésuite Antoine-Nicolas Braun, qui récemment, lors des célèbres noces d’or, avait vitupéré dans un sermon prononcé en sa présence le libéralisme et le gallicanisme, dont l’archevêque est loin d’être indemne au jugement montréalais ; mais surtout l’abbé Alexis Pelletier*, le gaumiste qui avait dû démissionner comme prêtre auxiliaire du séminaire de Québec et qui s’était réfugié dans le diocèse de Montréal où, embusqué dans l’officine du Franc-Parleur, feuille annexe du Nouveau Monde, il déverse sa hargne sur celui qui est, à ses yeux, « le type de la domination, de la supériorité arrogante, de l’autocratie impérieuse et arbitraire, d’un froid dédain mal déguisé pour toute autre grandeur que la sienne ».

La concorde, apparente, entre les évêques se manifeste encore une fois par la lettre collective qu’ils publient, le 22 septembre 1875, dans laquelle ils dénoncent le libéralisme catholique. Les conservateurs s’en font une arme contre leurs adversaires libéraux. Le déchaînement est total dans la province : « On n’entend parler que de politique », écrit l’abbé Jean-Baptiste-Zacharie Bolduc, procureur de l’archevêché de Québec, à son ami Benjamin Pâquet*, le 21 janvier 1876. Mgr Bourget entre dans la ronde avec sa pastorale qu’accompagne une circulaire à son clergé du 1er février suivant, condamnant à son tour le libéralisme catholique. Il ne réussit pas, à son grand regret, à cerner exactement la notion de ce qu’est vraiment le libéralisme catholique : il faudra en demander une définition à Rome ! L’évêque de Montréal s’en prend à ceux qui insultent le clergé, les curés en particulier, qui méritent le respect et l’obéissance : « J’écoute mon Curé, mon Curé écoute l’Évêque, l’Évêque écoute le Pape, le Pape écoute Notre Seigneur Jésus-Christ. » L’archevêque de Québec, alarmé, est d’avis que cette pastorale « est propre à mettre le feu aux étoupes ». Dans son entourage, des hommes comme l’abbé Louis Pâquet croient que Bourget est devenu complètement fou : « Franchement, écrit-il, c’est l’opinion la plus charitable. » Un bon observateur, le capucin Ignazio Persico qui, depuis 1873, est curé de Sillery, pense que trop d’évêques sont des partisans politiques passionnés, comme il l’apprend, le 20 avril 1876, au cardinal Alessandro Franchi, préfet de la Propagande : « Il est évident que plusieurs évêques se révèlent non seulement des hommes de parti, mais encore se portent aux extrêmes ; et cela non pour défendre des valeurs religieuses, mais simplement pour des motifs politiques ou personnels. »

Mgr Taschereau estime qu’il est de son devoir de mettre les choses au point. Dans sa pastorale du 24 mai 1876, il juge qu’il est nécessaire de faire le départ entre le libéralisme condamné et celui qui ne l’est pas. À ses prêtres il enjoint de ne parler de politique, ni en chaire ni ailleurs, et de ne manifester aucune préférence pour un candidat en particulier. Mais Mgr Persico croit que l’archevêque ne peut plus maîtriser la situation. Il faudra que Rome vienne enquêter sur place : ce sera la mission de Mgr George Conroy*.

Mgr Bourget songe alors que sa démission aura l’heur d’apaiser les esprits. Il le souhaite en priant le cardinal Franchi, le 28 avril 1876, d’« obtenir du St-Père, par l’acceptation de [sa] démission, [qu’il soit] jeté à la mer, afin qu’il se fasse un calme parfait ». Le 15 mai suivant, il apprend que le pape a accepté sa démission qui deviendra effective au mois de septembre.

Nommé archevêque de Martianopolis, ancienne capitale de la Mésie inférieure, région qui correspond partiellement à la Bulgarie actuelle, Bourget se retire à la résidence Saint-Janvier de Sault-au-Récollet au printemps de 1877 en compagnie de son fidèle secrétaire pendant plus de 30 ans, l’abbé Joseph-Octave Paré*. Malade, épuisé, il n’aspire, comme il l’a maintes fois exprimé, qu’à « méditer les années éternelles ». Il ne s’absentera longuement de sa solitude qu’à deux reprises : la première fois, sollicité par les partisans irréductibles d’une université indépendante à Montréal, le vieillard de près de 82 ans fait encore une fois le voyage de Rome, du 12 août au 30 octobre 1881, mais sans succès, car la Propagande confirme son décret du 1er février 1876 : il n’y aura qu’une seule université catholique dans la province de Québec. La seconde fois, pour amortir la dette énorme de l’évêché de Montréal, quelque $840 000, il parcourt par tous les temps et en toute saison les paroisses, afin de recueillir les dons des fidèles. Dans la circulaire qu’il adresse au clergé, le 11 octobre 1882, il lui apprend que sa visite à travers le diocèse a rapporté le grand total de $84 782. Cette somme n’entre que pour un dixième dans l’extinction de la dette, mais, au témoignage d’un de ses amis, « il rétablit la confiance qui semblait s’être retirée pour un moment sur la possibilité de faire face à la crise monétaire de l’évêché ». Il célèbre à Boucherville, le 9 novembre 1882, mettant ainsi un terme à la quête en faveur de l’évêché, ses noces de diamant sacerdotales.

Cette fois-ci, c’est vraiment la fin de la vie publique de Bourget. L’emprise de la maladie sur son organisme débilité est de plus en plus prononcée. Il s’éteint le 8 juin 1885. Après des funérailles grandioses dans l’église Notre-Dame, son corps est déposé dans un caveau de la cathédrale de Montréal, dont la construction n’est pas encore terminée. Un monument, sa statue par l’artiste Louis-Philippe Hébert*, ancien zouave pontifical, se dresse depuis le 24 juin 1903 sur le parvis de l’édifice. Ses restes sont transportés une dernière fois, le 20 mars 1933, dans une autre partie de la cathédrale, la chapelle mortuaire des évêques et archevêques, où son mausolée, qui en occupe le centre, indique visuellement la place prééminente qu’il tient dans l’histoire du diocèse.

Même aujourd’hui les passions sont encore vives autour de la personnalité et de l’œuvre du deuxième évêque de Montréal. On n’a qu’à parcourir l’historiographie récente pour se rendre compte que, si les thuriféraires sont moins nombreux qu’il y a 10 ou 20 ans, en revanche on porte un oeil de plus en plus critique sur ses conceptions religieuses et politiques. On ne conçoit pas Ignace Bourget autre qu’homme d’Église, mais il le fut d’une Église autoritaire, intransigeante, intolérante, en somme celle de la dernière partie du pontificat de Pie IX, dont les anathèmes à l’endroit du monde moderne avaient fini par renfermer la catholicité dans une sorte de ghetto. Pour rendre justice à l’évêque, il faut mettre l’accent sur le travailleur infatigable qu’il fut à travers les accidents d’une santé souvent déplorable, sur le leader qui suscita autour de lui tant de dévouement, sur l’homme de prière dont la sainteté fut entourée d’un culte, même de son vivant, enfin sur l’administrateur efficace qui implanta ou contribua à implanter de si nombreuses œuvres durables dans son diocèse et hors de son diocèse. Voilà pourquoi Mgr Ignace Bourget demeure, en dépit de ses insuffisances, l’un des grands bâtisseurs du Québec.

Philippe Sylvain

Les ACAM sont évidemment la source essentielle des renseignements concernant la vie et l’œuvre de Mgr Ignace Bourget. Nous y avons particulièrement consulté les registres des lettres de Mgr Bourget (RLB) et le très riche dossier de l’Institut canadien (901.133 ; 901.134 ; 901.135). En 1965, ce dossier venait tout juste d’être mis à la disposition des chercheurs. Les pièces n’étaient pas encore classées. En le compulsant, nous nous sommes rendu compte qu’il contenait une foule de renseignements précieux émanant des membres de l’Institut canadien ou les concernant, mais surtout les nombreuses lettres de Louis-Antoine Dessaulles à Mgr Bourget au sujet des difficultés qui avaient surgi entre l’institut et l’évêque, lettres de la plus haute importance pour définir les idéologies libérale et ultramontaine en présence et caractériser le conflit entre les forces laïques et cléricales de l’époque.

Parmi les documents imprimés, les Mandements, diocèse de Montréal, I-VIII, constituent une source essentielle. La liste la plus complète des écrits de Mgr Bourget a été réunie dans la thèse de Léopold Beaudoin, « Bio-bibliographie de Monseigneur Ignace Bourget » (thèse de bibliothéconomie, univ. de Montréal, 1950). Signalons enfin le récent ouvrage de Danielle Boisvert, Inventaire sommaire d’une collection de mandements, lettres pastorales et circulaires de Mgr Ignace Bourges (P 66), 1840–1858 (Montréal, 1979), préparé dans le cadre des publications du service des AUM.

Le père Léon Pouliot a consacré plus de 40 ans de sa vie à scruter la vie et l’œuvre de Mgr Bourget. Il en a résulté, dans différentes revues et périodiques, de nombreuses études dont il a fait la synthèse dans son magnum opus : Monseigneur Bourget et son temps (5 vol., Montréal, 1955–1977) ; et les Dernières Années (1876–1885) et la Survie de Mgr Bourges (Montréal, 1960). Tous ceux qui ont à écrire sur Mgr Bourget sont nécessairement tributaires de cette somme exceptionnelle de renseignements sur le deuxième évêque de Montréal. On peut également consulter avec profit le tome IX de l’immense étude des affaires religieuses du Canada que constitue l’ouvrage d’Arthur Savaète, Voix canadiennes, vers l’abîme (12 vol., Paris, 1908–1922). Outre l’ouvrage d’une érudition exemplaire et précise sur l’histoire du diocèse de Montréal qu’est l’Établissement de la première province ecclésiastique au Canada, 1783–1844 (Montréal et Paris, 1968) de Lucien Lemieux, citons : Serge Gagnon, « le Diocèse de Montréal durant les années 1860 », le Laïc dans l’Église canadienne française de 1830 à nos jours (Montréal, 1972), 113–127 ; René Hardy, « les Zouaves pontificaux et la Diffusion de l’ultramontanisme au Canada français, 1860–1870 » (thèse de {{ph.d}}., univ. Laval, 1978) ; Robert Perin, « Bourget and the dream of a free church in Quebec, 1862–1878 » (thèse de {{ph.d}}., univ. d’Ottawa, 1975) ; et Sylvain, « Libéralisme et Ultramontanisme ». Malheureusement, nous n’avons pu consulter la thèse de {{ph.d}}. que prépare actuellement à l’université Laval Mme Huguette Lapointe-Roy et qui traite de certains aspects de la vie sociale à Montréal au milieu du xixe siècle.  [p. s.]

Bibliographie générale

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Philippe Sylvain, « BOURGET, IGNACE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11, Université Laval/University of Toronto, 2003– , consulté le 17 sept. 2014, http://www.biographi.ca/fr/bio/bourget_ignace_11F.html.

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Auteur de l'article:   Philippe Sylvain
Titre de l'article:   BOURGET, IGNACE
Titre de la publication:   Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11
Éditeur:   Université Laval/University of Toronto
Année de la publication:   1982
Année de la révision:   1982
Date de consultation:   17 septembre 2014